mardi
21
août 2018

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Manuel Cervera-Marzal conduit par Lorène Lavocat (pour Reporterre)

Reporterre — En tant qu’universitaire, comment voyez-vous ce qui se passe en ce moment dans les facs ?

Manuel Cervera-Marzal — Ce n’est pas uniquement une contestation contre la réforme et l’idée d’une sélection à l’entrée de l’université ; c’est un ras-le-bol contre des amphithéâtres vétustes et surchargés, des conditions d’études qui se dégradent. Pour le moment, le mouvement, avec une vingtaine d’établissements mobilisés, reste poussif comparativement à 2007 [1] ou à 2006 [2]. Il y a eu beaucoup de défaites du mouvement social, et cela pèse sur le moral et l’envie de lutter. Les enseignants ont par exemple le souvenir douloureux des mobilisations massives — et finalement vaines — contre la LRU, ils sont très peu à se mobiliser.

Ce qui est intéressant est ce qui se passe dans les facs occupées : à Tolbiac, sont organisés des cours alternatifs, des débats, des ateliers de Théâtre de l’opprimé. Ce ne sont pas seulement des blocages, mais aussi des manières d’expérimenter de nouvelles formes d’enseignement, d’apprentissage.

Une effervescence qui n’est pas sans rappeler Nuit debout…

On retrouve effectivement un état d’esprit libertaire, « appéliste », « nuitdeboutiste » dans cette idée que bloquer n’est qu’un premier geste qui permet ensuite de se réapproprier l’université. Il ne suffit pas de résister, il faut aussi expérimenter dès à présent ce que l’on veut voir advenir.

Nous sommes dans la phase ascendante du mouvement.

Une phase « ascendante » marquée par une recherche de convergence entre les différentes luttes — cheminots, étudiants, éboueurs, salariés de Carrefour. Le gouvernement pointe même des risques de « coagulation ». Quel diagnostic posez-vous sur la situation ?

La convergence est un horizon, elle n’a rien de spontané. Mais elle est en train de se construire. On voit des retraités et des salariés de Carrefour se rendre dans les assemblées générales (AG) des universités, et des étudiants aller aux réunions des cheminots. Pour le moment, il existe surtout une avant-garde du mouvement qui pousse à tisser des liens plutôt qu’une volonté large et partagée de faire converger les luttes.

Chacun vient avec ses revendications. En revanche, même s’il n’y a pas d’objectifs communs, on voit émerger la conscience d’un ennemi commun : Macron, l’ami des banquiers à l’Élysée.

Qu’est-ce qui change par rapport aux mobilisations contre la loi Travail ou de Nuit debout ?

Peut-être sommes-nous dans une époque de radicalisation. Dans les AG, les communiqués, les revendications, on pointe de plus en plus le capitalisme comme cause des problèmes, alors qu’avant, on dénonçait plutôt le néolibéralisme, sans rejeter le système capitaliste dans son ensemble. Se présenter comme anticapitaliste ou parler de classe sociale n’est plus un gros mot.

Le seuil d’acceptabilité de la violence évolue également. On tolère de plus en plus des chemises arrachées, des occupations illégales, comme à Bure, ou même la présence d’un cortège de tête. Le mouvement social devient peu à peu « ingouvernable », même si ce terme est connoté. Mais cette radicalisation du mouvement se fait en parallèle d’une radicalisation du gouvernement.

C’est-à-dire ?

Macron se présente comme un libéral, mais il est surtout autoritaire ! Il n’y a qu’à voir son recours obsessionnel aux ordonnances. Il reprend également la stratégie de Sarkozy en 2007 : asphyxier le mouvement social par une pluie de contre-réformes. « Rien ne doit nous empêcher d’avancer », entend-on. C’est la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Des attaques néolibérales simultanées et tous azimuts à un rythme cadencé qui laissent le mouvement social dans un état de sidération. Sous le choc. Ce qui permet au gouvernement de continuer à administrer ses contre-réformes.

Face à cette avalanche de réformes, le mouvement social apparaît conservateur, sur la défensive…

Effectivement. Nous vivons une époque de recul des droits sociaux. Partout, les inégalités et la précarité augmentent. Ceux qui défendent l’égalité passent pour des conservateurs, au sens littéral du terme : conserver et défendre les droits existants. Sans oublier que les néolibéraux ont mené avec succès depuis les années 1980 une opération sémantique magistrale : le progrès et la réforme sont devenus des idées de droite. Ainsi, quand on parle de réforme aujourd’hui, on parle en réalité de contre-réforme : il s’agit de revenir sur des acquis sociaux.

Ou de privatiser le service public, comme avec la réforme du rail…

Oui, mais attention à ne pas tomber dans ce piège du « conservatisme » : la gauche sera perdante si elle se contente de défendre le service public contre le privé. Car il existe des dysfonctionnements dans tous les services publics. L’école publique est le lieu de la reproduction sociale, la maternité publique abrite des violences obstétricales. Il ne faut pas s’interdire d’interroger ces pratiques, il ne faut pas laisser à Macron la critique du service public. Il nous faut une critique de gauche qui aille au-delà de cette idée que l’État fait pour tout nous, à notre place, et pour le mieux.

En fait, nous avons besoin de réinventer un projet, qui fasse rêver. Au-delà du privé et du public, il existe cette troisième voie que l’on nomme le « commun ». La gestion de l’eau, des forêts, des terres peut être assurée par les usagers eux-mêmes, à travers leurs propres institutions. C’est ce qu’expérimentent les habitants de Saillans, dans la Drôme, ou celles et ceux qui vivent à Bure et sur la Zad. Les communs, c’est la lueur d’espoir pour la gauche.

Quelles sont les prochaines étapes pour le mouvement social ?

Les prochaines manifestations, notamment celle du 19 avril, seront importantes pour la convergence des luttes. Les syndicats ont leur rôle à jouer — par rapport à 2016, où ils étaient à la remorque, ils se débrouillent très bien — mais il y a aussi des tentatives d’organisation à la base, hors du cadre syndical.

Tout cela doit permettre de renforcer la « coagulation » — puisque c’est le terme à la mode — et de le durcir. Pourquoi pas des grèves reconductibles ? Mais il faut aussi laisser une place à l’inventivité : expérimenter de nouveaux modes d’action, comme la grève de la gratuité [cette idée déjà avancée en 2009 a été relancée ces derniers jours, mais sa réalisation implique une forte participation des « commerciaux »]. Le mouvement social doit être une force utopique, pour ne pas laisser Macron incarner le nouveau monde. (4 avril 2018)

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[1] Après l’adoption de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite « loi Pécresse » ou « loi LRU ».

[2] À l’occasion du projet de loi instaurant le Contrat première embauche, ou CPE.

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Manuel Cervera-Marzal est docteur en sciences politiques, enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de la non-violence et de la désobéissance civile. Il est l’auteur de l’essai Pour un suicide des intellectuels.

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A écouter

Le 3 avril, dans l’émission matinale (de 7h40 à 8h) de France Culture, étaient interviewés Manuel Cervera-Marzal, ainsi que Sophie Binet, Co-secrétaire générale de la CGT des cadres et techniciens (UGICT-CGT), à propos des contre-réformes planifiées par le gouvernement Macron-Philippe battant en brèche les acquis sociaux des cheminots, éboueurs, pilotes ou encore électriciens.

Les lectrices et lecteurs du site A l’Encontre peuvent écouter ces deux interventions, animées par Guillaume Erner, en cliquant sur les liens ci-dessous:

Première partie

Deuxième partie

 

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