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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

La police a pris la Plaza del Sol et a perdu les rues

Publié par Alencontre le 8 - août - 2011

Par Ángeles Diez

La police intervenant contre les manifestants demandant la démission du récent ministre de l'Intérieur Antonio Camacho

Nous publions ci-dessous un reportage sur le « nettoyage », le 2 août au soir, de la Plaza Puerta del Sol par la police et la réaction ample du Mouvement des indignés. Nous y ajoutons un communiqué de la Gauche Anticapitaliste de l’Etat espagnol datant du 3 août 2011. Depuis lors, le 4 août, une manifestation pacifique contestant la politique du Ministère de l’intérieur – et se dirigeant vers les bâtiments de ce dernier –a été brutalement réprimée par les forces de police. Pour le gouvernement du PSOE comme pour la Communauté de Madrid aux mains du PP, la capitale doit être « nettoyée » non seulement pour accueillir les touristes, mais surtout pour recevoir Benoît XVI le 17 août, un pape symbolisant la réaction dans ses diverses dimensions. (Réd.)

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Ils ont voulu contrôler une place et ils ont perdu la ville, disait un camarade alors que des milliers de personnes faisaient déborder la Plaza de Cibeles [place emblématique de Madrid].

Sur le coup de 22h30, les milliers de manifestants que nous étions à arriver par différentes entrées sur la Plaza del Sol assiégée, nous nous félicitions avec enthousiasme de cette situation que nous disions incroyable. En moins de deux heures, nous avions inondé comme un tsunami irrépressible la Gran Via et la Plaza de Cibeles qui fourmillait de groupes qui se joignaient les uns aux autres, et le fleuve humain avait débordé du Paseo de la Castellana [une des plus grandes artères de Madrid] jusqu’à Atocha [quartier de la gare du même nom, qui est la principale gare de Madrid]. Du bout de la rue, on ne voyait pas la fin du cortège. «Le rêve est enfin à portée de main et il n’est pas soumis à autorisation», avait écrit une jeune fille sur un carton.

Jamais les rues avoisinant la Plaza del Sol n’avaient été si remplies. Hier soir, le soleil illuminait tout le centre de Madrid et le 15-M inventait la manifestation centripète: on sort du point d’arrivée, on avance par débordement et on revient au point de départ depuis n’importe lequel des points conquis.

Le gouvernement a déclaré l’état de siège dans le centre de Madrid à 18h30. Il a interrompu la circulation. «Par ordre gouvernemental les trains et le métro ne s’arrêteront pas à l’arrêt de la Plaza del Sol», disait le mégaphone. Personne ne pouvait entrer sur la place archipleine de corps et forces de sécurité de l’Etat, les journalistes étaient interdits d’entrée, les télévisions montraient des images de la place déserte, prises par la police. Il a suffi de deux heures pour que l’assiégeant soit lui-même assiégé. Le mouvement s’est mis à activer ses communications, les réseaux sociaux ont allumé leurs moteurs, les gens ont éteint la télé et sont sortis dans la rue.

Le mouvement n’a pas perdu la Plaza del Sol. Il y a longtemps que celui-ci «est sorti de [la Plaza del] Sol pour entrer dans nos consciences». Il semble que le gouvernement n’en ait pas pris note, ou peut-être que si, et c’est pour cela que le matraquage médiatique est constant.

Hier soir la RTVE [chaîne de télévision espagnole sur le Web] annonçait une connexion en direct avec la place occupée par la police. Les images, comme celles des autres médias privés, montraient une place déserte. Quand le système se voit menacé, il règne la plus limpide unanimité. Lorsque vers 23 heures les milliers de manifestants que nous étions arrivions sur les rues débouchant sur la place, les journalistes se sont alors connectés: «Nous vous prions de nous excuser, nous n’avons pas de signal audio, nous sommes désolés.» La technologie manque toujours dans les moments les plus opportuns. Mais la connexion était dans les rues. Le mouvement se fait tout seul. Il y a eu les 20 et 21 mai, le 19 juin, les 23 et 24 juillet et maintenant le 2 août. Parmi de nombreux slogans on pouvait lire: «Ce sont mes vacances» ou «Il me reste un mois avant de n’avoir plus un sou» ou encore «Alerte, alerte, Botín est à ta porte» [Botín est le patron de la banque Santander]. Mais chacun a délaissé un moment ses propres slogans pour crier avec tous les autres: «Une place se nettoie avec de l’eau de Javel, pas avec la police».

Les services de voirie qui, tôt le matin du mardi 2 août, ont évacué le point d’information que nous tenions sur la Plaza del Sol, ont fichu en l’air avec leurs pelleteuses toutes les infrastructures : les panneaux informatifs, les tables et les chaises, les supports des expositions et manifestations artistiques du mouvement. Les nouvelles ont annoncé durant la matinée que l’on avait évacué «selon la pesée municipale 26’940 kilogrammes de déchets, 17’900 à Sol et 9040 au Prado». Le journal ABC [quotidien de droite, catholique et monarchiste] quant à lui était plus explicite en titrant: «27 tonnes de déchets indignés». Les services de nettoyage, qui accomplissent les instructions de leurs chefs, les mêmes qui donnent d’ailleurs des instructions à la police, ont aussi arraché la plaque que le mouvement avait mise sur la place: «Nous dormions, nous nous sommes réveillés. Signé: place-occupée». La mémoire est considérée par les pouvoirs publics comme des détritus. Les pouvoirs publics ont agi comme au Moyen Age en donnant l’assaut et en détruisant ce qu’ils considèrent comme le symbole du mouvement: la Plaza del Sol. Mais pour le malheur des pouvoirs publics, ce pays est plein de places, c’est-à-dire qu’il est plein de mémoire. Ils ont voulu prendre la mesure du mouvement et c’est le mouvement qui les a «mesurés».

Le 2 août passé à Madrid, la place de la Puerta del Sol n’était pas un symbole mais une métaphore. Le matin, la Bourse espagnole s’effondrait, la qualification de notre dette par les agences de notation atteignait des minimums historiques, le président [Zapatero] du gouvernement suspendait à nouveau ses vacances, l’Espagne était au bord du gouffre, les coupes dans le social ne suffisaient déjà plus et le désastre était proche. Le gouvernement a alors donné l’ordre de prendre la Plaza del Sol. Mais où se trouve la menace ? Qui est responsable du fait que le pays soit sur le point de s’effondrer?

Le matin, les médias informaient sur le triomphe de la police: il n’y avait pas eu de violence, la police avait réussi à débarrasser le plancher, pardon, la place. On avait rétabli l’ordre. Il semble que la qualification de la dette ne cesse de se dégrader. Nous avons gagné. Alfredo Pérez Rubalcaba, qui n’est plus ministre aujourd’hui, ni ministre de l’Intérieur, ni vice-président [et qui est candidat à la succession de Zapatero pour les élections de novembre], qui ne craint donc plus d’être éclaboussé par «les déchets», affirme lors d’une conférence de presse qu’il n’y a pas à craindre que ne se produise une situation exigeant un renflouement de l’Espagne. Mariano Rajoy [le dirigeant actuel du Parti Populaire] affirme de son côté qu’il appuiera le gouvernement concernant toutes les mesures qu’il prendra pour le bien de l’Espagne. Ceux du mouvement ont donc inventé un nouveau personnage, Rubaljoy.

Il est six heures du soir du 3 août et une amie m’envoie un message: «Aujourd’hui, nous célébrons aussi le jour de la marmotte. Le mégaphone dit que par ordre gouvernemental les trains ne s’arrêteront pas à la Plaza del Sol.»

Il ne reste pas de doute que le capitalisme donne toutes les preuves d’un système épuisé. En économie, les recettes, qui sont toujours les mêmes, ont conduit au désastre et en politique, on a la propagande et la répression. En biologie, un organisme périt quand il continue à donner les mêmes réponses à des problèmes nouveaux.

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Communiqué de la Gauche Anticapitaliste

Face à l’évacuation de la Puerta del Sol:
la rébellion ne prend pas de vacances

Hier, le mardi 2 août 2011, la police antiémeute a évacué les personnes qui campaient sur le Paseo del Prado [principal boulevard de Madrid] et à la Puerta del Sol, où elle a également démonté le point d’information permanent qui avait été construit. Dans un geste symbolique, elle a détruit la plaque installée sur le cheval de Carlos III qui disait «Nous dormions, nous nous sommes réveillés». L’opération était coordonnée entre le Ministère de l’intérieur et la Communauté de Madrid, faisant une fois de plus la démonstration de la complicité qui unit le PSOE [Ministère de l’intérieur] et le PP [Communauté de Madrid] quand il s’agit d’«affaires d’Etat».

Et voici deux «affaires d’Etat»: la première, imposer l’autorité du système face à un mouvement rebelle qui, indépendamment des flatteries démagogiques que certains lui adressent de temps et temps, menace de rompre les digues de stabilité du système imposées depuis la Transition [terme qui désigne le passage du régime franquiste au régime post-franquiste]. Dans ce sens, l’évacuation de la Puerta del Sol, lieu symbolique du mouvement, voulait signifier un «retour à la normalité», à savoir la domination de l’Etat sur l’espace public et, surtout, sur les citoyens et les citoyennes. Dans la gravissime situation de l’économie espagnole, face à la menace d’un «renflouement» et d’une nouvelle vague d’austérité – qui aurait un énorme coût social s’ajoutant à tout ce que nous subissons déjà –, le mouvement du 15-M est un facteur fondamental pour la résistance. Le système veut donc le désactiver au plus vite.

La seconde «affaire d’Etat» est plus concrète, c’est de garantir une ville propre, vidée de toutes les «personnes gênantes» pour le pape qui viendra à Madrid d’ici à quinze jours sans regarder à la dépense, surtout lorsqu’il s’agit d’argent public. C’est pour cela qu’il est plus que jamais nécessaire de participer à la Manifestation convoquée par plus de cent organisations contre la présence du pape à Madrid le 17 août prochain. Ce sera une façon de montrer que personne, même le pape, ne peut quoi que ce soit contre le 15-M.

L’impressionnante réponse du Mouvement du 15-M, qui en plein mois d’août a réuni plus de cinq mille personnes en seulement quelques heures, démontre que ce mouvement a totalement rompu avec la passivité du passé et qu’il va répondre à toute tentative de s’en prendre à lui, quand et où que ce soit. Ce qui s’est passé hier à Madrid, de même que les réponses solidaires qui ont eu lieu à Barcelone, Valence, à las Palmas et dans d’autres villes ont encore confirmé qu’avec le 15-M rien ne sera plus jamais comme avant.

De nouvelles et grandes possibilités, mais en même temps la gauche fait face à de nouvelles et grandes responsabilités. Ne vaudra dorénavant qu’une politique qui soit radicalement une «nouvelle manière de faire la politique». – 3 août 2011

(Traduction A l’Encontre)

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