mardi
12
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Marine Buisson

La bouche entrouverte, les yeux écarquillés, Stefan regarde hébété la valse des partisans de Heinz-Christian Strache [leader du parti d’extrême-droite FPÖ, Parti de la Liberté d’Autriche] tracter aux portes de l’imposant Parlement viennois. Il le répétera trois fois de suite: il ne comprend pas. Ni pourquoi les passants s’arrêtent pour prendre les tracts, ni comment le FPÖ, parti d’extrême droite autrichien, est promis à un succès fulgurant aux élections législatives anticipées de ce dimanche. «Les fachos vont entrer au gouvernement, lâche, fataliste, l’étudiant vêtu d’un t-shirt barré du message “Refugees welcome”, et ce sont les Autrichiens qui vont les aider à y entrer.»

Crédité d’au moins 25% des suffrages, le FPÖ pourrait réaliser un exploit en doublant le score de la formation de la droite identitaire allemande AfD (Alternative pour l’Allemagne). La récente entrée du parti au Bundestag a de nouveau illustré la poussée des partis populistes et anti-migrants en Europe.

Dimanche 15 octobre, des électeurs et électrices d’Autriche pourraient donc décider de confier une partie du destin du pays à une formation d’extrême droite. Une partie seulement, puisque le réel favori du scrutin est un jeune homme de 31 ans, Sebastian Kurz [voir à ce sujet l’article publié sur ce site en date du 8 octobre 2017]. En s’emparant des commandes de l’ÖVP ( Parti populaire autrichien), en mai dernier, Kurz a secoué de manière fulgurante un parti conservateur qui stagnait dans les sondages, affaibli par dix ans de coalition au pouvoir avec les sociaux-démocrates (SPÖ).

«Même combat»

Pour embrasser sa dynamique de changement, Kurz ne s’interdit pas une alliance avec l’extrême droite de Strache, dont il a largement adopté les thèmes de campagne. «FPÖ, ÖVP, même combat», résume amèrement Stefan. «L’Autriche est obsédée par l’identité et l’immigration. Et les partis ont trouvé leurs boucs émissaires préférés: les musulmans et les réfugié·e·s», grommelle-t-il en s’éloignant. On ne lui demande pas à qui il donnera sa voix dimanche. Si son t-shirt nous avait mis sur la voie, un sticker vert estampillé Grünen collé à son bloc-notes a fini de lever le doute.

Les conservateurs, pâles copies du FPÖ? L’étudiant n’est apparemment pas dans la caricature. «En dépoussiérant le parti conservateur, Kurz a clairement poussé le curseur à droite. Bien à droite», appuie Thomas Schmidinger, professeur de sciences politiques à l’Université de Vienne, avec un regard entendu. En consultant les programmes, on le constate.

Quand le candidat d’extrême droite Strache affirme que l’accueil des réfugié·e·s doit être temporaire et les aides financières supprimées, Kurz (candidat mais aussi ministre des Affaires étrangères depuis 2013) lui répond en proposant de supprimer les prestations sociales pour tout étranger dans le pays depuis moins de cinq ans.

En s’appropriant les thèmes de prédilection du FPÖ, le jeune Kurz s’est attiré les foudres du parti qui l’accuse ni plus ni moins de plagiat. «L’Autriche glisse vers la droite et embrasse enfin le patriotisme», résume satisfait Edwin Hintsteiner, cofondateur de la branche autrichienne de Génération identitaire. Le mouvement, qui s’autoproclame fièrement «raciste», ne donne pas de consigne de vote officielle. Mais Hitsteiner estime que voter pour le FPÖ relève du «devoir patriotique».

Depuis le début de la campagne, tous – des candidats, aux électeurs de tous bords, en passant par les experts – s’accordent à dire que la question identitaire et l’immigration ont vampirisé les autres thèmes de campagne.

Pour Elisabeth Köstinger, la secrétaire générale de l’ÖVP, cette obsession peut s’expliquer par «la crise des migrants qui a touché l’Europe en 2015». Tout simplement. Au quartier général du parti conservateur, flanqué au cœur de la très cossue rue Lichtenfelsgasse, elle développe. «L’Autriche a accueilli 150 000 réfugiés depuis 2015 [il s’agirait plutôt de 85 505 en 2015 et de 39 860 en 2016 selon les statistiques officielles de l’Union européenne. M.B). Surtout à Vienne, on sent, on voit que les choses ont changé. Il y a beaucoup plus d’étrangers, des difficultés qui ont des répercussions sur les habitants. Ils se posent des questions et Sebastian Kurz y a répondu efficacement en fermant la route des Balkans.»

L’économie, aussi…

Elisabeth Köstinger refuse pourtant de réduire la campagne aux débats sur l’immigration: «On parle aussi d’économie! Par exemple, nous proposons de rendre notre système social plus juste. Actuellement, il est tellement attractif qu’il dissuade les citoyens de chercher un travail. A partir du moment où ils arrivent en Autriche, les migrants bénéficient de notre système d’aides sociales, et les citoyens autrichiens qui travaillent 38 heures par semaine ne comprennent pas.» Les migrants. Jamais bien loin.

«On a l’habitude de ce genre de discours», soupire Carla Amina Baghajati dans un sourire. La militante et porte-parole de l’Autorité religieuse islamique autrichienne s’est fait remarquer la semaine passée pour s’être opposée à la nouvelle loi interdisant le port du voile islamique intégral. Une opinion partagée par le président autrichien Alexander Van der Bellen. Dans les locaux de l’Autorité religieuse islamique à Vienne, l’ambiance est studieuse. Une classe de jeunes filles – voilées – étudie silencieusement. «L’aspect sécuritaire est omniprésent dans la campagne. La société autrichienne a dû faire face à de nombreux défis: des attaques terroristes en Europe, la crise migratoire, la montée du radicalisme… L’atmosphère a indéniablement changé pour nous, musulmans.»

Elle tente de rester sereine en attendant les résultats dimanche. Mais on sent l’inquiétude poindre face à la possibilité de l’entrée de l’extrême droite au gouvernement: «Je me sens inquiète en tant que musulmane, mais surtout en tant que citoyenne européenne.»

Elle se souvient parfaitement du sentiment qui l’avait envahie quand, en 1999, le conservateur Wolfgang Schüssel avait fait entrer pour la première fois le FPÖ au gouvernement: «L’image de l’Autriche était ternie.»

«Un cas unique»

«L’Autriche était un cas unique à l’époque, se souvient Thomas Schmidinger. Toute l’Europe avait les yeux rivés sur nous. L’Europe a bien changé. Aujourd’hui certains Etats comme la Hongrie ou la Pologne sont gouvernés par des partis de droite qui ont poussé le curseur vers l’extrême droite, prenant des mesures illibérales. Et l’Union européenne n’a pas réagi.»

En périphérie du centre de Vienne, Christl Weinberger gère un centre d’hébergement pour réfugiés. «Les plus difficiles, ceux qui ont épuisé tous les recours», précise la coquette dame, sortie de sa retraite suite à la crise des réfugiés en 2015, «pour faire sa part du travail». «Les gens n’aiment plus les réfugiés, lâche-t-elle, lasse. On a de plus en plus de mal à trouver des donateurs [le centre fonctionne en parfaite indépendance. M.B]. Cette campagne nous a fait beaucoup de mal et on a entendu beaucoup de bêtises. Comme un membre du gouvernement qui a prétendu que la guerre en Syrie était terminée.» Elle lève les yeux au ciel. «Mais je reste confiante pour dimanche. J’ai 71 ans, j’ai tout vu dans ma vie. Qu’il soit élu, Strache, je l’attends.» (Le Soir, 14 octobre 2017)

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