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A l'encontre

La Brèche

Sur les rapports sociaux et leur articulation

Publié par Alencontre le 7 - juillet - 2011

Par Alain Bihr

«(…) l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux.»
(Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845)

Bien qu’il soit loin de constituer une référence dominante dans le champ des sciences sociales, le concept de rapports sociaux a fini par y avoir droit de cité. Il n’en est que plus étonnant de constater que très peu des auteurs qui l’emploient se sont donné la peine de le définir, se contentant au mieux de définitions concernant ses différentes déclinaisons (rapports sociaux de classes, rapports sociaux de sexes, rapports sociaux de générations, etc.). A fortiori, de nombreuses questions soulevées par l’usage de ce concept demeurent pendantes, dont celles relatives à l’articulation des différents rapports sociaux, ou sont au mieux traitées dans le cadre de recherches empiriques dont la portée est nécessairement limitée. L’objectif de cet article est d’aborder quelques-unes de ces questions. Les dimensions nous imposeront cependant de nous en tenir à l’énoncé de quelques propositions liminaires, sans pouvoir déployer toute l’argumentation qu’elles nécessiteraient en droit.

Définition du concept de rapport social

Dans l’usage qui en est ordinairement fait dans ses différentes déclinaisons, le concept de rapport social désigne un principe de division d’une formation sociale de dimension macro et de portée politique. Chacun des termes de cette définition nécessite quelques éclaircissements.

Par principe de division, nous entendons un ensemble de processus qui tendent à séparer la totalité des membres d’une formation sociale en deux ou plusieurs groupements, non seulement différenciés par les attributs sociaux (ressources, rôles et statuts, positions et dispositions, etc.) de leurs membres respectifs, mais encore hiérarchisés entre eux (tout rapport social comprend donc des dominants et des dominés) et, de ce fait, engagés dans une lutte perpétuelle, le plus souvent sourde et latente, mais pouvant à l’occasion devenir manifeste et ouverte, aux formes et modalités multiples. Cette lutte empêche les rapports sociaux de se fixer et plus encore de se figer dans une forme ou formule définitive.

Les groupements ainsi définis n’existent, quant à eux, que dans et par ce principe de division que constituent le rapport social ou les rapports sociaux qui leur donnent naissance et qui les déterminent en permanence. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du concept de rapport social que d’éviter ainsi de fétichiser ces groupements, que ce soit en les réifiant (substantifiant) ou en les personnifiant, le plus souvent les deux à la fois. Le concept de rapport social permet d’affirmer et de comprendre que ces groupements n’existent que dans et par ses rapports qui possèdent sur eux une primauté à la fois logique et ontologique.

Les processus visés par le concept de rapport social sont, à chaque fois, de portée macro (selon le cas: économique, sociologique, politique, idéologique, etc.) Ils concernent et mettent en jeu, autrement dit, la formation sociale considérée dans sa totalité, ce que Georges Gurvitch nommait la «société globale», en tant qu’elle constitue une unité résultant de l’organisation de l’ensemble des interrelations entre ses membres, chaque rapport social constituant précisément un moment (un élément composant) de cette organisation.

Les différents rapports sociaux concourent ainsi à constituer et à définir le pouvoir politique au sein de la formation sociale considérée. J’entends ici par pouvoir politique la monopolisation (toujours partielle et toujours réversible), par une partie des membres de la société, de la puissance sociale, de la capacité de la société globale d’agir sur elle-même, de s’auto(re)produire : la capacité de se diriger (de se fixer des finalités), de s’organiser (de se fixer ses normes et ses règles) et de se contrôler. On aura compris que le pouvoir politique ainsi entendu comprend un champ bien plus large et des formes bien variées que celui et celles que recouvre habituellement l’Etat qui, lorsqu’il existe, n’en est au mieux que le noyau.

Les quelques lignes qui précèdent laissent clairement entendre qu’il existe, dans toutes les sociétés humaines, une pluralité de rapports sociaux. Car aucune de ces sociétés, même les plus simples, ne se laisse réduire à un unique principe de division interne. Cette pluralité fonde la différence entre rapports sociaux et relations sociales (interindividuelles), au-delà de la différence entre les niveaux d’analyse de la réalité sociale auxquels renvoie ces deux concepts (respectivement le niveau macro et le niveau micro). Cela signifie notamment qu’une même relation sociale peut mettre simultanément en jeu, selon une configuration qui demande à être analysée à chaque fois, une pluralité de rapports sociaux précisément.

Ce constant posé, reste le problème de l’articulation entre les différents rapports sociaux au niveau macro, qui est leur niveau spécifique d’existence. La suite de cet article se propose d’avancer à ce sujet quelques propositions supplémentaires, sur la base des trois présupposés de leur autonomie relative (les différents rapports sociaux disposent chacun d’une autonomie relative au sein de leurs déterminations réciproques), de leur hiérarchie (dans le jeu de leurs déterminations réciproques, certains rapports sociaux peuvent avoir plus de poids et d’importance que d’autres, sans que ces derniers n’en perdent pour autant leur spécificité et leur autonomie relative) et de la relativité spatio-temporelle de leurs configurations d’ensemble (leur degré d’autonomie tout comme leur hiérarchie sont variables dans l’espace et le temps, selon la forme ou le type de société globale considérée). Aussi les propositions suivantes ne visent-elles que l’articulation des rapports sociaux au sein de ce type particulier de société globale (de mode de production) qu’est le capitalisme.

Les rapports capitalistes de production: définition et primauté

Le concept de rapports sociaux de production est sans doute l’un des apports conceptuels les plus fondamentaux de Marx et, à sa suite, de la pensée marxiste aux sciences sociales. Rappelons pour commencer que Marx entend par là les rapports sociaux que, à l’intérieur d’une formation sociale donnée, les hommes nouent entre eux au sein du procès social de production de leurs conditions matérielles, mais aussi, pour partie, institutionnelles, d’existence. Le pluriel dont le terme est constamment affublé chez Marx alerte sur le fait qu’il s’agit d’un complexe de rapports qui articulent, à chaque fois d’une manière spécifique: d’une part, les rapports des producteurs à leurs moyens de production ainsi qu’à leurs moyens de consommation; d’autre part, les rapports des producteurs entre eux ainsi qu’aux non producteurs; enfin les rapports des producteurs et des non producteurs au produit du travail social.

Sous l’angle des rapports des producteurs à leurs moyens de production (terre, matières premières, sources d’énergie, outils et machines, infrastructures productives, etc.) et aux moyens de consommation (individuels ou collectifs) est déterminante la propriété des moyens de production, autrement dit l’ensemble des règles sociales (juridiques, morales, politiques, religieuses, etc.) – de fait ou de droit – qui régissent les conditions d’appropriation des moyens de production par les producteurs et qui fixent les formes sous lesquelles cette appropriation a lieu. Les rapports des producteurs entre eux ainsi qu’aux non producteurs correspondent à ce qu’on dénomme classiquement la division sociale du travail : la répartition entre l’ensemble des membres de la société des différentes activités à travers lesquelles la société assure sa propre reproduction matérielle et, pour partie, institutionnelle. Est ici déterminante la division (séparation et hiérarchisation) entre travail matériel (les travaux opérant sur la nature afin de l’approprier aux usages humains) et travail immatériel (les travaux opérant sur les rapports sociaux et leurs médiations multiples) tout comme celle, transversale à la précédente, entre travail «intellectuel» (les fonctions de direction, de conception, d’organisation et de contrôle) et travail «manuel» (les fonctions d’exécution). Quant aux rapports des producteurs et des non producteurs au produit social (à la totalité de la richesse sociale produite), et notamment au surproduit social (à la part du produit social non immédiatement nécessaire à la reproduction des conditions matérielles et personnelles de la production), ils impliquent de prendre en considération non seulement les rapports de répartition (ou de distribution), au sens classique du terme, qui fixent la part de la richesse sociale dont chaque groupe peut disposer, mais encore et surtout les formes sous lesquelles se trouvent déterminés les différents usages possibles du surproduit social.

Ces quelques éléments de définition suffisent à comprendre que les rapports sociaux de production ne se réduisent ni à l’organisation technique de la production, aux modalités de gestion de l’activité productive, ni même à des rapports strictement économiques, limités à la seule activité de production par les hommes de leurs conditions matérielles d’existence. A travers la propriété des moyens de production, la division sociale du travail, la répartition de la richesse sociale et le contrôle de l’usage du surproduit social, les rapports de production déterminent, dans une large mesure, la structure sociale dans son ensemble. C’est en ce sens que Marx en fait les rapports sociaux fondamentaux, ceux qui servent de base à tout l’édifice de la société.

Cette primauté des rapports de production se trouve encore renforcée dans le cadre du capitalisme. Les rapports capitalistes de production présentent en effet un certain nombre de spécificités remarquables. D’une part, l’expropriation des producteurs, leur séparation de fait et de droit des moyens de production, alors que tous les rapports précapitalistes de production reposaient sur une forme d’unité immédiate entre producteurs et moyens de production, tantôt « libre » (comme dans la communauté primitive, les différentes formes de communauté patriarcale qui en sont dérivées ou encore la petite production marchande simple), tantôt contrainte (comme dans l’esclavage ou le servage où le producteur lui-même est assimilé de force aux moyens de production). D’autre part, la marchandisation non seulement de la plus grande part du produit social, mais encore et surtout des différents «facteurs de production»: forces de travail aussi bien que moyens de production. Enfin, l’extorsion d’un surtravail (d’une quantité de travail excédant ce qui est nécessaire à la reproduction de la force sociale de travail) sous forme d’une plus-value, secret de la valorisation du capital, de la possibilité pour ce dernier d’apparaître comme une «valeur en procès» ainsi que le dit Marx: une valeur capable de se conserver et de s’accroître en un incessant procès cyclique, au cours duquel tout et tous se trouvent subsumés sous l’exigence de sa reproduction constante et illimitée.

Marx n’a cessé de souligner que, de la sorte, les rapports capitalistes de production tendent à s’autonomiser par rapport aux producteurs et, plus largement, par rapport à l’ensemble des agents sociaux et même la société globale: à se fixer en un système de rapports réifiés (parce que confondus avec leurs supports matériels) et fétichisés (douées d’une apparence surhumaine), en donnant ainsi naissance à un monde à la fois enchanté et terrifiant où les hommes doivent se soumettre aux choses (pourtant leurs propres produits), autonomisées sous forme de marchandises, d’argent, de capital, de titres de propriété ou de crédit, d’abstractions mathématiques (comptables), etc., et fonctionnant selon ses propres lois: celles de «l’économie». C’est sous cette forme que se réalise et s’affirme la primauté des rapports de production sur les autres rapports sociaux au sein du capitalisme, sans abolir pour autant leur spécificité et autonomie propres, comme nous allons le voir à présent.

Les rapports de classes et les rapports internationaux

Les rapports de classes et les rapports internationaux contemporains trouvent incontestablement leur matrice dans les rapports capitalistes de production. Il s’en faut de beaucoup cependant que les premiers se réduisent aux seconds. Montrons-le brièvement dans l’un et l’autre cas.

Les rapports de classe. Par le régime de propriété de moyens sociaux de production, par les formes de division sociale et par la répartition de la richesse sociale qu’ils imposent, les rapports capitalistes de production divisent incontestablement la société globale en un ensemble de classes sociales. Entendons qu’ils y introduisent des séparations, des oppositions et des conflits d’intérêts entre des groupements macrosociologiques d’individus partageant une situation identique, voisine ou semblable au sein de ces rapports comme au-delà d’eux (des niveaux de formation générale et professionnelle, des conditions de travail et d’emploi, des formes et des niveaux de rémunération, des conditions d’existence, des pratiques sociales, etc., identiques ou similaires), partageant en somme une communauté de destin (de nécessités et de possibilités, de contraintes et d’opportunités). Autant de conditions objectives (matérielles et institutionnelles) de possibilité de l’avènement d’un sujet collectif sur la base de leur rapprochement et de leur solidarité.

Cependant, l’actualisation de cette possibilité ou non, les formes et les degrés de son éventuelle actualisation, la dynamique même de cette dernière (sa permanence, sa montée en puissance, au contraire sa régression, sa fluctuation dans l’espace et le temps) va dépendre, pour chacune des classes sociales, de bien d’autres facteurs que les seules déterminations des rapports de classes par les rapports capitalistes de production et leur dynamique que nous venons de mentionner.

En premier lieu, du processus de la lutte des classes. Processus complexe, qui traverse et détermine tous les champs sociaux, dont les enjeux et les terrains sont toujours à la fois économiques, politiques, idéologiques, dont les formes sont tantôt manifestes tantôt latentes, sa dynamique alternant les conjonctures d’exacerbation et d’accalmie, selon une temporalité qui lui en partie propre. Processus dialectique aussi en ce sens que, s’il contribue fondamentalement à faire advenir les classes sociales comme des sujets collectifs (c’est dans et par la lutte des classes que les classes sociales se rassemblent, s’organisent, s’unifient autour d’un projet politique et une vision du monde – en ce sens, pas de classes sans lutte des classes), il s’agit aussi inversement d’un processus qui peut, d’une part, décomposer les classes, en accentuant les clivages entre fractions et couches à l’intérieur d’elles et en favorisant l’autonomie éventuelle de ces dernières, d’autre part, composer les classes en des ensembles plus vastes, en suscitant des alliances entre différentes classes, fractions ou couches qui peuvent donner naissance à des blocs sociaux, sous la direction (hégémonie) de l’une d’entre elles, au sein desquelles ces derniers «fusionnent» pour partie entre elles. La complexité du processus de la lutte des classes s’enrichit enfin des déterminations liées à l’existence de l’Etat, en tant que résultat de la lutte des classes (condensation du rapports de force entre elles), mais que retentit sur cette lutte et sur chacun de ses protagonistes, d’une manière spécifique, différente selon qu’il s’agit de la classe (ou fraction) dominante ou des différentes classes dominées.

Mais la transformation de la classe en soi en classe pour soi – puisque c’est de cela qu’il s’agit ici en définitive – dépend encore, en second lieu, de la capacité de la classe à opérer sur elle, dans le cours de la lutte des classes et sur la base des déterminations de la classe résultant de sa situation dans les rapports de production, un véritable travail visant à former une subjectivité de classe : à se doter d’une conscience de classe propre (de formes de conscience collectives appropriées à sa situation et à son horizon de possibilité historique), d’organisations et d’institutions propres (ses propres réseaux de convivance, de connivence et de socialisation, ses propres organisations associatives, professionnelles et partisanes, ses propres appareils, etc.); et, en définitive, d’un pouvoir de classe propre, d’une capacité spécifique à peser sur le devenir de la société globale. Ce qui suppose l’intervention de médiations spécifiques (par exemple le développement de réseaux d’intellectuels organiques propres à chaque classe, le déploiement d’un espace public propre à chaque classe, l’invention de pratiques sociales propres à chaque classe et qui ne soient pas seulement l’intériorisation de ses conditions objectives d’existence, etc.) Autant de moments d’autonomie des rapports de classe par rapport aux rapports de production.

Les rapports internationaux. Des considérations similaires peuvent se tenir mutatis mutandis à propos de l’articulation entre les rapports capitalistes de production et les rapports internationaux. J’ai eu l’occasion de montrer par ailleurs que le déploiement des premiers génère une structure géopolitique spécifique : un espace mondial à la fois homogène, fragmenté et hiérarchisé [1]. Cela revient tout simplement à dire que, au sein du capitalisme, il ne peut pas exister d’Etat mondial, que l’Etat y prend nécessairement la forme d’un système d’Etats dont les éléments composants entretiennent entre eux des rapports complexes faits de coopération, de concurrence, de rivalités et, à l’occasion, de dépendance et de subordination, d’affrontements et même de confrontations pouvant aller jusqu’à la lutte à mort, dont l’enjeu est le contrôle de la circulation du capital sous toutes ses formes (capital-marchandise, capital-argent et capital productif) à travers leurs frontières, dont dépend leur position relative au sein de la hiérarchie toujours mouvante qu’ils constituent.

Cette structure spécifique de l’espace mondial façonné par les rapports capitalistes de production ne va pas sans retentir sur la forme politique globale des sociétés humaines qui s’y déploient ; plus précisément, elle va leur imposer tendanciellement la forme de nations. Et les rapports entre elles prendront donc la forme de rapports internationaux. Ainsi, tout comme les rapports capitalistes de production constituent la matrice des rapports entre classes sociales, ils constituent tout aussi la matrice des rapports internationaux, à travers la médiation de l’espace géopolitique homogène, fragmenté et hiérarchisé qu’ils génèrent.

Mais, tout comme dans le cas des rapports de classes, les rapports internationaux ne peuvent se réduire à leur détermination par les rapports capitalistes de production que nous venons d’évoquer. Là encore, des uns aux autres, il faut interposer une série de médiations qui leur assurent une autonomie certaine.

En premier lieu, comme dans le cas des rapports de classe d’ailleurs, il faut tenir compte des luttes entre les nations (des conflits internationaux) sans lesquelles les nations n’existeraient pas ni ne prendraient forme : les nations sont aussi, dans une certaine mesure, les produits des conflits internationaux, dont les enjeux sont toujours leur position relative au sein de l’espace mondial. Il n’existe aucune nation dont l’histoire ne soit faite de conflits avec d’autres nations, le plus souvent voisines, mais quelquefois plus éloignées; conflits dont nombre de ses éléments constitutifs  – son territoire évidemment, sa langue, ses institutions, son identité collective (la manière dont elle s’identifie, et d’abord à travers la mémoire de ces conflits), etc. – portent les marques de leurs issues, quelles qu’elles aient été.

En deuxième lieu, tout comme une classe sociale, une nation ne peut prendre forme sans un travail proprement séculaire sur elle-même, travail dont son Etat est à la fois le résultat global et le principal instrument. Ce travail consiste en l’occurrence essentiellement à «faire nation», à acquérir une unité transcendant ses divisions internes, qu’elles soient hérités des modes de production précapitalistes (ethnies, provinces, régions), qu’elles résultent des rapports capitalistes de production eux-mêmes (les divisions et conflits entre classes sociales) ou qu’elles soient les séquelles des conflits internationaux (présence de minorités allogènes ou étrangères). En particulier, une nation ne peut exister que pour autant qu’elle parvient à se constituer comme un bloc social (un bloc national): un système complexes de rapports entre ses différentes classes sociales, impliquant alliances, appuis, compromis entre elles, sous hégémonie d’une bourgeoisie nationale (ou d’une fraction de cette dernière) et auquel l’Etat national sert d’armature institutionnelle. Les rapports externes entre une nation et les autres nations dépendent donc aussi des rapports internes entre ses classes constitutives – et réciproquement d’ailleurs. Ainsi, l’autonomie des rapports internationaux relativement aux rapports capitalistes de production tient-elle aussi à la manière dont s’articulent rapports entre nations et rapports entre classes.

En dernier lieu, il n’est pas de nation sans nationalisme, c’est-à-dire dans fétichisme de la nation. Comme tout fétichisme, le nationalisme consiste à autonomiser le produit par rapport au processus de production et à l’absolutiser. En l’occurrence, d’un produit de l’histoire et des luttes entre les hommes, d’un artifice accidentel de l’histoire, le nationalisme va faire de la nation une substance éternelle et sacrée, naturelle autant que surnaturelle, dont  il sacralisera tous les éléments constitutifs (son territoire, sa ou ses langues officielles, ses usages, ses institutions, son histoire et ses héros), qu’il placera au-dessus de tout et de tous et dont la survie exigera à ses yeux, à l’occasion, jusqu’au sacrifice suprême des siens. Mais ce même mode de pensée fétichiste, qui génère patriotisme et chauvinisme, engendre tout aussi bien la xénophobie, pouvant aller jusqu’au racisme, en transformant les autres nations et leurs représentants en des avatars de l’humanité d’une moindre valeur, voire en les excluant de l’ordre de l’humanité elle-même. Toute la fantasmagorie nationaliste, dont le potentiel de criminalité s’est plus d’une fois actualiser dans l’histoire moderne et contemporaine, n’en contribue pas moins à autonomiser ainsi les rapports internationaux à l’égard des rapports de production.

Les rapports de sexes et les rapports de générations

Avec les rapports de sexes et les rapports de générations, la profondeur historique et la densité socio-anthropologique que le développement des rapports capitalistes de production a conduit à remanier sont bien plus importantes que dans le cas des rapports de classes et des rapports internationaux. Car si, au sens strict, ces derniers sont des pures créations du capitalisme, toute formation sociale précapitaliste comportait déjà ses propres rapports sociaux de sexes et rapports sociaux de générations. Pour cette simple raison déjà, l’autonomie de ces derniers relativement aux rapports capitalistes de production est plus grande que ne l’est celle des rapports de classes et des rapports internationaux. Cette autonomie se trouve renforcée par l’articulation directe et étroite entre les rapports sociaux de sexes et les rapports sociaux de générations eux-mêmes. Pour autant, les rapports capitalistes de production demeurent bien en position déterminante à leur égard.

Définition. Le concept de rapports sociaux de sexes désigne l’ensemble des rapports sociaux à travers lesquels se trouvent générés les sexes sociaux (ou genres), c’est-à-dire les modèles culturels (les pratiques, les usages, les significations, les valeurs, etc.) qui servent de structures (de cadre) aux relations entre les individus qui se trouveront constitués comme hommes ou comme femmes et aux déterminations du masculin et du féminin dans une société donnée. Ce concept présuppose, d’une part, que le sexe (le rôle et statut d’homme ou de femme dévolu à un individu) n’est pas seulement ni même d’abord une détermination naturelle (biologique), mais fondamentalement une construction sociale, qui va de surcroît donner lieu à des intériorisations psychiques diverses de la part des individus. D’autre part, cette construction s’opère à travers un ensemble de rapports (conjuguant séparation, opposition et complémentarité, oppression et rivalité) fixant les contours et les contenus (matériels, institutionnels, symboliques) de chacun des sexes. Si bien que, tout comme les classes ou les nations, les sexes n’existent que dans et par les rapports qui les définissent et les constituent réciproquement.

Parler de rapports sociaux de générations revient à présupposer que les générations, tout comme les sexes, sont des constructions sociales et non pas des données naturelles. Cette proposition ne suscite guère de doute lorsque l’on prend le terme de générations dans un sens restreint, en enfermant les générations dans le cadre familial. Les rapports sociaux de générations désignent alors les rapports liant et opposant à la fois enfants, parents, grands-parents voire arrière-grands-parents (en incluant éventuellement des collatéraux aux différents niveaux générationnels). Rapports personnels, faits de face à face quotidien, de corps à corps, d’interpénétration psychique même, mais dont l’intimité et la symbolique naturaliste (les relations de sang) ne parviennent pas à masquer le caractère de construction sociale à qui connaît leur extrême variété dans l’espace des cultures humaines et dans le temps historique des sociétés humaines. Ce caractère de construction sociale se trouve encore renforcé par la logique de dons et de contre-dons, souvent fortement médiatisés dans le temps, qui y régit tout aussi bien la circulation des flux affectifs et symboliques que celle des biens matériels ou des échanges de services.

Mais il en va de même en dehors du cercle familial, pour ce qu’on peut appeler (faute de mieux) les générations sociales par opposition aux générations familiales. Il s’agit alors des rapports liant et opposant différentes classes d’âge (enfance, adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse, etc.,) qui sont, là encore, des catégories sociales et non pas des catégories naturelles. Elles procèdent d’un découpage de la continuité biologique menant l’individu humain de sa naissance à sa mort en différentes tranches ou périodes, conférant à chacune des attributs sociaux différents, qui ne doivent leur existence et leur sens (leur contenu) qu’à ce découpage précisément. Par exemple, elle fixe avec plus ou moins de rigueur à chacune son statut et son rôle, ce qui est selon le cas exigé, recommandé, toléré ou au contraire interdit. Au sein de cette structure générationnelle peuvent à l’occasion prendre forme des générations sociales au sens de Karl Mannheim : au sens de groupements sociologiques composés d’individus ayant sensiblement le même âge et partageant un vécu socio-historique commun [2].

Articulation. Rapports sociaux de sexe et rapports sociaux de génération s’articulent notamment au sein de la structure familiale. Ils constituent ainsi un complexe spécifique de rapports que l’on peut nommer rapports de reproduction puisqu’ils structurent le processus par lequel se trouve reproduit non seulement la population composant une formation sociale donnée, mais encore une partie des modèles culturels qui viennent informer socialement cette dernière – en somme le processus de transmission de son double patrimoine naturel (génétique) et culturel. Les systèmes de parenté, dans leur double dimension d’alliance et de filiation, mettent en forme ces rapports de reproduction.

Cette articulation forte entre rapports de sexes et rapports de générations laisse cependant clairement apercevoir la marge d’autonomie relative des uns par rapport aux autres. Car ni les premiers ni les seconds ne se réduisent au procès de reproduction dont la famille est le siège, ne se réduisant ni les uns ni les autres à l’univers familial.

Quant à leur articulation avec les rapports capitalistes de production, elle s’opère, elle aussi, à la fois dans le cadre de la structure familiale tout comme au-delà d’elle. Dans le cadre familial, cette articulation met en jeu la reproduction de la force de travail, moment crucial de la reproduction des rapports de production, dont l’institution familiale constitue l’un des opérateurs dans des rapports de complémentarité et de concurrence avec l’Etat (l’école, la protection sociale) et le marché (la circulation marchande de la force de travail). Au-delà de la famille, cette articulation met en jeu la division sociale du travail, moment des rapports capitalistes de production, qui affecte des positions différentes et inégales aux hommes et aux femmes, tout comme aux différentes générations sociales.

Sur l’un et l’autre plan, dans le cadre familial comme au-delà de lui, le caractère déterminant des rapports capitalistes de production apparaît clairement. Ce sont ces rapports dont le développement a imposé la famille nucléaire, avec sa configuration particulière de rapports de sexes et de rapports de générations, comme modèle dominant puis exclusif de structure familiale, marginalisant puis éliminant d’autres structures familiales primitivement concurrentes (telles la famille souche ou la famille patriarcale), au sein de l’Europe occidentale tout d’abord en tant que berceau historique de ces rapports, puis dans le restant des sociétés humaines au fur et à mesure où elles se sont trouvées intégrées dans leur orbite. Ce sont ces mêmes rapports qui ont, par ailleurs, modifié et qui continuent à modifier les règles régissant les rapports entre hommes et femmes tout comme ceux entre les différentes générations au sein de la division sociale du travail, en y abolissant d’anciennes frontières et inégalités entre eux pour en tracer des nouvelles. Enfin, c’est la prévalence de ces rapports capitalistes de production qui, plus largement, fixent les standards socioculturels (par exemple ceux véhiculés par la publicité, la mode, le sport, etc.) qui façonnent aujourd’hui les stéréotypes du masculin et du féminin, tout comme de l’enfant, de l’ado, du junior, du senior et du vieux.

[1] Cf. La préhistoire du capital. Le devenir-monde du capitalisme I, Editions Page deux, Lausanne, 2010, pages 43-75.

[2] K. Mannheim, Le problème des générations [1928], Nathan, 1990.

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Cet article d’Alain Bihr a été publié dans la revue Raison présente, N° 178, 2e trimestre 2011.

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