mardi
22
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Anne Muxel conduit par Julien Bisson et Laurent Greilsamer

La question environnementale, et plus précisément climatique, est-elle devenue une priorité pour les jeunes ?

Je dirais une préoccupation majeure. La priorité reste pour la jeunesse – en France, du moins – de trouver du travail, d’assurer son autonomie économique et résidentielle, de s’inscrire dans la société. Il y a vraiment, sur ce plan, une expérience générationnelle forte de vulnérabilité, de fragilité. La majorité d’entre eux considèrent que leur avenir sera moins radieux que celui de leurs parents. Dans cette génération, ce qui domine, c’est un pessimisme collectif, même si chacun, à titre personnel, peut se déclarer confiant. Telle est la toile de fond.

Dans ce paysage, la question de l’environnement arrive tout de suite derrière et parfois même devant. Les études font apparaître une équivalence depuis ces cinq dernières années. Il existe des signes de cette préoccupation. Prenez les derniers sondages pour les élections européennes : selon l’Ifop, la liste Europe Écologie-Les Verts séduirait 16 % des 18-24 ans, contre 8 à 9 % pour l’ensemble de la population; d’autres sondages les situent à 18 %.

Quels sont les autres signes ?

Je pense à l’enquête menée en 2016 – Generation What (Yami2/Upian) – qui a permis de consulter 700’000 jeunes européens. Là, très clairement, la préoccupation environnementale arrive à égalité avec la préoccupation de l’emploi. Trois ans plus tôt, une enquête similaire, en France, ne plaçait pas du tout cet enjeu à la même hauteur. Les questions climatique et environnementale sont bien devenues en quelques années des enjeux saillants. Les jeunes sont réceptifs aux messages des scientifiques, à ceux des mass media et aux mobilisations, qu’il s’agisse de manifestations ou d’événements diplomatiques internationaux comme les COP (Conferences of the Parties – de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique). Il apparaît qu’ils sont plus concernés que leurs aînés et que les plus engagés d’entre eux sont décidés à peser sur l’opinion et sur les décideurs politiques.

D’où ces très jeunes gens qui, comme la Suédoise Greta Thunberg, (voir ci-dessous son intervention, vidéo le 12 décembre 2018, COP 24) choisissent directement de saisir les instances mondiales.

C’est un fait saisissant et nouveau : d’emblée, ces jeunes posent le débat à un niveau qui ne tient pas compte des spécificités nationales et même européennes. Ils se situent sur un plan mondial et interpellent la planète tout entière. Ils font fi des stratégies nationales, des questions qui bloquent les États dans leur prise de décision. Ils s’adressent finalement à une sorte de gouvernement global. Paradoxalement, cette position naïve peut se révéler assez forte. Elle ignore superbement les « politicailleries » pour viser plus haut.

Quelle est l’illustration la plus forte de ce phénomène ?

Je pense à la prise de parole de Greta Thunberg à la conférence de Katowice, en 2018, organisée par l’ONU sur le climat (voir ci-dessous son intervention, sous vidéo avec traduction, en date du 12 décembre 2018, lors de la COP 24). Une instance supranationale. C’était très emblématique de cette volonté de jouer à un niveau universel.

Cette mobilisation pour réorienter les politiques environnementales est-elle partagée ? Ou se heurte-t-elle à des clivages politiques, sociaux ?

On retrouve bien sûr les effets des fractures sociales qui traversent la jeunesse. La sensibilité écologiste est plus marquée chez les étudiants ou les lycéens que chez les jeunes actifs peu diplômés. Mais cette conscience d’un destin planétaire et de ce qui le menace touche beaucoup de jeunes de cette génération. Cette sensibilité est partagée. J’en veux pour preuve un sondage BVA (institut de sondage) tout récent qui montre que beaucoup de gestes (tri sélectif, soin apporté à son alimentation, etc.) sont entrés dans les usages des familles. Les jeunes sont porteurs d’engagement dans l’économie solidaire, de partage. Ils sont très en pointe, ils ont créé nombre de start-up dans ces domaines. Prenez le covoiturage : ce sont les jeunes générations qui ont lancé ce mouvement.

Comment cette prise de conscience s’articule-t-elle avec le politique ?

C’est la difficulté. Nous parlions des élections, mais la sensibilité écologique dont ils témoignent ne s’articule pas forcément à l’offre électorale telle qu’elle est définie. Les 16 % d’intentions de vote en faveur d’Europe Écologie-Les Verts ne captent pas l’ampleur de cette sensibilité diffuse en raison de la défiance à l’encontre des partis et des responsables politiques. Tous les partis, même ceux qui parlent d’écologie, sont aujourd’hui suspects. La démission de Nicolas Hulot peut, dans cette optique, être interprétée par ces jeunes comme l’un des signes de la limite du politique. Il y a donc cette idée que l’on peut être efficace autrement, par d’autres canaux que les citoyens doivent inventer.

Cela traduit-il une défiance, voire une rupture avec les générations antérieures ?

Cela traduit surtout un appel au secours. Ils savent que, si rien ne change, on ira dans le mur, et que leur génération sera une génération sacrifiée. Et cette question transcende pour eux les clivages politiques antérieurs. Reste à savoir quelle efficacité politique ce type de mobilisation très consensuelle et apolitique peut avoir ! Pour l’instant, leur appel tient avant tout du positionnement moral, et non du combat politique réel.

Ce mouvement traduit-il l’angoisse d’une fin du monde proche, qu’explorent désormais les collapsologues ?

Il y a de cela, oui. Il faut aussi voir que beaucoup de ces jeunes sont pénétrés des théories du complot, comme l’a montré une récente enquête de la Fondation Jean-Jaurès, ce qui peut renforcer l’idée chez eux que la fin du monde est à l’ordre du jour, alors que leurs parents ne se posaient pas cette question.

Durant la guerre froide, il y avait la peur de la destruction nucléaire, mais celle-ci était partagée par l’ensemble de la population. Aujourd’hui, cette peur de la fin du monde est surtout présente chez les jeunes, appuyée par un discours scientifique et objectif, qui vient pour la première fois légitimer cette angoisse. Il y a chez eux une véritable prise de conscience, qui se traduit notamment par un changement dans leurs comportements – voyez le nombre de jeunes qui deviennent végétariens ou végans.

Enfin, s’ajoute un troisième facteur nouveau qui est le rôle du numérique, dont le pouvoir de démultiplication permet d’organiser des mobilisations d’une ampleur encore jamais vue. L’ensemble de ces trois facteurs donne à ce mouvement une dimension inédite.

Quelles sont les attentes de cette mobilisation ?

Les jeunes demandent des résultats sans s’embarrasser des ancrages politiques. Dans Le Bricolage idéologique (1980), le sociologue François Bourricaud (1922-1991) évoquait le ressort de l’« idéologie désirante ». C’est bien ce ressort qui joue ici, avec la présence d’une cause à embrasser, mais aussi la demande de réponses concrètes. Dans ces ressorts émotionnels, l’indignation joue un rôle moteur. Elle permet d’interpeller les pouvoirs, en dépassant le seul cadre national, en ne tenant pas compte des frontières et du contexte géopolitique. Elle est au service d’une préoccupation première : l’efficacité.

Pourquoi les médias semblent-ils avoir tant de mal à se faire l’écho des mobilisations environnementales ?

Le problème climatique est tellement énorme qu’on ne sait par où commencer. Est-il déjà trop tard ? Quel est le degré d’urgence ? La planète continue de fonctionner, comme si tout pouvait continuer comme avant : les avions volent, les voitures roulent, les usines fabriquent et polluent, les grandes puissances renâclent à entrer dans des protocoles d’accord pour sauver la planète.

Il y a à la fois une angoisse profonde, la conscience d’un péril et un sentiment très grand d’impuissance face à ces questions. Les médias eux-mêmes peinent à se saisir de la question climatique, car elle ne divise pas à proprement parler. Comment parler d’un sujet sur lequel il y a plutôt un consensus ? C’est une difficulté que les jeunes qui se mobilisent essayent courageusement de dépasser.

Notre société a du mal à penser collectivement sa propre fin, elle cherche des stratégies d’évitement pour ne pas y croire. Une partie de la population y est même peut-être résignée. Mais notre jeunesse, pour qui la mort est une idée encore lointaine, veut se battre pour avoir une chance de vivre sur cette planète dans de bonnes conditions. (Entretien publié dans Le 1, numéro 240, 13 mars 2019. Un hebdomadaire à lire.)

 

 

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