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décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Marée, flux et reflux

Publié par Alencontre le 1 - novembre - 2010

Par Vincent Présumey

Nous publions ci-dessous une contribution écrite «à chaud» par Vincent Présumey pour le Bulletin Le Militant.

Nous nous sommes efforcés de donner à nos lectrices et lecteurs, depuis le début septembre 2010, une information régulière sur les développements des luttes sociales en France.

Nous avons déjà présenté sur ce site des articles de V. Présumey. La contribution que vous trouverez ci-dessous n’est pas complète. Un chapitre concernant les activités du groupe lié au Bulletin Le Militant n’ayant pas une importance pour un lectorat qui n’est pas partie prenante d’activités militantes en France. Dans ce chapitre, il y est, entre autres, expliqué la pertinence d’une perspective générale de «manifestation nationale à Paris, face à l’Assemblée». Nous en exposons ici l’argument clé: «Pour nous, c’est une proposition sérieuse, car il s’agit de gagner, et parce qu’elle correspond à ce qui se passe dans le pays: la majorité sociale et Sarkozy sont l’une face à l’autre; dressés l’une contre l’autre, sauf que le second a le pouvoir, et que la première n’a justement pas cette organisation, cette centralisation, qui est la dernière condition de sa victoire.»

A cela s’ajoute la présentation de mots d’ordre politiques tels que: «Dehors Sarkozy; Dehors l’assemblée UMP; Elections générales immédiates.»

A la suite de l’article «Marée, flux et reflux», nous reproduisons un reportage envoyé, le 29 octobre 2010, par V. Présumey portant sur la lutte du Sitcom (Syndicat Intercommunal de Traitement des Ordures Ménagères) Nord-Allier (Auvergne).

Ce reportage donne une idée des caractéristiques des mobilisations locales qui, dans le flux d’«informations», «disparaissent». Car ladite information est concentrée sur quelques traits des «mobilisations» centrales et aussi sur Chérèque. Le dirigeant de la CFDT est devenu une vedette du «petit écran» depuis sa prise de position publique contre le mouvement social et son extension. Voir à ce propos le premier article placé sur ce site; article ayant trait à une circulaire de la CFDT et intitulé: «Que prépare la direction de la CFDT ?». Il a été publié le 26 octobre 2010. (Rédaction)

****

Le mouvement social:
• constatant le caractère très lointain, surtout pour celles et ceux qui sont en grève, des dates de journées d’action fixées par l’Intersyndicale [la structure réunissant l’essentiel des organisations syndicales, de la CFDT à la CGT en passant par Solidaires] – le jeudi 28 octobre, après le vote final de la loi Sarkozy – Woerth par députés et sénateurs, puis le samedi 6 novembre;
• constatant l’absence de mots d’ordre centralisateurs permettant de s’unifier tous ensemble contre le pouvoir, contre l’ennemi n° 1 de la société et mandataire du seul MEDEF [organisation du patronat français]: Sarkozy;
• subissant en outre les coups de la police et des médias,
est entré dans une phase de reflux.

Nous l’avons écrit, ce n’était pas une explosion, mais une marée [voir sur ce site l’article de V. Présumey publié le 27 octobre 2010]. Et le reflux présent fait partie de la marée et n’est pas le retour au calme silencieux d’un lendemain d’explosion qui n’aurait pas atteint sa cible.

Pour un reflux, tout de même, c’est un beau reflux: 2 millions de manifestants le 28 octobre [un tiers de moins, selon les chiffres syndicaux] !

Néanmoins, partout des grévistes qui décident de continuer jusqu’à telle ou telle date, pour affirmer leur dignité et affirmer la volonté et la cohésion de leur classe, contre un pouvoir sans légitimité ni majorité.

Honneur aux grévistes du Centre de tri des ordures ménagères d’Ivry sur Seine

C’est le plus grand centre de traitement d’Europe. Les grévistes ont décidé de poursuivre leur grève jusqu’au mardi 2 novembre 2010, pour les retraites, pour les salaires, pour la dignité ouvrière, et avec ce message implicite à l’Intersyndicale: si vous ne nous aviez pas renvoyés aux calendes grecques, on n’en serait pas là

Voici, ci-dessous, le Message explicite envoyé à l’Intersyndicale, celui de l’AG (assemblée générale) interprofessionnelle du Havre:

«L’Assemblée Générale interprofessionnelle de l’agglomération du Havre soutenue par les instances locales CGT-CFDT-Solidaires-FSU de l’agglomération Havraise, constate la permanence de la mobilisation et l’ampleur du soutien populaire. Elle demande à l’Intersyndicale nationale d’inviter lors de sa réunion du 4 novembre des délégations représentatives des AG de grévistes et de la base mobilisée dans les villes, afin de porter des propositions d’actions à mettre en place et un calendrier de mobilisation jusqu’au retrait de la loi.» (151 pour et 3 abstentions, diffusé dans le n° 14 du bulletin intitulé Le Havre de grève, souligné par nous: V.P).

Nous soulignons l’importance de cette prise de position: elle indique la direction qu’il fallait prendre en matière de démocratie dans les luttes et d’organisation de l’action. Aucun doute là-dessus:
• un appel à la grève générale tous ensemble, pas pour une éternité, mais pour quelques jours, était entendu [par les travailleurs et travailleuses] et victorieux;
• un appel à la centralisation contre Sarkozy, permis par la grève tous ensemble, en manifestation nationale centrale, serait encore parfaitement possible et serait victorieux;
• l’organisation de la lutte par des assemblées générales dans les entreprises et les lieux de travail, déléguant leurs représentant·e·s et faisant cette fois-ci des intersyndicales les points de centralisation de la volonté ouvrière, c’est la leçon tirée au Havre, c’est la leçon tirée par ces grévistes et militant·e·s qui ont organisé piquets et équipes mobiles sur la zone portuaire et industrielle. C’est la leçon qu’il faudra mettre en pratique au plus vite quand le flux suivra le reflux.

Les travailleurs des raffineries et d’autres secteurs qui reprennent le travail sont amers, mais fiers et ils ne s’estiment pas battus. Il faut être très clair et très précis sur ce que signifie exactement ce sentiment.

Il ne signifie pas du tout que la stratégie de l’Intersyndicale fut la bonne et qu’elle a permis de «retourner l’opinion» et de renforcer le syndicalisme.

Une stratégie pour gagner était et reste possible: ce n’est pas celle qui a été suivie, et si elle ne l’a pas été, c’est parce que les travailleurs et travailleuses n’ont pas eu le moyen que normalement des syndicats devraient leur donner, puisqu’ils les ont construits pour ça: contrôler leur propre action pour aller jusqu’à la victoire.

Mais si nous ne sommes pas battus, c’est parce que, justement, nous avons conscience que la victoire était possible et peut donc l’être à nouveau.

Ce résultat ne vient pas des directions quand bien même vont-elles essayer de se l’attribuer. «L’union grandissante des travailleurs», comme le disait Marx, s’est renforcée et c’est pour cela, uniquement pour cela, qu’il n’y a pas défaite et que le reflux, sur la nature précise duquel nous allons revenir, peut redevenir un flux. […]

Fleuve, ruisseaux et delta

En même temps que la recherche de la centralisation contre Sarkozy demeure la question centrale, et dans le même processus, le «reflux» du mouvement est aussi un approfondissement, une extension, une diversification, laquelle n’est nullement contradictoire au besoin d’unité et de centralisation, mais en découle.

Ainsi, on lira – ci-après — la façon dont les travailleurs du Sictom Nord-Allier, partis en grève sur les retraites, ont élaboré la revendication d’une prime de 100 euros. Et, ils ont – avec l’aide de l’équipe mobile intersyndicale et malgré une intervention policière — imposé un rapport de force à leur direction pour des négociations.

Le bulletin spécial diffusé dans la CGT, intitulé Mobilisations au quotidien, donne plusieurs exemples de victoires revendicatives locales et partielles qui sont autant de sous-produits du mouvement général:
• annulation du licenciement de la déléguée syndicale du casino de Eu (Seine-Maritime);
• transformation des temps partiels en temps pleins, prime semestrielle de 150 euros, quelques jours de repos supplémentaires dans l’entreprise de transport du Val d’Oise Géobus;
• 80 embauches en CDI (contrat à durée indéterminée) à Pochet-du-Courval (parfumerie);
• 2% de hausse des salaires chez Pousser dans les Ardennes» • 100 euros d’augmentation chez Actebis (logistique, Val d’Oise).

Mais ce ne sont pas «des luttes», ce ne sont pas «des mobilisations», c’est à chaque fois et partout le résultat de LA lutte, de LA mobilisation, de LA grève: c’est uniquement la poussée vers la grève générale qui a provoqué cette vague de conflits économiques locaux. Ils en sont le prolongement à la manière d’un fleuve qui se divise en petits ruisseaux dans son delta, petits ruisseaux qui aspirent déjà à se rassembler à nouveau.

Ces processus ont été décrits, il y a longtemps déjà, en 1906, dans un beau livre: Grève de masse, parti et syndicat, de Rosa Luxembourg.

Il n’y a pas de séparation entre luttes économiques locales et lutte gréviste, politique d’ensemble. Le caractère de poussée vers la grève générale contre Sarkozy a été nié par les dirigeants des syndicats et des partis de gauche (même Lutte Ouvrière n’a jamais avancé le mot d’ordre de «retrait» du projet Sarkozy-Woerth, pour ne rien dire de la grève générale !).

Et c’est précisément pour cela que nous n’avons toujours pas gagné sur la revendication syndicale principale: le maintien du droit au départ en retraite à 60 ans et à une retraite à taux plein à 65 ans.

De la même façon, nier que les nombreuses luttes boîte par boîte qu’a allumées la grande montée commune en soient la suite directe, avec un contenu politique certain d’affirmation de la dignité ouvrière, d’exigence générale de hausse des salaires (de même que l’enjeu des retraites est un enjeu salarial), ce serait diminuer les nombreuses chances de succès.

Au Centre de tri d’Yvry sur Seine, comme dans les Sictom [Syndicat Intercommunal de Collecte et de traitement des Ordures Ménagères] de Sète, Toulouse, Nord-Allier, il est parfaitement clair aux ouvriers que leur affirmation comme groupe, qui se syndique, fait des AG, bloque les entrées et sorties de camions, obtient des primes et des discussions sur les salaires, est une contribution au combat d’ensemble pour les retraites et contre Sarkozy.

C’est pourquoi, il est et demeure parfaitement possible, en tant que tel, d’étendre les luttes locales et de réaliser une manifestation centrale contre Sarkozy, unissant les mille et uns ruisseaux nés de la poussée vers la grève générale.

«Chaque grande action commence avec la reconnaissance de ce qui est» (Ferdinand Lassalle). De ce point de vue, nous sommes plutôt à l’aube qu’au crépuscule. Des millions commencent à reconnaître ce qui est:
• Sarkozy est minoritaire et illégitime, la majorité sociale ne veut ni de lui ni de sa politique;
• la grève est possible même dans des PME désertifiées au point de vue syndical quand il y a une volonté, un combat commun et un soutien;
• et le plus important: la victoire est possible, mais on ne peut commencer à aller de l’avant, à limiter les dégâts, si l’on craint de faire tomber Sarkozy et d’en finir avec le capitalisme.

Du même coup, les discussions s’intensifient sur les promesses des uns et des autres, sur une alternative à Sarkozy. Le PS promet s’il revient au pouvoir de rétablir le droit au départ à 60 ans, mais c’est la question du nombre d’annuité qui fait débat et qui clive entre fausse promesse et vrai combat.

Ce vrai combat n’a pas attendu 2012 pour s’engager depuis le 7 septembre 2010 et il n’est toujours pas disposé à attendre. […]

*****

La bataille du Sictom

Le Sictom Nord-Allier (Syndicat Intercommunal de Traitement des Ordures Ménagères), ce sont les éboueurs qui ramassent les ordures ménagères sur un très grand périmètre.

A la suite de la grève du 12 octobre 2010, l’Union locale CGT de Moulins (Allier) a appelé à réunir une «AG interpro» pour organiser des actions dans toute la ville.

Les militants de la FSU [syndicat de la fonction publique d’Etat], qui avaient combattu lors des grèves et manifestations précédentes pour la tenue d’assemblées générales (AG), s’y sont rendus en rappelant la nécessité d’un mot d’ordre intersyndical national de grève générale pour gagner. Ils ont naturellement décidé de participer aux actions prévues en commun.

L’Union locale FO (Force ouvrière) arguant de la nécessité d’un appel national a choisi de ne pas y participer, bien que des militants et délégués FO s’y soient joints individuellement. L’UNSA (hors éducation nationale: territoriaux, personnels civils de la défense nationale) s’est jointe également. La CFDT n’a pas été visible, sauf à la dernière AG du 28 octobre par la présence de son secrétaire d’Union locale.

Il y a souvent discussion sur l’opportunité de telles ou telles actions: plutôt des blocages de voies de communication ou plutôt des interventions aux portes des entreprises pour appeler à la grève ?

L’équipe des militants CGT de Moulins a assez naturellement donné la priorité à ces dernières, sans doute parce que les souvenirs de 2003 – où nous avions commencé (à l’époque avec une forte impulsion des personnels de l’enseignement public que l’on n’a malheureusement pas aujourd’hui) – à nous porter systématiquement sur les entreprises pour agir dans le sens de la généralisation de la grève, d’autre part, parce que les cheminots grévistes disent et répètent énergiquement que la grève par procuration n’est plus possible, qu’il faut arrêter la production, qu’il faut y aller tous ensemble, enfin parce qu’il y a pas mal de militants CGT sur Moulins qui, comme de leur côté des militants de la FSU dans les écoles, lycées et collèges, et de l’UNSA défense nationale, se sont mis en grève le 12 octobre ou le lendemain du 12 octobre.

Le vendredi 14 octobre, au petit matin, l’équipe intersyndicale s’est portée devant l’entrée du Sictom, en rase campagne, là où sortent et rentrent les camions bennes.

Son apparition et l’intervention des camarades cheminots ont déterminé les personnels à se réunir puis, au bout d’un quart d’heure, à sortir en grève dans un grand élan aux cris de «Tous ensemble, Tous ensemble». En grève pour le retrait du projet Woerth-Sarkozy sur les retraites, et c’était en même temps pour eux, pour la première fois, l’occasion de se réunir et de discuter de leurs conditions de travail.

Le directeur auquel ils ont quotidiennement affaire, maire adjoint de Besson, une commune rurale et patron céréalier, a pour habitude de commencer toute discussion par les mots: «Je vous préviens ce sera niet, niet, et niet !».

Il est permis de s’interroger sérieusement sur le fonctionnement des communautés de communes et l’attitude des élus quand on voit que sur un secteur de 60 communes, dont deux grosses communes de «gauche», à maires PS, Yzeure et Avermes, et plusieurs petites communes de «gauche», PS ou PCF, pleins pouvoirs semblent avoir, de fait, été donnés à un excité de droite pour gérer le personnel de cette mission publique essentielle qu’est le ramassage des ordures !

Se réunissant, discutant, se découvrant sous un nouveau jour les uns les autres, les personnels du Sictom ont avancé une revendication de 100 euros d’augmentation, sous forme de primes car les salaires proprement dits sont bloqués.

Des camarades se sont inquiétés du fait que «cela est différent du sujet des retraites». Mais quand on a vu ce mouvement, on comprend que là, ce n’est pas d’émiettement qu’il s’agit, d’ailleurs les personnels du Sictom ont à cœur de dire qu’ils n’oublient surtout pas la bataille des retraites. La poussée vers la grève générale a porté le déclenchement du mouvement sur la revendication centrale, et politique car dirigée frontalement contre Sarkozy ce que chacun comprend très bien, des retraites. Mais une fois le mouvement en marche, toutes les questions surgissent. Et les travailleurs listent leurs revendications. C’est normal, c’est ainsi qu’avance le mouvement de la classe ouvrière.

Depuis plus d’une semaine, les ordures s’entassent dans les rues de Moulins et de ses alentours. Le directeur du Sictom n’a pas cessé de répéter: «Je vous préviens c’est niet, niet et niet». (et toi t’auras pas ta prime, et toi t’auras pas ton avancement, et ainsi de suite).

Cette grève est devenue le fil conducteur de la poussée gréviste sur le bassin, qui s’est étendue le lundi 18 octobre 2010 aux services techniques de la Ville d’Yzeure et à la moitié des administratifs, et le lendemain aux services techniques de la Ville d’Avermes. Les usines Potain (grues) et JPM (serrures), sérieusement amputées par des «plans sociaux» [licenciements] depuis 2008, connaissent des AG fréquentes et des arrêts de travail quotidien; et plusieurs des leurs ouvriers viennent faire un tour avec l’équipe tournante.

Cette dynamique a contribué à ce que la manifestation du 28 octobre à Moulins n’avait rien de «l’essoufflement» voulu par les médias, et d’ailleurs le quotidien local La Montagne du lendemain titrait «Moulins se refuse à battre en retraite».

A l’AG consécutive à la manifestation du 28 octobre 2010, beaucoup de militants de la CGT se sont fortement inquiétés du caractère lointain, pour ceux qui sont en grève, de la nouvelle échéance nationale fixée par l’Intersyndicale au 6 novembre, et certains ont souhaité une manifestation nationale à Paris contre Sarkozy ce jour-là. Le souhait d’une action porteuse pour le lendemain, par crainte d’essoufflement, a été exprimé. Finalement les événements eux-mêmes ont dicté ce que devait être cette action porteuse.

En effet, arrivés sur le lieu de rendez-vous à 6 h 45 (grasse mat’ pour beaucoup de camarades car les jours précédents c’était à la Gare à 5 h 45), le mot d’ordre était donné: «Tous au Sictom, la gendarmerie est là !»

Nous voila donc devant le Sictom, autour d’un feu de palettes, cordon de gendarmes et gendarmettes pas trop méchants, mais ayant pour consigne d’appeler des renforts plus «méchants» en cas d’incidents. Inquiétude sur la route, on croise 5 camions bennes qui repartent au boulot. Il s’avère qu’un plus grand nombre est resté à l’intérieur.

Le camarade Sylvain de la CGT a l’idée judicieuse de demander au commandant de gendarmerie son ordre écrit, celui-ci le renvoie au préfet auprès duquel le directeur du Sictom serait intervenu. On décide donc de faire une délégation à l’intérieur et d’aller trouver celui-ci, on le trouve. Comme prévu il dit: «Je vous préviens, c’est niet, niet, et niet» avant qu’on ait dit quoi que ce soit. Mais on le coince en exigeant sa demande écrite, et il finit par nous fournir de mauvaise grâce le remarquable document qui suit, que je suis allé lire et commenter sur le piquet à l’entrée (commentaires entre crochets):

«Objet: mouvement de grève. [ça commence fort: une grève est en soi un délit qui justifie qu’on appelle le préfet.]

«Ce jour vendredi 29 octobre 2010 à 6h, le mouvement de grève se poursuit au Sictom Nord-Allier. [Là, problème: à 6h. la force publique était déjà en route. De plus on voit très bien que le texte a été retouché à la hâte et qu’un 6h. a été dessiné sur un 7h. C’était un peu ennuyeux de fournir un papier demandant une intervention après qu’elle ait eu lieu… Il est clair que ces messieurs se sont entendus avec le préfet la veille, et il est probable que l’initiative est venue du préfet, c’est-à-dire de Sarkozy, qui a dû lui faire dire qu’une grève d’éboueurs dans l’Allier, après Marseille, ça faisait désordre…]

Les agents grévistes empêchent la sortie des véhicules de collecte du Sictom Nord Allier entraînant la non-collecte des ordures ménagères et des déchets provenant des huit déchetteries et ce, malgré la présence sur le site d’agents non grévistes.[Les contractuels apeurés, mais bien contents d’être “bloqués” !]

La quantité de déchets en attente de ramassage est stockée sur le domaine public et ne cesse de croître depuis une semaine.

Même si la cote d’alerte au niveau salubrité ne semble pas atteinte [aveu intéressant], la pollution visuelle devient inacceptable, particulièrement en milieu urbain. [beaux remous suscités par ce passage – “en milieu urbain” – cela veut dire en centre-ville de Moulins, autour de chez le maire UMP Périssol, car les quelques camions partis au petit matin n’ont pas ramassé les sacs sur les quartiers populaires, et au centre d’Yzeure s’il est exact, comme l’a affirmé M. Niet, que le député-maire PS a demandé le ramassage…]

Je dois ajouter que je n’ai pas reçu de préavis de grève. [Les territoriaux sont couverts par plusieurs préavis nationaux]

Aussi, je vous sollicite pour faire intervenir la force publique afin de permettre au Sictom Nord-Allier d’assurer pleinement sa mission de service public en matière d’élimination des déchets. [Extrême gravité de l’argument: c’est le même qu’en toute illégalité les préfets sur ordre de Sarkozy invoquent contre les travailleurs des raffineries, et il est absolument passe-partout: nous avons affaire ici à une menace directe contre le droit de grève en général et donc contre les libertés publiques.]

Restant à votre disposition pour toutes précisions relatives à ces difficultés, je vous remercie et vous prie de croire, Monsieur le Préfet, à l’expression de mes sentiments dévoués.»

Ajoutons qu’il n’a pas été possible d’avoir la preuve que ce texte a bien été faxé au préfet si tant est qu’il l’a été.

Après cette première confrontation, M.Niet a reçu une délégation des syndicats présents sur le site, CGT et UNSA, en répétant sa phrase favorite quand elle est entrée dans son bureau. Mais une heure après l’entretien continuait…

Pendant ce temps, les 6 camions-bennes partis avant la formation du piquet revenaient, pleins. Les grévistes du Sictom et les militants présents ont donc bloqué toute la voie avec des palettes et par leur présence. Le cordon gendarmesque s’est avancé, boucliers en avant, et on a fait un exercice de pousse-je-te-pousse pendant quelques minutes.

Les gendarmes et les quelques gendarmettes, levés plus tôt encore que nous, ce jour-là, n’avaient pas tous eu le temps d’enlever une fiche de mode d’emploi accrochée aux boucliers. On pouvait y lire des recommandations sur le… «développement durable»!

D’autres participants sont allés parler aux chauffeurs qui ont décidé d’eux-mêmes d’aller boire un coup ailleurs, soucieux de ne pas être honnis de leurs collègues lorsqu’il faudra rebosser ensemble. A partir du moment où les camions d’eux-mêmes ne rentraient pas, le chef des gendarmes n’était plus semble-t’il dans l’obligation de prévenir la préfecture, qui, elle, aurait fait venir les CRS.

Peu après sont arrivés les délégués. Le patron avait accepté d’ouvrir «des négociations», mais dans un grand flou et avec comme date fin novembre-début décembre, donc pour embobiner les gars. Les délégués ont alors appelé tout le personnel à se réunir en AG, et là, on a décidé de laisser entrer les camions pour qu’ils y aillent aussi.

La réunion de tout le personnel a fait monter la pression envers le chef qui a finalement accepté la tenue du CTP (Comité Technique Paritaire) extraordinaire le 9 novembre 2010.

Cette question de la date était évidemment décisive, car une date plus lointaine signifiait dilution complète de toute perspective de négociations sérieuses. Le paiement des jours de grève est mis sur la table.

Le Sictom reprendra le travail lundi 1 novembre 2010 (ils travaillent les jours fériés – Toussaint). Non seulement les délégués, mais les gars sont sortis pour nous remercier – on les a remerciés aussi, on s’est tous bien remerciés – car notre présence, la délégation au chef qui a mis en évidence l’arbitraire préfectoral et la vacuité de base légale à l’appel aux forces de l’ordre, le bref moment de résistance à la pression policière, ont été décisifs pour eux.

Ils ont le sentiment d’une victoire morale. Ils n’ont rien gagné en espèces sonnantes et trébuchantes: il y aura bataille encore, bien sûr, outre le fait qu’il va falloir démêler le rôle des élus, de tous les élus, dans cette affaire.

Mais ils ont commencé à gagner leur confiance et leur union grandissante et ils auront à cœur de revenir à la première manif ou action commune sur les retraites, dont leur bataille a été un ruisseau dérivé, comme des milliers sont en train de se mettre à couler dans notre pays. Tous ensemble ! (Ecrit, le 29 octobre 2010, entre 11h et 12h.)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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