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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Insecticides. Un massacre et des complices, de facto: Syngenta et Bayer

Publié par Alencontre le 16 - novembre - 2014
Les néonicotinoïdes de Syngenta et Bayer sont tenus pour responsables du déclin des abeilles

Les néonicotinoïdes de Syngenta et Bayer sont tenus pour responsables du déclin des abeilles

Rédaction A l’Encontre;
entretien avec Henri Clément;
présentation de Sylvestre Huet

Le quotidien Le Monde publiait, le 24 juin 2014, un entretien avec Henri Clément, porte-parole de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF). L’UNAF tenait une sorte de congrès grand public entre le 19 et 21 juin, nommé Apidyas. C’était le cinquième du genre. Ce dernier était consacré à l’effondrement des colonies de butineuses: prédateurs invasifs comme le frelon asiatique; divers pathogènes; agriculture intensive. Le 29 avril 2013, la firme suisse Syngenta – résultat de la fusion en 2000 entre les divisions agrochimiques AstraZeneca et Novartis – réagit «avec surprise à l’annonce faite par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) de suspendre les produits phytosanitaires contenant des ingrédients actifs du groupe néonicotinoïde. Cette décision est en opposition avec les jugements pris par l’OFAG et s’oriente à la décision inutile qui n’a pas encore été prise par l’Union européenne (UE). De plus, les bases scientifiques pour une telle décision sont absentes.» Parions que Syngenta va attaquer Nature, la revue scientifique de prestige, qui publie un article (voir ci-après) qui traduit le manque de bases scientifiques des affirmations péremptoires de Syngenta.

Pour rappel, selon l’AFP, déjà en date du 27 août 2013, les groupes chimiques suisse Syngenta et allemand Bayer ont contesté devant la Cour de justice européenne la décision de Bruxelles de restreindre pendant deux ans, à compter du 1er décembre 2013, l’utilisation du thiaméthoxame, ainsi que de deux autres pesticides néonicotinoïdes (la clothianidine et l’imidaclopride) suspectés d’être nocifs pour les abeilles.?Fin mai 2013, la Commission européenne avait confirmé sa décision de restreindre l’utilisation des trois pesticides de la famille des néonicotinoides, commercialisés par les groupes Bayer et Syngenta, pour le traitement des semences, l’application au sol (en granulés) et le traitement foliaire des végétaux qui attirent les abeilles, y compris les céréales, à l’exception des céréales d’hiver. Bruxelles avait fait cette proposition aux Etats membres à la suite de trois avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) soulignant des risques sanitaires importants pour les abeilles.

 Syngenta s'occupe de près du sort des abeilles. Pour cela, elle s’oppose à la Confédération

Syngenta s’occupe de près du sort des abeilles. Pour cela, elle s’oppose à la Confédération

Le 2 septembre 2014, du Ontario (Canada), un recours collectif (class action) a été entrepris par Sun Parlor Honey et Munro Honey, entreprises apicoles basées en Ontario, mettant en cause la responsabilité des néonicotinoïdes commercialisés par Bayer et Syngenta. Ces derniers réclament de Syngenta et Bayer, pour négligence liée à l’usage d’insecticides néonicotinoïdes, 450 millions de dollars canadiens (385 millions de CHF) de dommages et intérêts. Ils accusent les deux géants des biotechnologies d’avoir été négligents dans la conception, le développement et la distribution de leurs produits, estimant que les entreprises savaient ou auraient dû savoir qu’ils représentaient un risque pour les pollinisateurs.

Contactées par le journal canadien The Globe and Mail, les entreprises Bayer et Syngenta n’ont pas souhaité s’exprimer sur ce recours en justice. (Rédaction A l’Encontre)

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«L’agriculture intensive: soit des vastes étendues rases,
soit des champs pleins de pesticides»

Entretien avec Henri Clément

L’édition 2014 des Apidays s’inscrit dans l’année internationale de l’agriculture familiale lancée par l’ONU. Pourquoi avoir rejoint cette campagne?

Henri Clément: Si nous voulons mettre en avant les exploitations familiales, c’est qu’il existe plusieurs apicultures dans le monde. En Asie et en Afrique, on continue de pratiquer la cueillette du miel dans la nature. J’ai rencontré des apiculteurs au Maroc qui gagnent l’équivalent d’un salaire de chauffeur de taxi en produisant 30 à 40 kg de miel par an. Un apiculteur français s’occupe souvent de 200 à 600 ruches, tandis qu’un Américain en gère 10’000, voire 15’000. En France, les professionnels représentent la moitié de la récolte totale, les familles avec moins de dix ruches en fournissent un quart. Que l’activité se transmette en héritage de génération en génération ou pas, chacun son histoire, mais tous peuvent partager leur passion avec le public.

apidaysLogo-150x150Vous avez décidé de vous rapprocher de l’Association française d’agroforesterie. Qu’attendez-vous de ce partenariat ?

L’agriculture intensive produit soit des vastes étendues rases, soit des champs pleins de pesticides. De son côté, l’agroforesterie dit qu’il n’est pas judicieux de retourner la terre, de la laisser nue. Les sols ont au contraire besoin d’un couvert végétal tout au long de l’année, d’arbres – assez espacés pour laisser passer les moissonneuses –, de haies. Cela permet de préserver l’humus, les insectes, de réguler l’excès d’eau, d’éviter les pesticides. C’est tout bénéfice pour les insectes pollinisateurs qui ont besoin d’une alimentation de qualité tout au long de l’année. Châtaigniers, merisiers, tilleuls sont très intéressants pour nos abeilles, car leurs floraisons se succèdent. Nous allons monter un programme avec les promoteurs de l’agroforesterie. Il s’appellera «Plaidoyer pour l’arbre».

Pourtant, il arrive aussi aux apiculteurs d’avoir à se plaindre des forêts exploitées…

C’est vrai. Certains d’entre nous rencontrent de grosses mortalités à cause d’agrumes d’épicéas qui sont aujourd’hui traités avec des insecticides néonicotinoïdes, dans le Limousin et la région Midi-Pyrénées, entre autres.

Trois insecticides néonicotinoïdes sont actuellement interdits dans l’Union européenne : cela ne suffit pas ?

Non. D’abord, ils ne le sont que sur certaines cultures, ils continuent d’être épandus sur d’autres et puis il reste d’autres pesticides de cette famille. Nous avons co-organisé un colloque sur une agriculture respectueuse des pollinisateurs au Sénat, le 5 juin. Et comme vous avez pu le remarquer, un sénateur écologiste et un député PS ont déposé, le 19 juin, une proposition de résolution pour l’interdiction en Europe des néonicotinoïdes.  Le Parlement néerlandais a déjà voté une mesure similaire en septembre 2013. J’espère que ce texte, après le gouvernement français, ira jusqu’à la Commission européenne. (Le Monde)

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L’usage des néonicotinoïdes décime la faune du sol,
de l’air et des eaux

Par Sylvestre Huet

pesticide_nasa-dp-150x150Le 13 novembre 2014 la revue Nature a remis le couvert contre les néonicotinoïdes, cette classe d’insecticides agricoles utilisés depuis une vingtaine d’années. L’article, signé par Francisco Sanchez-Bayo, de la faculté d’agriculture et d’environnement de l’université de Sydney, met en perspective plusieurs études parues depuis deux ans. Parmi lesquelles une énorme «méta analyse» conduite par une «task force» mondiale, publiée l’été dernier (1). Il se termine sur une conclusion exprimée en termes très prudents. «Bien que ces problèmes continuent d’être soumis à des investigations, les connaissances actuelles conduisent à reconsidérer les traitements préventifs actuels des semences avec des néonicotinoïdes», écrit-il. Sauf que «reconsidérer» signifie ici envisager moratoires, restrictions d’usage ou bannissement définitif de ces insecticides. Si les mots sont doux, la décision suggérée est dure.

Santé publique

Dure, car les néonicotinoïdes représentent aujourd’hui 40% des ventes d’insecticides, et leur chiffre d’affaires annuel se monte à 2,63 milliards de dollars (2,11 milliards d’euros) à l’échelle mondiale. Dure aussi en raison des arguments avancés par les scientifiques. Ils estiment avoir assez d’éléments pour conclure que les affirmations des industriels sur l’innocuité de leurs produits pour les espèces non ciblées étaient fausses. Et plus encore. D’une part que les conséquences néfastes des néonicotinoïdes, directes et indirectes, sur les faunes du sol des eaux et du ciel, sont majeures. Qu’il y a d’autre part des soupçons rationnels quant à la santé publique si leur usage se poursuit. Et enfin que leur utilisation systématique est inutile, voire dangereuse à long terme, pour l’agriculture.

pestCette nouvelle classe d’insecticides débute avec la découverte de l’imidaclopride et sa mise sur le marché en 1991. Au début, reconnaît Jean-Marc Bonmatin, du Centre de biophysique moléculaire du CNRS à Orléans et membre de la task force, ces nouveaux produits affichaient des «qualités» et semblaient «une bonne idée». Très efficaces, ils s’utilisent à très faibles doses en remplaçant les insecticides antérieurs et sans épandages dispersant les molécules toxiques dans l’atmosphère. Les néonicotinoïdes se présentent en effet souvent sous la forme d’un enrobage pour les semences. Lorsque ces dernières germent, les molécules toxiques sont captées par les racines, puis circulent dans la plante avec la sève. Du coup, quand des ravageurs l’attaquent, ils meurent de leur repas. Ainsi, affirmaient les industriels, seuls ces derniers seront ciblés, bien que la molécule soit toxique pour le système nerveux central de tous les insectes, nuisibles comme utiles à l’agriculture (les «auxiliaires») ou pour la faune sauvage. Le principe semblait bon, voire «judicieux», selon Bonmatin. Il s’est révélé désastreux.

Loin de l’argument initial, «5% seulement des molécules toxiques de l’enrobage des semences pénètre dans la plante. Tout le reste, soluble dans l’eau puisqu’il doit circuler avec la sève, contamine le sol, puis les eaux de surface, et enfin les eaux souterraines», explique le biochimiste. L’efficacité de ces insecticides et l’illusion de leur innocuité pour l’environnement ont conduit à d’autres usages que les grandes cultures. Ils sont utilisés dans les vergers ou pour les légumes. Les jardiniers amateurs s’en servent. Les chiens et les chats sont protégés des puces avec eux. Et jusqu’aux charpentes de bois.

Système nerveux central

C’est là que les qualités de l’insecticide – efficacité phénoménale, jusqu’à 8 000 fois plus toxique que le DDT à poids égal pour les abeilles, et persistance (une demi-vie de six à neuf mois) – se transforment en catastrophe, provoquant un massacre général des insectes du sol et des invertébrés des rivières.

Selon de très nombreuses études, ces produits sont en effet jugés responsables, au moins en partie, d’un effondrement des populations d’insectes utiles ou non pour l’agriculture. Ils contribuent clairement aux problèmes des abeilles à miel, ont démontré des études de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) d’Avignon. «Mais également des bourdons et des autres pollinisateurs sauvages et des invertébrés du sol comme les vers de terre», précise Bonmatin. L’effet provient directement de l’ingestion ou du contact de quantités infinitésimales des molécules neurotoxiques, via le butinage du pollen et du nectar en ce qui concerne les pollinisateurs. Une étude (2) a montré que 17% à 65% des nectars des champs de cultures traitées sont contaminés, démentant sur ce point les affirmations originelles des industriels lors des mises sur le marché.

Le géant Syngenta va-t-il attaquer la revue «Nature»?

Le géant Syngenta va-t-il attaquer la revue «Nature»?

A ces effets directs s’en ajoutent, de proche en proche dans la chaîne alimentaire, d’autres, indirects mais massifs. Une étude récente (3) dévoile que si les populations d’oiseaux communs insectivores des Pays-Bas ont diminué de près d’un quart depuis que ces insecticides sont utilisés, c’est à cause d’eux. La contamination des eaux déclenche l’effondrement des microfaunes des rivières, puis celui de leurs prédateurs comme les batraciens. Selon Bonmatin, l’effet indirect, via la destruction des ressources alimentaires sous forme d’insectes dont le système nerveux central est visé par les néonicotinoïdes, ne fait guère de doutes. Mais il pourrait s’y ajouter un effet direct, car si ces molécules sont beaucoup moins toxiques pour les autres animaux, tels les oiseaux et les mammifères, les effets à long terme pourraient les affecter directement. Une observation qui pose la question de la santé humaine, puisqu’on trouve les métabolites des néonicotinoïdes dans nos aliments et jusque dans nos urines.

Paradoxe : ce massacre se retourne contre les productions agricoles. C’est évident pour les plantes à fleurs ou les arbres fruitiers, qui dépendent de la pollinisation. Une étude récente sur 54 cultures majeures en France (4) de 1989 à 2010 montre que les rendements de celles qui dépendent de la pollinisation ont décru avec l’usage des néonicotinoïdes, ce qui n’est pas le cas des autres. Il est difficile d’avancer une autre causalité pour cette corrélation qu’un effet négatif de ces produits.

220px-Warning2Pesticides-150x150Une expertise indépendante

D’autres conséquences néfastes surgissent. La destruction massive de la microfaune des sols agricoles (lombrics) dégrade leurs qualités agronomiques. De sorte qu’un recours accru aux fertilisants compense cette stérilisation. Pourtant, note Bonmatin, l’Italie montre que le bannissement de ces insecticides pour le maïs ne produit pas l’effondrement des rendements redouté.

Ces résultats de recherche, nombreux et convergents, ne peuvent plus être ignorés des pouvoirs publics. Ils plaident a minima pour des restrictions d’usage, l’abandon des traitements systématique et des traitements curatifs ciblés, réservés aux cas extrêmes d’attaques de ravageurs. Ils mettent en cause les procédures d’évaluation des risques des nouveaux produits pour lesquels une expertise indépendante des industriels doit être mobilisée. Et surtout la conjonction redoutable entre l’appétit financier des firmes productrices de produits phytosanitaires, un système économique qui contraint les agriculteurs à industrialiser toujours plus leur activité au mépris de la biodiversité et des pouvoirs politiques qui remplacent depuis cinquante ans le travail humain par des produits chimiques. (Publié dans Libération, 14 novembre 2014, pages 30-31)

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(1) Van Der Sluijs et al., Environmental science and Pollution Research, août 2014.

(2) F. Sanchez-Bayo et Goka, Plos One du 9 avril 2014.

(3) Caspar Hallmann et al, Nature du 10 juillet 2014.

(4) Nicolas Deguines et al., Frontiers in Ecology and the Environment, mai 2014.

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1 commentaire

  1. théodore dit:

    L’utilisation professionnelle d’insecticides est particulièrement dangereuse et peut être à l’origine de maladies graves : les intoxications aigues aux pesticides les plus sévères sont liées aux insecticides (notamment les organophosphorés et les carbamates). Le danger d’une intoxication aiguë, lors d’une exposition accidentelle, se manifeste par des troubles cutanés, digestifs, respiratoires, musculaires, nerveux, cardiovasculaires. Mais il y a aussi des risques d’intoxication chronique, résultant d’une exposition fréquente et prolongée à des doses faibles. Ils peuvent provoquer des troubles du système nerveux, des effets cancérigènes et mutagènes, et des perturbations endocriniennes : les risques induits par l’exposition directe et/ou indirecte aux insecticides ont des effets marquants sur la fréquence de certains cancers, les maladies neuro-dégénératives et le développement fœtal.
    pour plus d’infos : La prévention des risques professionnels des insecticides : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/risque-chimique/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=69&dossid=517

    Ecrit le 16 janvier, 2015 à 2015-01-16T16:01:26+00:000000002631201501

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