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août 2018

A l'encontre

La Brèche

Etat espagnol. Changer de rythme pour déborder

Publié par Alencontre le 1 - juillet - 2015

14256505556329Par Raúl Camargo

Le fait que nous vivions une époque exceptionnelle n’est un secret pour personne. Cette exceptionnalité se remarque bien lorsque l’on observe un détail: le cours des événements ne s’arrête pas au cours de l’été. Loin de la pause traditionnelle qui accompagne la saison estivale, cette année sera une période supplémentaire de la bataille en cours. C’est le moment de préparer nos effectifs, de faire des bilans et de nous organiser pour les prochains défis.

Parce que la lutte des classes ne prend pas de vacances. Les périodes électorales sont régulièrement présentées comme le moment «par excellence» de la politique, mais, pendant ce temps, la réalité continue de progresser, chargée d’éléments d’une importance énorme qui ne peuvent attendre d’être résolues dans les urnes.

L’un des «trucs» typiques de l’idéologie libérale consiste en confondre le politique avec la représentation. Une fétichisation de la politique qui ne se montre publiquement que sous le déguisement représentatif, dissimulant sa peau culturelle, ses muscles sociaux et son squelette social. Avec ce point de vue, tout ce qui se passe en dehors des parlements n’est pas politique, mais répond à des lois naturelles, immuables, qui fonctionnent elles seules à la marge de toute décision.

Un bon exemple de cela est le «cas Alfon»: un jeune habitant de Vallecas [près de Madrid] condamné à quatre ans de prison lors d’un procès obscur et répondant à une intentionnalité politique évidente [1]. Au milieu d’un climat de colère vis-à-vis du Parti populaire (PP) et de ses politiques, une condamnation injuste est confirmée, son objectif est de criminaliser et d’isoler d’autres types de lutte, comme si la seule qui était légitime serait «l’institutionnelle», avec ses motions et ses chemises-cravates se déplaçant près de l’hémicycle. Comme si le monopole de la politique était possédé par les «représentants».

L’affaire est entendue: le régime tente d’indiquer clairement quelles sont les limites dans lesquelles nous devons nous mouvoir, les contours sacrés au sein desquels peut se dérouler le conflit entre riches et pauvres qui sous-tend la société, qui traverse et entoure les institutions, qu’il y ait des élections ou non, que l’on soit en été ou non. Le message est le suivant: «limitez-vous à présenter des motions parlementaires et des recours judiciaires, mais ne faites pas de manifestations, ne vous organisez pas dans les quartiers, n’occupez pas [des appartements, des places, etc.] et ne faites pas de grèves!»

Le problème pour les élites est que depuis les dernières élections municipales et dans les autonomies [le 24 mai 2015], des acteurs qui ne «sanctifient» pas la politique institutionnelle ont fait irruption dans les actions. Ces derniers, au contraire, la considèrent comme faisant partie d’un mouvement plus ample, qui se développe en bien des endroits, outre celui qui se passe dans les hémicycles. De cette manière, toutes ces luttes ont déjà un soutien, une connexion, un porte-parole dans les institutions. Ce n’est pas quelque chose de secondaire: si nous parvenons à ce que toutes ces sphères se complètent, qu’elles se développent mutuellement, nous parviendrons à créer un grand mouvement populaire qui, à partir du pluralisme et de la radicalité, soit capable de changer les choses. Des connexions plus nombreuses pour que «notre nombre soit illimité» comme le disaient les ouvriers anglais du XIXe siècle.

Raúl Camargo

Raúl Camargo

C’est ce qui devrait être notre formule gagnante pour les prochaines élections générales. Pour cela, tout le débat portant sur comment combattre lors des prochaines échéances électorales [élections générales, qui devraient se dérouler en novembre 2015] doit se centrer sur ce point: comment faire naître un mouvement aussi puissant et massif qu’il fasse éclater les urnes et nous attribue le gouvernement. Pour cela, il ne suffit pas de répéter ni les vieilles incantations de l’unité des sigles de la gauche, ni celle de l’unité autour de «ma marque» [2]. La clé réside dans un système d’assemblées et de primaires unitaires et proportionnelles, dont la circonscription soit la plus proche possible, où l’on discute de politique et non de postes, avec un programme au sein duquel se reconnaisse tout le mouvement: gagner les élections pour l’ouverture de processus constituant, mettre un frein à l’austérité, auditionner la dette et l’administration publique. Aller aux élections sans ouvrir ce mouvement est une position conservatrice qui nous permettra uniquement d’obtenir de bonnes positions, mais non de rejeter le PP et le PSOE pour enclencher un nouveau cycle, et encore moins nous préparer à partir d’en bas à gérer une éventuelle victoire électorale. Il est indispensable de préparer une atmosphère et une organisation pour «le jour d’après», déjà que, ainsi que l’a montré le cas de la municipalité de Madrid avec le prétendu «cas Zapata» [3], les pressions vont être énormes. Il faut donc être préparés pour y résister et passer à l’offensive.

Il est clair qu’il n’y a pas de solutions magiques et qu’aucune formule en soi ne suffit à assurer la victoire électorale. Mais il est certain qu’il y a des formules qui nous permettent de mieux faire face à ce cycle qui, que nous gagnons ou non les prochaines élections générales, sera long et tumultueux. Peut-être que la meilleure leçon stratégique des derniers temps réside dans le dernier communiqué lancé par les travailleurs et travailleuses de Telefónica qui ont réalisé ces derniers mois une grève historique: «nous avons dépassé plusieurs étapes et nous nous trouvons en ce moment en un moment qui, pour pouvoir continuer la lutter avec assurance, nous devons changer la phase de celle-ci.» C’est là que se trouve la clé: il faut changer le rythme pour pouvoir déborder.  (Traduction A l’Encontre; Raúl Camargo député de Podemos à l’Assemblée de Madrid et membre d’Anticapitalistas)

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[1] Alfonso Fernández Ortega a été condamné en janvier 2015, peine confirmée en juin, pour détention «d’explosifs» lors de la grève du 14 novembre 2012. Le condamné a affirmé qu’il n’avait vu le sac contenant l’explosif que lorsque la police le lui présenta. Les activistes et différentes organisations affirment qu’il s’agit d’un procès ayant pour objectif de criminaliser les protestations et de faire peur, cela dans le contexte de l’adoption récente d’une loi «de protection de la citoyenneté» limitant drastiquement les libertés publiques et de manifestation. (Réd. A l’Encontre)

[2] Allusion aux discussions récentes, entre IU (Izquierda Unia) et Podemos principalement, sur la réalisation de listes communes pour les élections générales de novembre. Il n’y aura pas d’accord au niveau de l’Etat bien que des discussions de listes communes, en Catalogne notamment, semblent aboutir. Toutefois, samedi 27 juin, lors de la réunion de l’exécutif de Podemos au niveau de l’Etat, il a été décidé d’établir une liste unique et fermée à l’échelle de l’Etat: une primaire générale sera organisée et les candidats qui auront obtenu le plus grand nombre de voix pourront choisir dans laquelle des 52 circonscriptions électorales ils se présenteront; des espaces pourraient être aménagés pour d’autres listes. Cette décision permet au noyau dirigeant de Podemos de contrôler centralement le processus de constitution de listes et, plus largement, de décider quel processus de «confluence» il entend favoriser ou empêcher. La proposition pluraliste et ouverte contenue dans cet article, publié le 21 juin, a donc été tranchée au profit d’une procédure centraliste «peu» démocratique. (Réd. A l’Encontre)

[3] Du nom d’un conseiller communal d’Ahora Madrid responsable de la culture qui a dû démissionner le lendemain de la «prise de possession» de la municipalité pour d’anciens tweets à l’humour douteuse, ciblant en particulier les Juifs. La porte-parole de la municipalité, Rita Maestre, fait aussi les frais d’une offensive, y compris de la part du PSOE – dont les voix ont été nécessaires pour que la coalition Ahora Madrid accède à la municipalité d’une ville qui a été pendant un quart de siècle aux mains du PP – pour sa participation à une manifestation dans la chapelle de l’Université de Madrid. (Réd A l’Encontre)

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