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mai 2017

A l'encontre

La Brèche

«Les syndicats ont agi dans un sens de modération»

Publié par Alencontre le 1 - novembre - 2010

Stéphane Sirot

Entretien avec Stéphane Sirot

Stéphane Sirot, historien, professeur à l’Université de Clergy-Pontoise, est un spécialiste des conflits sociaux. Il analysait – le 27 octobre 2010 – la mobilisation contre la «réforme÷ des retraites.
Le 1er novembre 2010, sur France Culture (Journal de 7h.), Stéphane Sirot commente la situation en relation avec les perspectives que devrait dessiner, ce jeudi 4 novembre la réunion de l’Intersyndicale (qui rassemble les organisations syndicales françaises).
Stéphane Sirot fait l’analyse suivante: «François Chèrèque [et les autres] depuis une dizaine de jours n’ont cessé de répéter: “lorsque la loi sera promulguée, on est légaliste, on passe à autre chose». Ce que les syndicalistes appellent, dans leur langage, les nouvelles formes de mobilisations. Donc cela voudrait dire que si la CGT [Bernard Thibault] voulait maintenir ou relancer une mobilisation puissante qui soit susceptible d’obtenir quelque chose – car il y a là une donnée à prendre en considération – elle doit mener le mouvement au-delà de la promulgation [de la loi sur les retraites] et sous des formes qui seront forcément des formes dures. Car la démonstration est faite, s’il en était besoin, que le pouvoir politique ne cédera pas. Il peut y avoir autant de manifestations et de journées d’action que l’on voudra, durant des mois, le pouvoir ne cédera à pas. Par conséquent, le seul espoir s’ils veulent relancer la mobilisation et obtenir des résultats, cela implique d’en revenir à des situations de blocages, comme on en a pu connaître quelques-unes ces dernières semaines. Or, je ne suis pas du tout certain – je suis plutôt convaincu du contraire – que la CGT, du moins la direction de la CGT, souhaite se diriger dans cette voie.”»

*****

Le conflit sur les retraites semble s’essouffler. Comment l’expliquez-vous ?

Il faut faire attention à deux choses: la réalité des faits et ce qui ressort du discours. C’est vrai qu’il y a une tendance à la reprise du travail dans un certain nombre de secteurs, en particulier ceux qui sont partis en grève le plus tôt et qui ont une action visible, comme les raffineries ou les cheminots. Mais il y a en même temps des initiatives qui se déroulent toujours par ailleurs, du type débrayage dans les entreprises privées ou opérations-escargot [des camionneurs]. Toute une série d’éléments montrent donc qu’il y a encore une vivacité du mouvement.
A côté de cela, on peut constater une volonté de marteler que le mouvement est en train de s’essouffler, avec l’idée qu’il faut passer à autre chose maintenant que la loi a été votée par le Parlement. C’est classique que le pouvoir politique porte ce discours. Ce qui est plus singulier, c’est que cette idée est aussi relayée par les grandes organisations syndicales, en particulier par la CFDT, mais elle n’est pas vraiment démentie par la CGT.
Il y a une espèce de jonction des discours politique et des directions syndicales. De part et d’autre, on veut rechercher une sortie de crise. Cela pose un problème de la part des organisations syndicales: ça signifie, et c’est quelque chose d’assez inédit, qu’elles calquent désormais le temps social sur le temps politique. Or jusqu’à présent, ce n’était pas nécessairement le cas. On l’a vu en 2006 avec le CPE, où les manifestations ont continué après l’adoption de la loi.

Les syndicats sont-ils résignés ?

Je ne pense pas que ce soit une question de résignation. C’est plutôt l’illustration de ce que j’appelle un recentrage assez généralisé du syndicalisme.
Il signifie notamment, de la part de la CGT et de la CFDT, une espèce de prévention face à des mouvements de trop grande ampleur. On veut éviter un rapport de force trop brutal comme celui qui était en train de se dessiner, avec les blocages, les grèves reconductibles.
Ce recentrage du syndicalisme conduit à rechercher l’efficacité au moyen de journées d’action qui se répètent. Mais qui on le voit bien n’apportent quasiment aucun résultat et conduisent à chaque fois les syndicats, comme en 2003 et en 2009, à sonner la fin du mouvement sans que celui-ci ait obtenu quoi que ce soit.

Sortent-ils affaiblis de ce conflit ?

Oui et non. Ils sortent affaiblis dans la mesure où si le mouvement s’arrête, cela fera quatre fois de suite, depuis 2003, que des mobilisations de cette ampleur ne débouchent sur rien.
C’est un problème: il va devenir difficile pour les syndicats de convaincre que la pratique des journées d’action est efficace. En même temps, ce n’est pas forcément quelque chose qui va les décrédibiliser durablement.
Si Nicolas Sarkozy était battu en 2012, les organisations syndicales auront alors prouvé qu’un an et demi après, leur mouvement aura eu une forme d’efficacité politique.
En revanche, si Nicolas Sarkozy était réélu, ce serait une défaite en rase campagne pour elles. Elles auraient à la fois échoué sur le moment et dans les conséquences politiques du mouvement.
Un autre problème se pose par ailleurs aux syndicats: une forme de ressentiment qui risque de perdurer entre les salarié·e·s qui sur le terrain ont montré leur détermination et les directions confédérales qui ont plutôt agi dans un sens de modération.

Quelles peuvent être les suites du mouvement aujourd’hui ?

Il va être difficile pour les salariés de résister à ce matraquage cherchant à convaincre que c’est fini. Ce discours est porté par tout le monde: le pouvoir, les syndicats, les principaux médias.
Dans ce contexte, ce qui va se passer entre jeudi prochain et le jeudi suivant sera déterminant. Jeudi 28 octobre, c’est le premier grand test d’après adoption de la loi. Le jeudi suivant, le 4 novembre, c’est la reprise des cours pour les lycéens. La réaction qu’ils auront va être un élément déterminant: si les lycéens, qui sont plus difficilement contrôlables, continuent de se montrer déterminés, là ça peut modifier la donne.

La réforme peut-elle encore avoir le destin du CPE

On n’a pas le même cas de figure pour deux raisons. La première, c’est que le mouvement du CPE était porté par la jeunesse, alors que celui d’aujourd’hui a été déclenché par le monde du travail.
L’autre différence, c’est que lors du mouvement du CPE, les organisations de jeunesse et les syndicats de salariés s’étaient montrés déterminés jusqu’au bout à obtenir le retrait de cette loi et ne tenaient pas ce discours qui consiste à dire qu’une fois la loi votée, on arrête ou on recherche d’autres moyens. De ce fait, ça va être difficile d’obtenir un éventuel retrait. (27 octobre 2010)

* Stéphane Sirot est, entre autres, l’auteur de La grève en France, une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Odile Jacob, 2002, 302 pages.

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