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mai 2017

A l'encontre

La Brèche

«A la conquête de la nuit et des dimanches»

Publié par Alencontre le 21 - février - 2012

Par Apex

Si l’on se réfère à l’information officielle, l’ouverture des magasins à Genève, par exemple, obéit aux normes suivantes: «Ouverture des Magasins: Les magasins sont généralement ouverts les jours de semaine de 8h30 à 12h00 et de 13h30 à 18h30/19h00. La plupart des grands commerces restent ouverts à l’heure du repas de midi et proposent des nocturnes jusqu’à 21h00 une fois par semaine (le jeudi). Vendredi, fermeture à 19h30. Samedi, ouverture jusqu’à 18h00. Dimanche fermé.» C’est ce que vous dit Genève-annuaire. Certes, les exceptions sont de plus en plus nombreuses: dans les gares et divers quartiers «spécifiques», avec les Coop Pronto ou Migrolino; dans le secteur de l’aéroport de Genève-Cointrin. La bataille des faits accomplis a été gagnée. Cela n’empêche pas une pression permanente pour un assouplissement accru des horaires d’ouverture dans les villes et les cantons. Certes existe une spécificité helvétique: le droit à des votations  populaires suite à des référendums, après des décisions de législatifs communaux ou cantonaux.

Ainsi, en novembre 2010, la votation populaire à Genève s’est soldée par un échec de la prolongation de l’ouverture des magasins. Le 8 novembre 2010, l’ATS résumait ainsi la «décision populaire»: «Les Genevois ont refusé dimanche un projet d’ouverture prolongée des magasins qui leur aurait permis de disposer d’une heure de plus chaque soir pour faire leurs courses. Ils ont dit non à une majorité de 56,2%… La question a donné lieu à un affrontement des plus classiques entre la gauche et la droite. La loi, qui avait été adoptée par le Grand Conseil genevois ce printemps, a immédiatement été contestée par les milieux syndicaux qui ont lancé un référendum. Ce dernier a fait un carton en recueillant plus de 14’000 signatures.
Ce succès a préfiguré celui obtenu dimanche dans les urnes. Une majorité de Genevois a fait sien les arguments des opposants à une ouverture prolongée. Pour eux, l’extension des horaires ne répondait à aucun besoin, les nocturnes actuelles le jeudi étant peu fréquentées par les consommateurs.
Le projet allait en revanche détériorer les conditions de vie de milliers de vendeurs et vendeuses. Les adversaires avaient aussi des craintes pour la survie du commerce de proximité et des marchés.
Les partisans du changement avaient évoqué la nécessité d’adapter les heures d’ouverture des magasins aux habitudes et au mode de vie des habitants du canton. Selon eux, le commerce de détail genevois continuera de souffrir par rapport aux grandes surfaces de France voisine bénéficiant d’horaires plus flexibles.
Le projet prévoyait une prolongation de l’ouverture des magasins les soirs de semaine jusqu’à 20h00, au lieu de 19h00 pour la plupart d’entre eux aujourd’hui, et jusqu’à 19h00 les samedis, au lieu de 18h00. La nouvelle loi aurait aussi permis aux magasins d’ouvrir quatre dimanches par année.»

Le quotidien Le Temps, en date du 29 novembre 2010, écrivait: «La nouvelle loi, prévoyant des horaires étendus mais sans augmenter le nombre d’heures de travail des employés, a été élaborée par les partis de droite, soutenus par la majorité des commerçants et par le Mouvement Citoyens genevois (MCG). Elle a passé la rampe du Grand Conseil, après que les partenaires sociaux, incapables de s’entendre, ont renoncé à conclure un compromis prévoyant une fermeture à 19h30. Elle s’est ensuite heurtée au référendum de la gauche et des syndicats. Dimanche, les citoyens lui ont donné le coup de grâce. La prolongation des horaires a été nettement rejetée en Ville de Genève (58,2%), ancrée à gauche, mais aussi dans les communes suburbaines comme Vernier (63,1%), Onex (61,3%) ou Lancy (60,9%). Dans ces fiefs traditionnels du MCG, on a fait fi de la recommandation du parti. Même réflexe dans certaines communes rurales acquises au centre droit, où la crainte de voir un commerce de proximité faire les frais d’une concurrence accrue a plaidé en faveur du rejet de la réforme. Les citoyens se sont rendu compte que ce n’était pas seulement les magasins, mais le mode de vie de tout un chacun qui était en cause, avec, en germe, une flexibilisation générale des horaires.» De son côté, le chantage patronal était clair: «Le radical Jacques Jeannerat, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève, ne dément pas: «La gauche et les syndicats ont gagné une bataille, mais pas la guerre. La balle est dans leur camp, s’ils viennent avec des propositions intéressantes, comme une ouverture jusqu’à 19h30, mais sans horaires morcelés pour les employés, par exemple, nous pourrons discuter. Si ce n’est pas le cas, il n’y aura pas de CCT et tout le monde sera perdant.»

En 2009, des grandes enseignes manifestaient leur volonté de rendre plus souples les horaires d’ouverture: «Quant à Denner, il souhaite une harmonisation des heures d’ouverture des magasins au plan national, afin de répondre aux besoins de sa clientèle. «Comme Coop, nous voulons pouvoir ouvrir nos enseignes quatre dimanches par année. Nous ne voulons pas une libéralisation totale, il doit y avoir des moments durant lesquels les magasins restent fermés», souligne Grazia Grassi, porte-parole de la chaîne rachetée par Migros. En dehors des dimanches, aussi bien Coop que Denner sont favorables à plus de souplesse durant la semaine. «Nous souhaiterions pouvoir ouvrir nos magasins jusqu’à 20 heures durant la semaine et 21 heures de manière ponctuelle», précise Karl Weisskopf.» (Le Temps, 17 août 2009)

La bataille, sous diverses formes, reste ouverte. Les résultats des votations dans diverses villes, depuis longtemps, démontrent qu’il faut faire la différence entre certains sondages et la décision informée de la population – du moins la fraction qui vote ou qui dispose du droit de vote –, surtout quand, à l’échelle d’une ville, se construit une coalition sociale hétérogène et hétérodoxe entre «la gauche», les syndicats et un parti  de la droite localiste dure (comme le MCG) qui, lui, peut trouver des appuis parmi les «propriétaires de petits magasins».

Reste à expliquer la logique d’ensemble de cette bataille pour la «souplesse accrue des horaires d’ouverture des magasins». C’est ce que fait cette étude, très bonne, d’Apex, qui pourrait donner quelques arguments aux syndicats suisses. Et les votations en Helvétie pourraient donner quelques indications aux animateurs d’Apex. (Rédaction A l’Encontre)

*****

Les sondages confirment en général que les gens «souhaitent» des heures d’ouverture plus étendues en soirée et les dimanches. Ainsi un sondage de 2006 indiquait que 74% des habitants de Paris et de la région parisienne sont en faveur de l’ouverture le dimanche. Des heures d’ouverture plus longues offrent aux individus plus de temps pour faire leur choix.

Elles leur permettent d’éviter les heures d’affluence et donc d’apprécier davantage le temps qu’ils passent à faire leur shopping.

Mais les sondages sur l’acception du travail en heures de soirée ou du dimanche des salariés ne donnent pas les mêmes résultats. Les réponses sont divergentes selon que la personne est questionnée en tant que salariée ou consommatrice.

Mais «souhaiter» implique-t-il d’exaucer? Car les gens souhaitent en général beaucoup de choses: ils souhaitent plus de métros et de RER [Réseau express régional, en région parisienne], ils souhaitent que les prix baissent, ils souhaitent plus de places de parking et gratuites, des livraisons gratuites etc. Est-ce que, pour autant, ces attentes ont été exaucées au profit du consommateur?

Non, bien sûr.

Alors, pourquoi cet empressement à satisfaire une supposée «exigence» d’ouverture? Pourquoi ce qui fut pendant des décennies deviendrait-il «insupportable» au consommateur?

Il y a effectivement une réponse à cette question qu’il ne faut pas négliger: la dérégulation des heures de travail des salarié·e·s en général, l’allongement des distances et des temps de transports, les amplitudes horaires…, amènent naturellement à vouloir plus de souplesse. Finalement, les salarié·e·s du commerce payent une partie de l’addition de la flexibilité des horaires de travail en général.

Mais cette explication est-elle suffisante? Est-elle même la réponse principale? La réponse est non.

La réponse principale que nous allons analyser ici est la suivante: cette extension des heures d’ouverture est indépendante d’une supposée «demande» des consommateurs et essentiellement liée aux effets structurels de la compétition entre enseignes [les grands distributeurs: les Migros et Coop de Suisse]

La preuve en est déjà dans la quasi-simultanéité sur une dizaine d’années des mesures déréglementaires prises en Europe. Au cours de ces dernières années, les pays d’Europe du Nord, traditionnellement réputés pour leur législation restrictive, et notamment pour la fermeture anticipée des commerces le samedi, ont libéralisé les horaires des magasins.

La loi néerlandaise de 1996 a fait passer de 18 à 22 heures l’heure limite de fermeture en semaine. Elle a aussi abrogé la règle de fermeture anticipée le samedi et supprimé la limitation de la durée hebdomadaire d’ouverture de 52 heures.

La loi danoise de décembre 2000 poursuit la libéralisation commencée par le texte précédent, qui remontait à 1995. Ce dernier avait supprimé l’heure limite de fermeture en semaine, tandis que le texte de 2000 rend possible l’ouverture neuf dimanches par an. La loi allemande du 2 juin 2003 a assoupli les règles antérieures, qui résultaient d’une loi de 1956. La loi de 1956 avait été modifiée à plusieurs reprises, notamment pour permettre l’ouverture des magasins en soirée. La nouvelle loi aligne les horaires du samedi sur ceux des autres jours.

Faudrait-il croire que cette convergence européenne renvoie à la simple exigence de tous les consommateurs européens, au même moment ?

Le capitalisme à la conquête de la nuit et des dimanches

Le système économique actuel exige d’élargir toujours plus le domaine de la marchandise. De ce point de vue, il n’y a pas de différence entre ouvrir un Monoprix jusqu’à 22 heures et implanter l’économie de marché dans une grande ville en Chine!

Il s’agit dans les deux cas d’élargir le domaine de l’activité marchande. Pire même, si je veux ouvrir un Carrefour en Chine, il me faudra des financements provenant en partie de mon réseau traditionnel [français et européen, par exemple]. Donc d’y trouver de nouvelles sources de productivité et de marge [profit]. Le lien se fait ainsi entre une activité marchande sur des marchés matures et une activité marchande du même groupe sur des marchés en expansion.

Depuis le XIXe siècle, le capitalisme a cherché à étendre le «domaine de la marchandise». Etendre le temps et l’espace de l’activité commerciale. L’un des grands tournants a été l’arrivée de l’éclairage public, d’abord au gaz, puis électrique.

Conquérir la nuit! Faire en sorte que la ville ne cesse pas d’être un lieu de commerce après le coucher de soleil. Dans le Bonheur des Dames (le Bon Marché), Emile Zola montre le lien entre l’éclairage électrique et «le boom du nouveau modèle de commerce qu’est le grand magasin».

Dans cette continuité, la loi du 10 août 2009 [en France] qui élargit les dérogations au repos dominical dans les zones urbaines de plus d’un million d’habitants (Paris, Aix/Marseille, Lyon, Lille, prétend créer des «périmètres d’usage de consommation exceptionnel» (PUCE) dans ces zones. Le mot de «périmètre» est intéressant, car il a une double signification: celle de zone d’activité, mais aussi, plus subtilement de «temps» rendu disponible à l’activité marchande.

Il y a là un modelage de l’espace et du temps qui pourrait rappeler les élevages de poules en batterie, qu’on éclaire 24 heures sur 24 pour qu’elles surpondent. Le commerce dans le capitalisme a la même exigence: étendre le domaine spatial et temporel de la possibilité du commerce.

Un marché saturé

Plusieurs facteurs doivent être pris en compte pour saisir le caractère structurel de cette évolution, de cette nécessité inventée par et pour le système. Le premier d’entre eux est que le marché de la consommation est un marché mature.

Qu’est-ce que cela veut-il bien dire, alors que l’on sait qu’une partie de la société est sous-consommatrice du fait de sa précarité sociale ? Le marché est pourtant mature ou saturé, du point de vue des entreprises du commerce pour trois raisons:

• Saturé, parce que la demande de «ceux qui peuvent payer» – la demande dite «solvable» – est satisfaite.

• Saturé, parce que la part de la population qui «peut» stagne, voire diminue.

• Saturé parce que la couverture marchande du territoire est surabondante.

Et comme nous sommes dans une société de compétition, chaque enseigne doit trouver «sa» solution, au détriment des autres.

D’autant que, sans croissance de son chiffre d’affaires, une entreprise finira toujours par disparaître sous une forme ou une autre : fermeture/liquidation, absorption…

Il faut des perdants pour qu’il y ait de la croissance pour les autres.

Volumes x Prix

Un autre facteur porte sur la simple équation du chiffre d’affaires. Toute enseigne commerciale pilote une équation à deux paramètres: une stratégie sur les volumes et une stratégie sur les prix, puisque le chiffre d’affaires, c’est des volumes multipliés par leur prix unitaire.

Ces deux paramètres dépendent des rapports de forces commerciaux, des parts de marché, de l’intensité concurrentielle, des moyens publicitaires, ainsi que de la manière dont les ménages organisent leurs dépenses, la saturation, ou pas, de tel ou tel segment par rapport aux revenus disponibles.

L’enseigne peut faire varier ses prix et ses volumes en fonction de ces éléments. L’enseigne peut donc actionner deux leviers.

• Baisser ses prix pour gagner des parts de marché et donc augmenter ses volumes: discount, sourcing lointain [en Chine, au Vietnam, etc.] pour acheter moins cher, vendre un peu moins cher tout en améliorant sa marge.

C’est d’ailleurs ce qui s’est passé dans le prêt-à-porter à la fin des années soixante-dix. Confronté à un début de maturité du marché, la réponse des plus «audacieux» a été de chercher à saturer encore plus le marché en développant un modèle basé sur une plus grande rotation des vêtements afin de gagner en volumes et d’écraser les concurrents retardataires dans cette mutation. C’est l’apparition des Kookai…

Mais pour faire cela, il fallait abaisser radicalement le prix de vente afin que le consommateur et la consommatrice adhère à cette offre de changement plus fréquent de vêtement. Le seul moyen d’atteindre cet objectif à consister à délocaliser vers le Maroc, l’Ile Maurice, La Tunisie la production de ces vêtements. Plus actuel: avoir en tête la «bagarre» actuelle de Carrefour et de Leclerc sur la question des prix affichés de produits phares…

• Augmenter ses volumes, sans toucher aux prix par l’extension des heures d’ouverture, l’accroissement de la publicité, le choix prioritaire de certaines zones de chalandises particulières, la multiplication des ouvertures de magasins, l’innovation et la diversification en matière d’offre produits, etc.

Le commerce de grande distribution a trois grandes ressources:

La marge faite sur la vente de produits. Les marges-arrières négociées/imposées aux fournisseurs.

Les produits financiers réalisés à partir des placements de trésorerie.

En effet, le commerce a cette particularité que le client paye avant que l’enseigne ne règle ses fournisseurs… Ce fond de caisse (cette ressource en fonds de roulement) permet de générer des produits financiers parfaitement intégrés et pilotés au sein du modèle commercial de l’enseigne. Ce profit est d’ailleurs souvent «dissimulé» aux salarié·e·s des magasins et à leurs représentants, à qui l’on ne donne que les performances de marge brute du magasin, en oubliant les profits financiers tirés de la centralisation globale de la trésorerie de tout le réseau.

Aussi, par une extension des heures d’ouvertures, l’enseigne va:
– Tenter de capter une clientèle supplémentaire contre la concurrence (augmentation des parts de marché);
– Tenter ainsi de capter de la trésorerie supplémentaire, qu’elle placera;
– Tenter, par l’extension du temps de disponibilité de l’offre, de favoriser marginalement les achats d’impulsion de la part des consommateurs.

Mais ces pratiques n’ont pas les mêmes effets selon la nature du commerce, alimentaire ou non alimentaire.

• Dans le commerce alimentaire, ou majoritairement alimentaire, il y a une limite objective au niveau de consommation.

La sur-offre par extension des heures d’ouverture ne fera pas acheter plus de beurre, plus de viande, plus de lessive par les ménages. Il y a une limite qui ne tient pas seulement au pouvoir d’achat, mais tout simplement aussi aux besoins «objectifs» des individus.

Du coup, l’extension des heures d’ouverture n’a aucune fonction en soi d’augmentation du chiffre d’affaires. Son intérêt se réduit à la «cannibalisation» entre concurrents, entre magasins au sein de la même enseigne, ou entre les enseignes.

En gros: ce que j’ai vendu à 21 heures, je ne le vendrais plus à 10 heures le lendemain. C’est ce qu’on nomme du chiffre d’affaires déporté. Et si mon opération m’apporte une croissance de mes ventes, c’est donc qu’ailleurs il y a eu une baisse des ventes. Impact économique = zéro; impact emploi = zéro.

• Dans le non alimentaire, le scénario est un peu différent. Au jeu à «somme nulle» décrit pour l’alimentaire (on n’achète que selon ses besoins des cartouches d’encre d’imprimante ou du matériel de bricolage). Mais, par contre, on peut tenter le consommateur d’effectuer des achats, ou de renouveler ses besoins, en lui proposant de fait de ponctionner son épargne ou de recourir aux crédits à la consommation.

Dans ce cas, l’extension des heures d’ouverture, par exemple dans l’aménagement du foyer, adresse un message subliminal aux consommateurs : «arbitre entre tes besoins, tes envies, ton confort… et ton épargne!». C’est pousser les ménages à effectuer un transfert d’épargne vers la consommation. Dans ce cas, l’effet économique et l’effet emploi ne sont pas nuls, mais dépendent de l’arbitrage des ménages vis-à-vis de leur épargne et de leur capacité d’endettement (autre ressource possible).

C’est sur cette base-là que s’est développé le crédit à la consommation de type COFINOGA, CETELEM, etc. [que l’on voit se développer en Suisse à grande vitesse, y compris par des acteurs américains comme General Electric : GE Money Bank]

La maîtrise du coût marginal

Tout ceci étant parfaitement connu et maîtrisé par les enseignes, il reste un autre facteur à piloter. Ainsi, par exemple, si je vends un pack de yaourt supplémentaire, quelle marge vais-je en tirer selon l’heure à laquelle il a été vendu? En d’autres termes, combien me coûte la vente d’un pack supplémentaire et quel profit je fais sur le simple fait de vendre une unité supplémentaire ?

Si je le vends à 17 heures, il n’y a pratiquement pas de surcoût entre avoir vendu 120 packs dans la journée ou 121.

Le surcoût d’exploitation de cette vente supplémentaire peut être noyé grâce à des gains de productivité: le même employé devra faire un peu plus vite pour alimenter le linéaire [les rayons] et la caissière devra accélérer ses passages de code-barres.

Mais si je décide d’ouvrir plus tard, si je tente l’opération des horaires tardifs, je ne suis plus dans ce scénario. Je prends en effet une décision qui implique l’extension de tous les frais fixes d’ouverture (électricité, assurance, gardiennage…). Ainsi, le coût marginal du pack de yaourt vendu sera plus élevé et ma marge plus faible. Que faire?

• Soit je décide de perdre de l’argent malgré tout, et de rester ouvert parce que la concurrence le fait aussi. Mais alors, les salarié·e·s ont un droit d’inventaire sur cet acte de gestion qui leur sera ensuite retourné sur les  «performances» de leur magasin.

• Soit j’abaisse une partie de mes charges afférentes à cette vente tardive. Comme je ne peux rien changer de mes coûts fixes de surface, dont le coût d’occupation du sol, alors je dois limiter mes autres coûts (effectifs, salaires). Et l’on voit ainsi comment extension des heures et précarité sont les deux faces de la même pièce.

«Vive le discount!»

Le discount existe depuis fort longtemps comme modèle de vente. Mais au moment où se déclenchait l’actuelle crise (2008), il avait été demandé par N. Sarkozy à Charles Beigbeder (alors PDG de Poweo, entreprise de vente d’électricité et de gaz – rien à voir avec le commerce de détail!) de rédiger un rapport sur le «Low-cost et pouvoir d’achat». Ce rapport expliquait : «Il s’agit d’un véritable modèle novateur qui permet, grâce à la compression des coûts de production, de faire baisser durablement les prix».

On a bien compris qu’il s’agissait de trouver un biais pour maintenir la consommation populaire dans une situation d’accroissement du chômage et de stagnation du pouvoir d’achat! Mais le problème est que dans le modèle économique «discount» se retrouvent, comme une obligation, les principes de la précarité et de la pauvreté des employés.

Selon une étude de la profession datant des années 2000, les maxi-discounters en France sont ceux dont l’ancienneté moyenne des salariés est la plus basse (5 ans contre 9,2 dans les hypers-marchés). Les femmes y sont les plus nombreuses (71% contre 59% dans les hypers), avec un taux de temps partiel de 72% contre 55% en moyenne dans la branche alimentaire.

Ainsi, un monde favorisant le discount est donc un monde dans lequel une partie des salarié·e·s est nécessairement low-cost, et donc sans pouvoir d’achat. Le serpent se mord la queue. Et comme ce n’est pas si facile que cela de maîtriser tous les paramètres, c’est précisément le discount alimentaire qui, durant les trois dernières années, a connu la plus forte augmentation de ses prix! Charles Beigbeder n’a plus qu’à aller se rhabiller.

Pourquoi les pouvoirs publics poussent-ils à l’extension des ouvertures?

En France, la consommation globale des ménages représente 56% du PIB, c’est-à-dire de la richesse créée, 44% du total PIB et importations, puisque nous consommons aussi des produits importés. C’est dire toute l’importance de la consommation finale des ménages dans l’ensemble de l’activité économique. Et au sein du PIB, la part qui revient à la consommation alimentaire, habillement, meubles, communication et loisirs (donc hors restauration) est de 38% (sources : INSEE).

Autant dire qu’une partie des succès économiques dont peuvent se prévaloir des gouvernements dépend de la consommation populaire. Mais comment faire quand les salaires stagnent?

Les solutions sont connues: le crédit et l’endettement (poussés à leur comble dans des pays comme les Etats-Unis, l’Espagne, l’Irlande; mais le surendettement existe aussi en France); et diverses pressions pour que les ménages ayant de l’épargne réduisent celle-ci au profit de l’achat.

On comprend alors pourquoi la demande d’un rapport de propagande en faveur du discount, ainsi que les pressions des pouvoirs publics, préfets en tête, pour l’extension des heures d’ouvertures.

Manière de créer une demande supplémentaire (ou de la fantasmer). Pour que des chaînes comme Zara, H&M mais aussi Leroy-Merlin, les opticiens et autres multiplient les ouvertures, dans un tel contexte, il faut bien qu’en contrepartie les coûts soient contenus. Il y a la pression sur les fournisseurs (en matière de prix), mais il y a aussi la réduction du personnel de vente.

Il est assez singulier de noter que le discours de ces entreprises est centré en permanence sur la «satisfaction des exigences» des consommateurs et d’aboutir à des modèles économiques où le fameux consommateur cherche désespérément un vendeur un dimanche matin dans les allées de ces magasins! Effet emploi de l’extension = zéro.

La « complexité » sociale du problème

Les salarié·e·s du commerce «vendent», ils sont au cœur de la circulation marchande, mais de manière cruelle, les «besoins objectifs de la marchandise» les broient. De ce point de vue, il faut bien comprendre que nous avons changé d’époque. Par le passé, jusque dans les années 1970-1980, il y avait une croissance de la demande (tous les marchés du commerce de détail n’étaient pas encore saturés).

Aujourd’hui, en moins d’un an, telle ou telle niche (pensons aux simples évolutions dans le domaine de la téléphonie mobile) est saturée et n’est plus alors qu’un marché de remplacement. Ce qui ne veut pas dire que tous les besoins sont satisfaits, loin de là!

Dans nos sociétés, le commerce de détail connaît donc une crise. Et toutes ces affaires d’horaires d’ouverture, d’extension des surfaces de vente, de densification des réseaux… ne sont que des tentatives de surmonter cette crise. De la surmonter, en en faisant payer le prix aux salariés de ces secteurs !

Si l’on prend le seul exemple de la bataille actuelle sur les centres villes (Monoprix, Daily Monop, Franprix, Simply Market, Carrefour City, Carrefour Express…), on se doute bien qu’à terme il y aura de la casse: fermetures de certaines surfaces, fusions-absorptions… en raison de la trop grande densité d’offre. Ils peuvent tenir encore un peu avec 4 employé dans un Franprix de 300m2, mais après?

La surcapacité de vente, que ce soit dans l’alimentaire ou dans les centres commerciaux en général, débouchera sur des restructurations de l’offre. C’est par exemple déjà le cas dans le meuble où Ikea, Conforama et But laissent peu de place aux autres. De même, en ce qui concerne la juxtaposition du maillage de Darty et de Boulanger qui a absorbé en France Planet Saturn. […]

Mais, sur le fond, le problème est que les professions du commerce sont attaquées par les exigences mêmes de la «marchandise». Aussi, cela pose-t-il le problème plus large : quelle société et quel système économique voulons-nous?

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2 commentaires

  1. B.Asler dit:

    La différence entre l’acceptation (sondage) des ouvertures prolongées en région parisienne et les refus dans les différentes votation en Helvétie tient á la différence consacrée au temps de déplacement pour se rendre au travail. Lors des votations les salarié.e.s faisant de plus long trajet sont souvent plus ouvert aux arguments des grandes surfaces.

    Ecrit le 22 février, 2012 à 2012-02-22T20:45:27+00:000000002729201202

  2. Alencontre dit:

    Certes, la distance entre le logement et le positionnement des grandes surfaces joue un rôle dans la différenciation d’appréciation des personnes sondées. Toutefois, il ne faut pas négliger le type de débat sur la durée qu’implique un référendum, organisé avec des comités et l’appui des vendeuses et vendeurs, sur « l’opinion publique ». Et cela a été, dans toutes les votations, un élément clé pour le résultat. De plus, la différence entre sondage et vote ne nécessite pas d’explication.

    Ecrit le 24 février, 2012 à 2012-02-24T10:59:22+00:000000002229201202

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