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août 2017

A l'encontre

La Brèche

Podemos et le processus indépendantiste catalan

Publié par Alencontre le 23 - mars - 2015

logo+de+barcelona+podemosPar Josep Maria Antentas

L’émergence de Podemos a réveillé politiquement une partie du peuple catalan qui se situe, en majorité, en dehors (bien que pas opposé) de l’imaginaire politique et social du processus indépendantiste comme de l’image ainsi que de la représentation que ce mouvement a donné de la Catalogne, moins hétérogène pour ce qui est des identités nationales que ce qu’elle est réellement. Cette Catalogne qui avait justement perdu de l’importance depuis que le mouvement ouvrier s’est décomposé comme acteur politique et social central au bénéfice d’autres mouvements sociaux au sein desquels le poids des classes moyennes (au sens large) était plus important. Du coup, c’est une Catalogne plus diversifiée qui avait déjà d’une certaine manière fait son apparition sur les places lors du 15-M (mai 2011), qui s’est présentée, en donnant une image plus complexe de ce qu’est ce pays, de son système politique et des alignements politiques de ses classes populaires. C’est ainsi que l’on voit apparaître une Catalogne qui n’avait pas encore été représentée jusqu’à maintenant (ou ne l’avait été que par des forces en déclin et dépourvues d’une narration), c’est-à-dire dirigée par une force politique alternative en ascension. Et par ricochet, cela a encore compliqué davantage la stratégie politique à suivre de la part des forces populaires, qui se trouvent devant un enchevêtrement entre le social et le national ainsi qu’une architecture politique compliquée à tramer pour ce qui a traits aux différentes identités.

Il n’existe pas un peuple homogène ni une «unité populaire» linéaire. Il y a un peuple divers et hétérogène, dont l’identité collective est en voie de construction et qui, en ce qui concerne son identité nationale et son rapport au processus indépendantiste, présente des émotions et des sensibilités diverses. Ceux qui ont assisté avec enthousiasme au meeting de Pablo Iglesias dans le Val d’Hebron à Barcelone, le 21 décembre 2014, font tout autant partie du peuple que ceux qui ont participé dans les actions massives dans les quartiers et les villes avec Teresa Forcades (théologienne, un des animatrices du Procés Constituent) et Arcado Oliveres (économiste, proche de T. Forcades) ou encore avec ceux qui s’identifient avec David Fernandez (de la CUP, Candidatura d’Unitat Popular)

Ce peuple est irréductible à des représentations monolithiques de l’«unité populaire». A l’heure de vérité, une image trop homogène du «peuple» peut conduire à présenter et à réunir politiquement une partie minoritaire de celui-ci, à prendre une partie pour le tout, sans générer un pôle attrayant, un aimant politico-social suffisamment large pour être le point nodal d’un bloc majoritaire qui permette une agrégation collective autour d’un projet cohérent mais pluriel dans ses (auto)représentations.

Comment synthétiser politiquement le bloc populaire qui se trouve devant des futurs possibles semblables à des carrefours et qui reste partiellement scindé pour ce qui a trait à son identification avec le projet indépendantiste? Cette synthèse, aussi complexe qu’indispensable, difficile tout en étant pleine de potentiel, est la formule gagnante en Catalogne. C’est l’équation qui peut battre Artur Mas (président de la Convergence démocratique de Catalogne) et maintenir la force du défi souverainiste pour frapper un coup précis, voire décisif, contre le régime (issu de 1978) que Mariano Rajoy (PP) et Pedro Sanchez (PSOE) essaient de maintenir à flot.

Par contre, le risque du no future à éviter est celui d’une fracture des couches populaires catalanes sur la base du processus souverainiste, fracture qui générerait une double situation sans issue: d’un côté, une gauche alternative minoritaire (le CUP), les secteurs plus à la gauche de l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne…), cela dans un bloc souverainiste (avec en outre une majorité politico-électorale précaire), dirigée par la CDC et par la direction de l’ERC. Et, d’un autre côté, un pôle démocratique et contre l’austérité représenté par Podem (Podemos en catalan), étranger au processus souverainiste et, malgré son importance sur le plan électoral, incapable de réunir une majorité politico-électorale en Catalogne. Ce serait là une double formule perdante, une formule qui enfoncerait une flèche mortelle dans le cœur de la stratégie, provoquant un infarctus politique fatal.

Une perspective de synthèse consiste à défendre suite au 27-S (décision prise de tenir un référendum en novembre, malgré l’opposition de la Cour constitutionnel) la réalisation d’un acte de souveraineté effectif, à la fois formel et substantiel, de la part du Parlement de la Catalogne. Il brisait ainsi la légalité du cadre de 1978 (la transition), sans pour autant préjuger du résultat final pour ce qui est du rapport entre la Catalogne et l’Etat espagnol. Autrement dit, l’ouverture d’un processus constituant catalan qui pose les bases d’un nouveau cadre institutionnel et d’une nouvelle République catalane, dont le rapport avec l’Etat espagnol serait discuté à la fin de ce processus.

Aussi bien ceux qui dans les classes populaires et travailleuses ont un horizon indépendantiste que ceux qui n’en ont pas peuvent aujourd’hui se rejoindre sur la nécessité d’un acte de souveraineté unilatérale et d’une proclamation d’une République. Un tel acte déboucherait sur double conséquence. D’abord, il ouvrirait la porte à un débat sur le modèle de pays que nous voulons en Catalogne, et donc sur le fait de «décider de tout». Ce qui est précisément ce que Atur Mas ne veut pas. Ensuite, cela lancerait un défi institutionnel sans précédents au cadre institutionnel de 1978 et au gouvernement de Mariano Rajoy, tout en faisant un pas substantiel supplémentaire dans la direction exprimée le 9-N (9 novembre, date du référendum).

Cette approche consiste à ouvrir un processus constituant catalan dans la perspective d’une mise en mouvement à l’échelle de l’Etat tout entier de processus constituants propres, nationaux, souverains – qui s’alimentent mutuellement – pour mettre fin au Régime de 1978. Un processus constituant catalan n’est ni subsidiaire à un Etat espagnol, ni dépendant de lui; ce n’est pas non plus un processus qui peut tourner le dos à ce qui se passe dans l’ensemble de l’Etat. Bien au contraire: c’est une articulation stratégique des souverainetés qui peut permettre de briser les piliers qui soutiennent encore le cadre politico-institutionnel post-franquiste malmené.

Podemos et le processus indépendantiste se posent mutuellement un défi. D’un côté, Podemos est forcé d’affronter un double défi. D’abord, celui de construire un projet national et populaire dans l’ensemble de l’Etat, projet qui soit compatible avec une conception plurinationale de ce qu’est aujourd’hui l’Etat espagnol, avec le droit à l’autodétermination des différentes nations qui le composent, sans qu’il y ait un rapport hiérarchique, politique ou symbolique entre elles. Cela implique une défense claire du droit du peuple catalan à décider, la garantie d’un référendum inaliénable dans le cas du d’une décision de création d’un Etat. Et, surtout, l’acceptation du droit (ce qui n’implique pas nécessairement le fait d’être d’accord avec l’exercice qu’il en fera) du peuple de Catalogne à décider unilatéralement de son avenir devant l’impossibilité de le faire dans un référendum légal négocié.

Deuxièmement, Podem doit construire en Catalogne un projet propre qui doit inévitablement s’enraciner dans le catalanisme et se lier (pour les attirer) avec une partie des bases sociales du processus indépendantiste, en commençant par celles d’une ERC qui a des difficultés croissantes à justifier face à une partie de son électorat sa position subalterne permanente par rapport à Artur Mas. En se plaçant en arrière-fond du processus indépendantiste, ou en ne se mouvant qu’à l’extérieur de lui, il existe un espace pour une force significative en Catalogne, mais pas pour une force qui aspire à être le soutien d’une majorité gagnante.

D’un autre côté, Podemos et Podem posent le processus indépendantiste et ils obligent leurs principaux protagonistes politiques et sociaux, à commencer par l’Assemblée nationale catalane (ANC), à dialoguer avec un mouvement politique émergeant qui cristallise son mal-être en un sentiment différent de l’indépendantisme. Podem galvanise – au moins partiellement – un secteur qui est étranger au processus indépendantiste, mais qui ne se reconnaît pas non plus dans l’Espagne de Rajoy et de Sanchez), tout en interpellant des secteurs de ce mouvement qui peuvent basculer hors de lui face aux nouvelles possibilités offertes par Podemos.

Le nouveau contexte politique catalan et espagnol oblige à reformuler des objectifs et des stratégies à l’indépendantisme. Le premier et le plus important est celui d’élargir sa base sociale populaire, ce qui est impossible sans insérer une dimension sociale explicite dans le mouvement, en brisant le tabou stratégique qui a conduit à faire justement le contraire. Le deuxième est d’être capable d’articuler une vision dialectique entre une dynamique d’accumulation des forces propres en Catalogne et la rupture à échelle de l’Etat du cadre institutionnel du Régime de 1978. Cela en cherchant des synergies et des soutiens mutuels, à travers la défense de processus constituants souverains. Malheureusement ces deux défis ont brillé par leur absence dans le débat de ces derniers mois, qui a été ridiculement centré sur l’opportunité ou non d’une liste unique indépendantiste le 27 S;  ce qui montre de manière évidente les limites de l’ANC et du mainstream indépendantiste. Des défis très importants d’un côté et une petitesse stratégique de l’autre, ce qui est à coup sûr une mauvaise combinaison.

Devant la convocation à des élections le 27-S, le défi est celui d’articuler un bloc pluriel avec vocation gagnante qui rompe avec la dichotomie Mas-ERC; qui mette sur la table une autre alternative; qui mette en évidence de nouvelles possibilités. Cela implique une rupture du cadre politico-discursif fixé par Artur Mas (et par les autres acteurs centraux de la politique catalane). Non pas avec la prétention de jouer une autre partie ou d’afficher son profil, mais en reformulant le débat sur l’indépendance et la souveraineté et en conduisant ces options jusqu’au bout, en tirant sur le fil démocratique, en le rendant extensible à tous les milieux et en posant donc un horizon constituant catalan démocratique et participatif en tant que cadre de convergence partagé de tous les projets de changement.

Le droit de décider? Bien sûr, mais sur tous les thèmes, en commençant par la politique économique. Indépendance et souveraineté? Bien sûr, mais alors parlons de l’Association transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP selon le sigle en anglais). Des élections plébiscitaires? Pourquoi pas, mais alors sur toutes les questions, pas seulement sur l’indépendance, mais aussi sur Artur Mas lui-même, sur les coupes, sur l’austérité, sur la corruption.

En focalisant les choses de cette manière, les futurs possibles, qui divergent, peuvent commencer à converger, et à partir de là il n’y a plus de raison pour limiter la portée de nos rêves ni la confiance en nos options. (Traduction A l’Encontre)

Josep Attentas Professeur de sociologie de l’Université autonome de Barcelone

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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