dimanche
19
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Haro-sur-les-passeurs-de-migrants_article_mainPar Hélène Crouzillat et Laetitia Tura

C’est en 2008, au détour d’un projet photographique et sonore sur la situation des migrants bloqués aux frontières de l’Europe, que nous tombons sur des récits de morts.

Mabola N., Camerounais, nous parle du premier Noir tué à la barrière de Melilla, en 2004, par les forces de sécurité marocaines. Il était nigérian. Nous décidons alors d’arpenter le Maroc, pour recueillir la parole des migrants confrontés à la mort de leurs proches, avec cette question obsédante : où sont les corps des disparus?

Pendant cinq ans, nous rencontrons au Maroc et en Tunisie des rescapés et témoins qui nous racontent leur histoire. Nous apprenons que ces morts et ces disparitions résultent non seulement de la non-assistance fréquente aux bateaux en perdition, mais également d’exactions perpétrées par les autorités marocaines et espagnoles.

Ainsi, Mogrosso L.B., réfugié politique congolais, nous raconte comment le zodiac dans lequel se trouvait son fils Sidifat a été percé par la marine marocaine au large d’Al-Hoceïma, le 28 avril 2008. Vingt-huit personnes sont décédées, le corps de Sidifat a disparu. Fabien Didier Yene, témoin de la noyade du Sénégalais Lauding Sonko, nous relate comment celui-ci a été jeté dans la mer par un garde civil espagnol dans la nuit du 26 au 27 septembre 2007.

Deuil impossible

Les histoires se répètent. La similarité entre ces événements qui se sont produits sur des territoires différents crée le sentiment qu’ils ne sont pas le fruit du hasard, sans que l’on puisse pour autant dénoncer une préméditation.

D’autres témoins nous disent également comment des corps échoués sur les plages tunisiennes ont été enfouis à la va-vite dans une fosse commune éloignée des regards.

Notre rencontre avec Carine M., rescapée congolaise d’un naufrage survenu le 28 novembre 2011 dans les eaux internationales, confirme notre intuition d’être au cœur d’un système qui autorise la disparition des corps, des faits et des causes.

Les naufrages qui se sont produits en 2011 après les bouleversements liés aux révolutions arabes qui provoquent de nombreux départs ainsi que les arrivées régulières à Lampedusa en 2013, ponctuent l’actualité de tragédies que l’on pourrait croire sans cause.

Les raisons accidentelles généralement invoquées ne suffisent pas à expliquer les drames. Dans les pays d’origine, les familles, qui ne savent pas ce qu’il est advenu de leurs proches, vivent ainsi suspendues dans un deuil impossible, sommées d’être les gardiennes de la mémoire de leur disparu.

Déni de justice

Ceux qui travaillent sur le terrain, eux, savent. Autant dire que les causes des morts et des disparitions sont à la portée de quiconque veut entendre.

Des preuves de ce que nous rapportons, il n’y en a pas. Et pour cause. L’opacité règne: les circonstances des disparitions ne font pas l’objet d’instructions judiciaires. C’est parfois même au renversement de la preuve que les migrants sont confrontés. Mabel M. dont l’embarcation a été coulée le 13 juin 2007 par les autorités marocaines raconte comment ces mêmes autorités « sauvent » quelques survivants. Ainsi, le bourreau, devenant sauveteur, réduit au silence celui qui voudrait déposer plainte, si tant est qu’il en ait les moyens.

Le déni de justice est tel que les pays tiers auxquels l’Europe a confié le contrôle de ses frontières peuvent faire disparaître les corps sans qu’elle s’en inquiète. Au contraire. Les dispositifs sophistiqués de surveillance déployés aux frontières et financés par l’Europe, créent le spectacle d’une politique communautaire réactive et prompte à « sécuriser » son territoire et ses populations. Les opérations militaires aux noms convoquant l’imaginaire de la mythologie – Triton, Poséidon… – mettent en scène une Europe menacée susceptible de légitimer son «désir d’apartheid», comme le dit Achille Mbembe.

Dans ce spectacle, les rôles sont brouillés. Dans les images qui circulent, la proximité des signes du contrôle et ceux de l’assistance humanitaire – ici des garde-côtes, là un brancard, ou un brassard de la Croix-Rouge – entretient la confusion et le glissement de sens entre le contrôle et le sauvetage.

Coupable idéal

Rappelons-le: le rôle premier de Frontex [dont la «direction» est basée en Pologne] est de surveiller, contrôler, interpeller, refouler. Non d’assister. En Espagne, les parlementaires ont légalisé le 11 décembre 2014, les «refoulements à chaud», autrement dit les expulsions immédiates. Donc, ne nous y trompons pas: quand toute la classe politique française réclame plus de moyens pour Frontex, plus d’agents en mer, il faut entendre plus de contrôle. In fine, plus de morts.

Parlons du rôle dévolu au passeur. Quand le naufrage survient, il fait figure de coupable idéal. Or, cette culpabilité, limpide et objectivement impossible à contredire, permet de dissoudre les causes. En outre, les passeurs ont bien compris qu’ils peuvent désormais faire commerce de l’humain – à une échelle industrielle –, quand persiste à tous niveaux un déni de la violence à l’œuvre dans les frontières.

Le spectacle que livrent les autorités européennes s’attache en réalité à taire la logique d’effacement de leurs propres responsabilités dans la disparition de milliers de migrants.

Les Messagers que nous avons rencontrés ont rompu le silence, taillé une brèche dans le récit dominant, univoque, et pointé les responsabilités. On objectera: «Mais disent-ils la vérité?» Nous, nous les croyons.

Cette semaine, une chaîne télévisée nationale publique [française] a annulé l’intervention dans le journal qu’elle nous avait proposée car le récit que nous présentons ne correspond pas aux attentes.

Huit ans après le début de nos recherches, la question initiale se pose à nouveau: comment trouer l’hermétisme assourdissant du discours dominant qui a d’autant plus de pouvoir qu’il masque les responsabilités? Comment remettre du doute dans la certitude du récit politique et dans la répartition des rôles? (Publié comme tribune dans Le Monde, 28 avril 2015, p.13)

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Hélène Crouzillat et Laetitia Tura, réalisatrices du documentaire Les Messagers, qui recueille la parole de migrants qui ont tenté le voyage vers l’Europe depuis l’Afrique.

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