jeudi
22
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Sarah Smaïl

Depuis 25 jours [en fait, depuis le 25 septembre 2018], les femmes de chambre du Park Hyatt Paris Vendôme et leurs collègues sont en grève. Leurs revendications: leur internalisation, la diminution des cadences, l’ouverture d’un compte pénibilité et l’augmentation à hauteur de 3 euros de l’heure des salaires des employés «internes». Aucune négociation [1] n’a pour l’instant démarré même si pour la première fois, STN, le sous-traitant, se dit prêt à une première réunion.

«Femmes de chambre en colère! Y en a marre de la galère!» Ce jeudi 18 octobre au micro, une femme de chambre mène la manifestation dont les rangs ont sensiblement grossi depuis notre dernier reportage. Cette fois-ci, ce sont près de 200 personnes qui se sont rassemblées devant le Park Hyatt Paris Vendôme, rue de la Paix, dans l’un des plus luxueux quartiers de la capitale. Pour leur 24e jour de grève, les femmes de chambre et leurs collègues salariés de la sous-traitance ou de l’hôtel, ont été rejointes par des soutiens de la CGT des HPE (Hôtels de Prestige et Economiques), leur branche professionnelle, parmi lesquels des salariés d’autres palaces à proximité. La manifestation partira de l’hôtel de luxe jusqu’au Hyatt Madeleine, rue Malesherbes. Avenue de l’Opéra, au premier rang du cortège, un groupe de femmes de chambre donne le rythme.

Depuis le 25 septembre, environ 80 travailleuses et travailleurs de Hyatt Park Paris Vendôme, principalement employés de la sous-traitance (STN), réclament leur internalisation, la diminution des cadences, l’ouverture d’un compte pénibilité pour les salariés faisant un travail répétitif et l’augmentation à hauteur de 3 euros de l’heure des salaires des employés «internes», inférieurs à ceux de la sous-traitance.

«Je suis venu soutenir ces grévistes, qui pour l’instant n’ont eu comme seule réponse la violence et la multiplication d’actions pour les empêcher de faire grève. C’est inadmissible dans une société démocratique, s’exclame David Belliard, élu du 11e arrondissement et président du groupe Ecologiste au Conseil de Paris. Si la seule réponse qu’on trouve, c’est de taper sur les femmes de chambre, c’est qu’on arrive à un point de non-retour ».

Les grévistes délogés par la police

L’élu parisien fait référence à un épisode de la grève survenu la semaine dernière. Jusqu’au vendredi 12 octobre, les grévistes se rassemblaient devant les portes closes de l’hôtel au rythme des slogans, des chants, des danses et des pique-niques auxquels les passants étaient conviés, généralement sous le regard de la police qui n’intervenait pas. De son côté, la direction avait interdit l’accès à l’hôtel aux délégués syndicaux au motif qu’ils s’étaient rendus responsables de nuisances sonores dans l’enceinte du palace.

Vendredi 12 octobre, la grève change de ton. Tôt le matin, deux grévistes sont pris dans une bousculade et atterrissent à l’hôpital. Comme les jours précédents, ils s’étaient postés avant 6 heures devant une autre entrée de l’hôtel, pour empêcher d’entrer les femmes de chambre envoyées par la société de sous-traitance hôtelière, STN, pour remplacer les grévistes. Leur but: «examiner leur contrat de travail pour s’assurer qu’elles avaient bien droit de remplacer les grévistes», explique Claude Lévy, représentant CGT-HPE. Cette fois, des agents de sécurité interviennent. Une bousculade s’ensuit au cours de laquelle Soufiane et Moussa, deux grévistes, se retrouvent au sol, racontent plusieurs grévistes. Les secours les emmènent alors à l’hôpital. «J’y suis resté jusqu’à 11 heures vendredi puis je suis allé au commissariat déposer plainte contre X et contre l’hôtel», nous raconte Soufiane, chef de rang salarié du Park Hyatt Paris Vendôme qui est, depuis, en arrêt de travail et a tenu à faire le déplacement ce jeudi pour la manifestation, «malgré son mal de dos». Moussa, lui, est resté à l’hôpital jusqu’au week-end, rapportent les grévistes.

Le même jour, vers 13 heures, la police, jusqu’alors spectatrice, intervient: une dizaine de fourgons de police s’arrête près du palace et des CRS enjoignent la vingtaine de grévistes présents à quitter l’entrée du Hyatt. Devant leur refus, les CRS s’emparent d’eux et les mènent de force rue des Capucines, petite rue perpendiculaire à la rue de la Paix. Le groupe de grévistes se retrouve sur un trottoir étroit devant une bijouterie, séparés de la chaussée par une barrière de travaux et encadrés par une vingtaine d’agents de police.

Pour leur parler, c’est par téléphone: pas de sortie possible. «Nous sommes cloîtrés ici. Nous ne manifestons pourtant pas contre cette bijouterie», ironise Sameh Hamouda, technicien de maintenance, délégué du personnel et employé par le palace Park Hyatt Paris Vendôme depuis cinq ans. «Ce que nous avons demandé, c’est qu’ils laissent entrer les délégués syndicaux». Sa collègue Julia[nom d’emprunt], femme de chambre en sous-traitance à l’hôtel depuis 2003, est étonnée par le procédé. «Pour en arriver là, c’est malheureux, déplore-t-elle, au téléphone. On demande nos droits et ils nous traitent comme si on était des voleurs! On ne s’attendait pas à ça. Et ceux qui ont agressé nos collègues ce matin, ils peuvent rentrer chez eux? La justice est avec les méchants». 

Aux côtés des grévistes vendredi dernier, trois élus plusieurs heures derrière le cordon de police: Eric Coquerel, député de la première circonscription de La France Insoumise (LFI), Danielle Simonnet, conseillère de Paris et oratrice nationale de LFI et Danielle Obono, députée LFI de la 17e circonscription de Paris. Les slogans contre la sous-traitance sont remplacés par des slogans critiquant la police tels que «Police partout, justice nulle part», «Police nationale, milice du capital», «Laissez-nous tranquille, allez chercher Benalla».

«C’était impressionnant, confie Clize Jean-Pierre, 51 ans, dont 16 ans à son compteur comme cuisinière dans le palace. Il y a des gens qui ont pleuré, ont été traumatisés ». Qui a appelé la police? Pour les grévistes, pas de doute: c’est la direction. L’hôtel, à travers son porte-parole, assure toutefois que «la police est intervenue suite aux nombreuses plaintes des riverains et les boutiques qui jouxtent l’hôtel».

« Il n’y a plus de droit de grève dans ce pays. Ils n’essaient même pas de négocier» , réagit Hayat El Gendy, 54 ans, chargée du nettoyage des lieux publics du palace depuis 5 ans.

Manifestation du jeudi 18 octobre 2018

La CGT-HPE déboutée

En fin de journée, un jugement du tribunal de grande instance de Paris a débouté la CGT-HPE pour sa demande d’une libre circulation des délégués syndicaux à l’intérieur de l’hôtel. Suite à notamment des nuisances sonores les 1er et 3 octobre, la juridiction permet à l’hôtel de faire accompagner les délégués syndicaux circulant dans son enceinte.

Malgré tout, les grévistes affirment ne pas être découragées pour autant. «Au contraire, précise Hayat El Gendy. Ça nous motive encore plus!» Les grévistes reprennent la place qu’ils avaient quittée devant les portes toujours fermées du Hyatt. De nouveau, leurs revendications se font entendre sur la rue de la Paix, au rythme de percussions improvisées, cette fois sur des horaires convenus avec les autorités soit entre 10 heures et 15 heures Des délégués syndicaux, accompagnés par la direction, sont entrés dans l’hôtel.

«La situation est à l’heure actuelle bloquée car aucune réunion ne peut être mise en œuvre tant que la CGT privilégiera les troubles à l’ordre public au préjudice de la négociation», a indiqué le palace dans un communiqué transmis à l’Agence France Presse (AFP), jeudi 18 octobre

STN propose une première réunion

La société de sous-traitance hôtelière, STN, a indiqué ce jeudi, dans un premier communiqué depuis le début de la grève, vouloir « retrouver un environnement de travail serein » dans le cadre d’une « réunion avec toutes les parties prenantes » pour « évoquer les modalités d’une sortie de conflit » assurant à ses salariés que « leurs conditions de travail et leurs avantages acquis seront maintenus en toute hypothèse ».

« Même si on doit rester des mois, nous sommes prêts à affronter le froid, la misère, déclare Hayat El Gendy. On sait pourquoi on est sortis, on sait pourquoi on va rentrer. On ne lâchera pas l’affaire: on n’est pas sortis pour revenir bredouille!» , déclare Hayat El Gendy. Ce vendredi 19 octobre, une manifestation de soutien est prévue à 16 h 30 place de la République. (Article publié le 19 octobre 2018, sur le Bondy Blog)

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[1] Le travail de propreté, de services divers est sous-traité par l’hôtel 5 étoiles – «unité» d’une chaîne, Hyatt Park, présente dans 45 pays et coté à la Bourse de New York – à la société STN, qui appartient à un groupe familial (Yoël et Yves Atlan). STN est fortement implanté en Ile-de-France et sur une partie du territoire français.

Le vendredi 19 octobre 2018, le vice-président du groupe Hyatt, Michel Morauw, déclarait à France Info: «Nous espérons négocier mais nous ne sommes pas les seuls à être au cœur de la crise parce que la grève a été lancée par la CGT le 25 septembre dernier surtout pour se battre pour les femmes de chambre qui sont employées par un prestataire extérieur, STN. Donc nous ne sommes pas aux commandes. Nous invitons les différentes parties, le prestataire extérieur, les deux branches de la CGT à établir les conditions qui permettent de s’asseoir. Nous sommes plus que tous intéressés par une résolution. C’est un conflit qui ne fait de bien à personne.» Mais c’est vous qui faites travailler la société STN? «Tout à fait. Nous sommes le donneur d’ordre. Mais aussi en tant que donneur d’ordre, il faut être prudent, qu’il n’y ait pas d’ingérence dans la gestion de notre prestataire. Donc nous avons essayé de faire asseoir les différentes parties autour de la table mais il faut que les bonnes conditions soient réunies pour ça. Et elles ne le sont pas aujourd’hui. C’est bloqué. Il manque d’abord le fait que la CGT doit travailler dans un cadre légal, ce qui n’est pas le cas. Pendant 18 jours, la CGT et ses grévistes ont bloqué l’entrée de l’hôtel aux employés du prestataire extérieur et la police est intervenue. Et il y a toujours des actes délictueux. Par exemple hier, ils ont fait couper le gaz à l’hôtel pendant une demi-heure. C’est dangereux, ce n’est pas bien.» Ce patron ne comprend manifestement pas pourquoi il y a de «l’eau dans le gaz». (Rédaction A l’Encontre)

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