jeudi
30
mars 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Kareen Janselme

Au petit matin, jeudi 16 mars 2017, 105 travailleurs migrants et des militants de la CGT ont investi le centre administratif du marché international de Rungis (dans la banlieue sud de Paris) pour obtenir leur régularisation.

Souleymane (huit mois), Bakary (dix-huit mois), Abdoulaye (vingt-six mois)… Ces hommes arpentent depuis des semaines, certains des années, les 234 hectares du plus gros marché de produits frais au monde: Rungis, dans le département du Val-de-Marne. Leurs employeurs? D’importantes boîtes d’intérim qui ont pignon sur rue: Link, Derichebourg, Manpower… Et pourtant, malgré leur présence sur le territoire français depuis des lustres, malgré des embauches multiples dans le bâtiment ou la manutention, ces travailleurs sans papiers n’ont jamais été régularisés. Alors, hier matin, à 6 heures, ils ont décidé de s’afficher. Cent cinq travailleurs sans papiers sont sortis de l’ombre pour être reconnus. Occupant avec surprise la tour Semmaris, le centre administratif du marché d’intérêt national de Rungis (MIN), qui venait d’ouvrir ses portes.

Rungis est un lieu phare dans le département

Le mouvement n’a rien de spontané. Depuis des mois, le Collectif travailleurs migrants de l’union départementale CGT du Val-de-Marne prépare cette action et reconstitue les dossiers des travailleurs, accumulant les bulletins de salaire comme autant de preuves nécessaires à présenter à la préfecture. «On en est là à cause de la régression de la législation, justifie Philippe Jaloustre, de l’Union Départementale 94. La circulaire Valls est passée à la trappe avec la loi Cazeneuve et nous voici revenus à la situation d’avant 2009, avant les grandes grèves.» Depuis juillet 2015, le syndicat départemental observe un refus systématique des demandes. «Nous avions déposé 1200 dossiers en trois ans, raconte le syndicaliste. Nous avions obtenu 1000 régularisations et les autres étaient en cours. Depuis, il y a eu un changement de braquet de la préfecture avec un verrouillage complet depuis 2016. Elle multiplie les OQTF (obligation de quitter la France) sans en expliquer la raison.»

Rungis est un lieu phare dans le département. Un bassin économique gigantesque qui emploie 12’000 personnes chaque jour… mais aussi des centaines de travailleurs sans papiers. Plusieurs boîtes d’intérim recrutent en continu. Le bouche-à-oreille fonctionne bien parmi les travailleurs migrants qui viennent nourrir les fichiers de ces entreprises. Dans le marché aux poissons, dans les rues de cette ville dans la ville, aux portes des entrepôts, chargeant des camions, les travailleurs sans papiers se mêlent sans distinction aux salariés déclarés. Difficile de clairement les identifier si ce n’est leur attitude quand ils baissent la tête, regardent leurs pieds, pour ne pas se faire repérer. L’union départementale, l’union locale et l’union syndicale de l’intérim CGT voulaient toucher les employeurs au cœur. Le seul moyen pour frapper un grand coup sans diluer l’action sur tout le site: viser la tour Semmaris. Le centre administratif, le point névralgique qui fait tourner le ventre de Paris. Mais, avant de pénétrer dans ce lieu emblématique, il a fallu réunir discrètement la centaine de travailleurs migrants prêts à s’exposer pour se faire enfin régulariser.

Ce mercredi, dès 22 heures, les premiers manifestants ont pénétré dans l’union locale CGT à l’intérieur du MIN. Toute la nuit, les travailleurs sont venus peu à peu remplir les salles du syndicat, attendant le petit matin pour agir. A 2 heures du matin, les derniers coups de fil en peul, bambara ou soninké ont été donnés pour rallier les retardataires. «Rien en gaulois, recommande Philippe Jaloustre. Rien ne doit filtrer.» Chemise de bûcheron, bonnet sur le crâne, l’homme dirige les opérations, détaillant un plan de Rungis scotché derrière lui. De l’autre côté de la table, les chanceux qui ont trouvé un siège ferment les yeux et commencent à sombrer. Ça déborde dans les couloirs. Le service d’ordre se repose dans un bureau plus loin. L’attente va être longue.

• Doucoulé a 58 ans. Sa famille est restée au Mali. Il n’a pas pu assister à l’enterrement de sa fille de 7 ans, car il n’avait ni les moyens ni les papiers pour retourner au pays. Employé par une boîte d’intérim de Rungis, il travaillait sous un faux nom depuis six ans. Quand ses faux papiers sont arrivés à expiration, il a expliqué sa situation à son employeur, qui a promis de l’aider. Mais, depuis, celui-ci ne veut plus l’embaucher. Alors il a rejoint ses camarades et son dossier est venu grossir la pile des demandes de régularisation.

• Ousmane est venu soutenir le mouvement. Il a travaillé trois ans à Rungis, mais aussi dans le bâtiment en enchaînant les journées et les nuits. Et les heures sup non payées. Mobilisé pendant les grandes grèves de 2009, il a obtenu les sacro-saints papiers en 2011. Mais il n’oublie pas. «J’ai déjà passé l’étape, alors je suis venu en tant qu’ancien pour aider à l’organisation. Une fois que tu es régularisé c’est la liberté totale! Rien à voir! Tu peux regarder les gens en face: rien que ça! Tu sors de chez toi et tu es sûr de pouvoir y retourner le soir.» Ils sont nombreux à avoir rejoint l’Espagne en bateau depuis le Maroc pour atteindre la France. «C’est risqué, c’est la vie, confie Dabo 32 ans. Mais tu n’as pas le choix. Mes parents se sont occupés de moi quand j’étais petit, maintenant c’est mon tour.» Alors la moitié de sa paie est envoyée chaque mois à sa famille.

«On bosse ici, on vit ici, on reste ici»

Il est 5h40. Le service d’ordre va lancer l’assaut. Près de 150 sans-papiers et militants rejoignent dans la nuit l’objectif. La sécurité de la tour est surprise et se laisse envahir en douceur. Les travailleurs sont entrés. L’occupation commence. Parmi les manifestants, une écharpe tricolore, celle de Denis Oztorun, premier adjoint au maire de Bonneuil-sur-Marne. «Les travailleurs sans papiers sont utilisés comme une arme contre les chômeurs pour faire baisser les salaires», s’indigne l’élu du PCF.

«On bosse ici, on vit ici, on reste ici», chantent derrière lui les manifestants. A 8h30, le directeur de cabinet du préfet est sur place. C’est bon signe. Les négociations pour obtenir un récépissé de la carte de salarié et une autorisation de travailler pour les 105 travailleurs migrants commencent. «S’il le faut, nous pouvons rester un mois», assurent-ils dans un sourire fatigué «par leur première nuit sans sommeil». La caisse de grève est prête. (Article publié dans L’Humanité en date du 17 mars 2017)

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