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9
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Allemagne-débat: «A Chemnitz, PME cherchent réfugiés désespérément»

Publié par Alencontre le 18 - septembre - 2018

«Alors on s’est dit qu’il fallait s’ouvrir à de nouvelles idées pour recruter nos apprentis. Des réfugiés, pourquoi pas? Je suis venue
voir comment les autres font. On a besoin de conseils pour savoir comment s’y prendre, s’y retrouver dans la législation.» (Selon Manja Müllbauen de l’entreprise Schweiker)

Par Cécile Boutelet

Dans la grande salle de la chambre de commerce et d’industrie de Chemnitz (Saxe), Hans-Ullrich Werner a levé la main avec énergie. Ce patron d’une entreprise de machines-outils invective le chef de la chancellerie de Saxe, Oliver Schenk, présent ce soir-là. «Vous découragez les entreprises de recruter des réfugiés! lance-t-il. On prend un jeune demandeur d’asile, il parle allemand, il est intégré, on le forme, et, au bout de six mois, sa demande d’asile est rejetée, il perd son autorisation de travail! Tout ce que vous récoltez, c’est de la frustration de tous les côtés!» Applaudissements. La situation est apparemment bien connue. L’homme politique, gêné, explique qu’il va s’attaquer au problème, sans convaincre. Dans la salle, le malaise est palpable.

Une cinquantaine de personnes sont là. L’événement, intitulé «Trouver de nouveaux collaborateurs et les garder», est une soirée d’information organisée par le réseau «Les entreprises intègrent les réfugiés», et l’association «L’économie pour une Saxe ouverte», émanations du monde économique. Il y a là de nombreux dirigeants ou cadres de PME venus s’informer sur les possibilités d’entrer en contact avec des demandeurs d’asile prêts à travailler en Saxe.

Mais la réunion a pris un tour politique. Les violentes manifestations de groupements d’extrême droite, fin août à Chemnitz, à la suite de la mort d’un jeune Allemand poignardé en pleine rue lors d’une rixe avec deux demandeurs d’asile, sont dans toutes les têtes. Les dégâts sur l’image du site industriel à l’international sont considérables. Cette fièvre anti-migrants tombe particulièrement mal, alors que l’ancienne cité industrielle, sinistrée après la réunification, relève la tête depuis quelques années.

Son taux de chômage n’est que de 7%, et les entreprises font face à un manque criant de travailleurs qualifiés, en particulier dans l’industrie. Les PME les moins connues n’ont d’autre choix que de former elles-mêmes les jeunes en apprentissage. Mais même là, les recrues manquent. Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à se tourner vers les jeunes demandeurs d’asile, mais sans être sûres de pouvoir les garder. Au buffet de la chambre de commerce, autour des boulettes de viande et des tartines de salami, les discussions sont animées. «On manque terriblement de main-d’œuvre. Dans notre secteur, l’électronique, on ne trouve personne», explique Ronny Rossler, venu s’informer sur les possibilités d’entrer en contact avec des demandeurs d’asile pour son entreprise. Manja Müllbauen est venue de Grünbach, à une centaine de kilomètres au sud de Chemnitz. Elle s’occupe du recrutement chez Schweiker, un petit fabricant de fenêtres et portes en aluminium. Les affaires vont bien, mais les salariés manquent.

L’apprentissage en perte de vitesse

«Aujourd’hui, les métiers de l’artisanat n’intéressent plus les jeunes, ils veulent travailler dans un bureau et éviter de se salir les mains», soupire-t-elle. «Alors on s’est dit qu’il fallait s’ouvrir à de nouvelles idées pour recruter nos apprentis. Des réfugiés, pourquoi pas? Je suis venue voir comment les autres font. On a besoin de conseils pour savoir comment s’y prendre, s’y retrouver dans la législation.»

Le cas de Chemnitz n’est pas isolé. L’apprentissage, grande spécialité allemande, est en perte de vitesse depuis plusieurs années dans tout le pays. Traditionnellement valorisé dans la société, ce cursus alliant un enseignement théorique et une formation pratique en entreprise débouche habituellement sur une embauche. Envié à l’étranger, ce système subit les coups de boutoir de deux phénomènes: l’attrait de plus en plus fort des cursus universitaires. Et surtout, le déclin démographique. Selon l’Institut national de statistiques Destatis, seuls 3,2 millions de jeunes âgés de 14 à 17 ans vivaient en Allemagne fin 2016, soit près d’un demi-million de moins que dix ans auparavant. Ce phénomène est amplifié dans l’ex-Allemagne de l’Est: après le choc économique de la réunification, de nombreux jeunes adultes sont partis travailler à l’Ouest ou ont fait moins d’enfants. Conséquence: la génération des 14-17 ans est encore moins nombreuse qu’à l’Ouest.

Dans ce contexte, de plus en plus d’entreprises, faute de candidats, voient leur salut dans les étrangers et les demandeurs d’asile. En 2017, l’apprentissage a affiché des chiffres en hausse de 1%… notamment grâce à des contrats conclus avec de jeunes Syriens et Afghans. Pour ces deux nationalités, le nombre de contrats d’apprentissage a triplé en 2017 par rapport à l’année précédente (10 000 contrats), a rapporté Destatis, mi-août. Un phénomène qui contribue à l’intégration des réfugiés en Allemagne: selon l’office de statistiques, 297 000 demandeurs d’asile avaient trouvé du travail dans le pays en avril 2018, contre 143 000 un an auparavant et 96 000 en 2016. Parmi eux, 230 000 personnes sont embauchées en contrats réguliers, avec assurance sociale.

Montée de l’extrême droite

Mais ces chiffres positifs ne reflètent pas les difficultés auxquelles doivent faire face les entreprises, en particulier les plus petites, pour recruter des demandeurs d’asile.

Dans les locaux de la société SysKom, sise rue Curie à Chemnitz, Ricky Förster a apporté le classeur qu’il a consacré à Abdellatif A., un jeune Libyen apprenti dans l’entreprise depuis août 2017. Chez SysKom, une PME spécialisée dans la pose de câbles Internet, qui emploie 75 personnes, il y a bien trop peu de CV qui arrivent. «C’est l’agence pour l’emploi de Chemnitz qui nous avait transmis son CV. On a vite remarqué qu’il était motivé pour apprendre et travailler. Il parlait déjà bien allemand. Il avait même une copine!», se souvient M. Förster. SysKom l’embauche alors comme assistant technicien afin qu’il apprenne le métier. Mais, six mois après, le verdict tombe: la demande d’asile d’Abdellatif A. est rejetée. Il doit théoriquement rentrer en Libye, considérée comme un«pays sûr». En réalité, comme il n’a pas les papiers nécessaires, il ne peut pas être expulsé. Peu après, son autorisation de travail est suspendue.

En tournant les pages du classeur, Ricky Förster raconte tous les efforts qu’il a déployés depuis six mois pour garder son jeune protégé: les échanges de courriers, les formulaires administratifs, les photocopies de titres de séjour. Une odyssée kafkaïenne. «Là, c’est quand je l’ai emmené à l’ambassade de Libye à Berlin», raconte-t-il en montrant une photo. «Presque quatre heures de route! Et ils ne nous ont donné aucune preuve de son passage! Alors on a fait une photo devant la porte. C’était la seule façon de montrer à l’administration allemande qu’on avait fait la démarche demandée.»

Depuis 2016, le droit allemand prévoit que les migrants qui ont vu leur demande d’asile rejetée peuvent obtenir une «autorisation provisoire de séjour pour formation» s’ils sont en apprentissage dans une entreprise et durant les deux années suivant la fin de leur formation. A condition qu’aucune «mesure suspensive de séjour»ne soit engagée, par exemple dans le cas d’un acte de délinquance ou si leur pays d’origine est considéré comme sûr.

Les«changements de voie» (Spurwechsel) qui permettraient à ceux qui ont vu leur demande d’asile rejetée, mais qui ont un emploi, de passer légalement au statut de migrant économique, sont difficiles. Le Parti social-démocrate (SPD) plaide en faveur de l’assouplissement du dispositif en raison du besoin de travailleurs. Mais l’idée a été rejetée par Angela Merkel, appuyée par son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), qui craint que de telles passerelles ne créent un «appel d’air», ou un droit d’immigration alternatif. «Je n’approuve pas le fait de donner le signal à l’extérieur que quiconque peut venir sans qu’il soit fait de différence sur le fond», a déclaré la chancelière. La CDU ainsi que son alliée bavaroise, l’Union chrétienne-sociale (CSU), subissent sur ce sujet la pression du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Face à ces atermoiements, les entreprises se désespèrent et se sentent abandonnées. D’ici à la fin de l’année, le gouvernement de grande coalition à Berlin a promis une loi sur l’immigration afin d’organiser légalement la venue de travailleurs étrangers. Mais pendant ce temps, la confusion croissante, dans le débat, entre devoir moral d’accueillir les réfugiés de guerre et nécessité d’organiser une migration économique pour certains secteurs contribue à alimenter le rejet de l’immigration dans son ensemble dans certaines franges de la population. En Saxe, l’AfD, qui concentre son discours sur l’immigration, pointe actuellement à 25% des intentions de vote.

Chez SysKom, Abellatif A. a finalement récupéré son autorisation de travail. Provisoirement. Mais au vu du contexte, il a préféré décliner notre proposition d’interview. A Chemnitz, depuis les manifestations de la fin août, une banderole a été tendue sous le célèbre mémorial de Karl Marx: «Ni grise ni brune.» Autrement dit, ni triste ni nazie. L’initiative est notamment portée par le monde économique local, qui lutte pour son attractivité, et refuse d’enfermer Chemnitz entre deux clichés. (Article publié dans le quotidien Le Monde daté du 19 septembre 2018, p. 2 du cahier Eco&Entreprises)

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[1] Selon l’agence Reuters, en date du 18 septembre: «Le meurtre de Chemnitz fin août a provoqué de nombreuses manifestations de protestation et des heurts entre manifestants d’extrême droite, contre-manifestants et policiers. La victime était un Allemand d’origine cubaine, père de famille et charpentier de profession, qui a été tué par arme blanche. L’attaque a été imputée à l’origine à un Syrien et à un Irakien. Le suspect syrien reste, lui, en détention, a annoncé le parquet de Chemnitz. Un troisième suspect est toujours recherché.

«L’annulation aujourd’hui du mandat d’arrêt aurait dû être décidée depuis longtemps. Mon client, Yousif A., a passé plus de trois semaines en détention sans motif concret», écrit l’avocat.

Les dirigeants des partis de la coalition au pouvoir en Allemagne doivent se réunir dans la journée [du 18 septembre] pour débattre de l’avenir du chef du BfV (Office fédéral de protection de la Constitution), Hans-Georg Maassen. Celui-ci est sous le feu des critiques depuis qu’il a mis en doute l’existence de «chasse aux migrants» à Chemnitz en marge de manifestations d’extrême droite consécutives au meurtre.» (Réd. A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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