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octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Histoire-débat: «Le bolchevisme» (I)

Publié par Alencontre le 10 - mai - 2017

Lénine au centre, en 1897, de la Ligue pour la libération de la classe ouvrière

Par Georges Haupt

Le terme de bolchevisme, dérivé du substantif abstrait bolchinstvo (majorité), désigne la théorie révolutionnaire de Lénine et la praxis du Parti bolchevique dont celui-ci fut le fondateur, le dirigeant et le stratège. Les origines et l’évolution sémantique de ce mot, lointain souvenir d’un jargon d’exilés qui n’est entré dans le langage politique qu’à partir de la révolution de 1917, illustrent les vicissitudes, les métamorphoses du phénomène même qu’il désigne.

1. L’origine

• «D’abord, c’est un mot parfaitement incolore» [selon Berdiaev, 1874-1958, marxiste «convaincu», il s’en détourna rapidement, exilé de Russie en 1922, il exerça en Allemagne et en France sa carrière de philosophe des religions]. Son origine remonte à 1903, au IIe congrès du P.O.S.D.R. (Parti ouvrier social-démocrate de Russie). Réuni initialement à Bruxelles, puis contraint de siéger à Londres, ce congrès fut le point de départ de la plus grave division qu’ait connue la social-démocratie. Après le congrès, pour désigner les protagonistes des deux tendances majeures qui s’y étaient affrontées, on nomma «bolcheviks» (c’est-à-dire membres de la majorité) les partisans de la conception de Lénine, et «mencheviks» (minoritaires) ceux dont le chef de file fut Martov.

Lors du IIe congrès du P.O.S.D.R., les divergences éclatèrent à propos de l’article premier des statuts, sur la question de savoir qui serait considéré comme membre du parti. Celui qui «en reconnaît le programme et soutient le parti tant par des moyens matériels que par sa participation personnelle dans une des organisations du parti», selon la formulation de Lénine, ou celui qui, en reconnaissant son programme, «coopère personnellement et régulièrement sous la direction de l’une des organisations du parti», selon celle de Martov? Discussion oiseuse en apparence. En fait, les divergences sur le problème masquaient des dissensions plus profondes sur l’interprétation de la théorie marxiste de la révolution dans les conditions propres à la Russie. L’apparition et le développement du bolchevisme, en tant que théorie et praxis mûries en un long processus, doivent être situés dans un double contexte dont la complémentarité est organique: celui de la société russe industriellement peu développée, à l’orée de la révolution bourgeoise destinée à renverser l’autocratie tsariste, et celui de la doctrine marxiste, dans son évolution historique et dans son cadre.

Congrès de 1903 du POSDR

• Pour la social-démocratie, représentée dans les pays européens industrialisés par de puissants partis de masse, la Russie du début du XXe siècle apparaissait comme un cas tout à fait particulier. Dans ce pays, encore gouverné par un monarque absolu, une première tâche s’imposait à la social-démocratie: aider à l’accomplissement de la révolution bourgeoise démocratique, première étape historique vers la révolution socialiste. Pour accomplir cette tâche, il ne suffisait pas d’adapter la théorie marxiste de la lutte des classes, il fallait en outre tirer profit de l’expérience antérieure des marxistes, et notamment organiser un véritable parti. Or, depuis des années, la social-démocratie russe éprouvait des difficultés à quitter le stade des petits groupes où la propagande était la forme principale d’activité, pour passer à la création d’un parti structuré, capable de répondre aux exigences d’une action politique concertée à l’échelle nationale. Cela conféra une importance primordiale à la définition théorique du type particulier d’organisation dont devait disposer la social-démocratie russe pour «remplir sa mission historique».

2. Organisation du parti

• Le bolchevisme prit corps dans ces débats, et l’on peut situer la date de sa naissance au moment de la parution de la fameuse brochure polémique de Lénine Que faire? (1902), qui reste un document clé pour la compréhension de son histoire avant et même après la révolution d’octobre 1917. Ce livre eut un retentissement considérable dans les milieux révolutionnaires de l’époque; selon un contemporain – Charles Rappoport – «le Que faire? n’était pas à proprement parler un livre, mais une exécution capitale – et magistrale – du réformisme socialiste en la personne de Bernstein, et du réformisme syndicaliste prêché en Russie par Boris Kritchevsky». Ce pamphlet n’était pas seulement l’exposé systématique des vues de Lénine en matière d’organisation, et la définition de sa tactique; il contenait déjà les germes de la stratégie de l’avant-garde révolutionnaire qui forme, dans une certaine mesure, la quintessence du bolchevisme. A la différence de ses aînés, tel Plekhanov, Lénine ne s’affirme pas comme un exégète du marxisme, mais comme un théoricien de la révolution. Sa théorie, qui va se modeler dans les vicissitudes de la lutte, apparaît dès 1902 à la fois comme une innovation et comme un retour aux sources, celles du marxisme de 1848 qui avait à affronter à l’époque des objectifs similaires mais non identiques.

• La pointe polémique de Que faire? était dirigée contre un courant puissant dans le mouvement socialiste russe, auquel Lénine donna, pour l’histoire, le nom d’«économisme». Inspirés par une volonté de réalisme, et aussi par la révision du marxisme qu’Edouard Bernstein avait entreprise à l’époque dans le puissant parti allemand, les «économistes» défendaient l’idée qu’en Russie, où les forces ouvrières étaient bien faibles et la révolution fort problématique, la social-démocratie, au lieu de gaspiller en vain son énergie et de se sacrifier pour une illusion, devait se situer sur le terrain des réalités, c’est-à-dire axer la lutte sur le plan économique, celui des revendications ouvrières immédiates. La social-démocratie devait se fier à la spontanéité des masses pour acquérir une audience réelle et sortir de son isolement. Par là se trouvait posé le problème dont la complémentarité avec le précédent est évidente: le rapport entre la lutte économique et politique, entre la spontanéité des masses et le rôle d’avant-garde du parti conscient et directeur.

Dans sa réplique, Lénine formula de manière délibérément exagérée, comme il le fit ultérieurement remarquer, à la fois les prémisses théoriques et les modalités pratiques du bolchevisme. Il se livra à une critique de la doctrine de l’action spontanée des masses, et par là il marqua une rupture avec le fatalisme mécaniste. La classe ouvrière n’est pas spontanément socialiste ni révolutionnaire. La conscience de classe du prolétariat n’est pas un produit mécanique de sa situation de classe, elle doit être apportée du dehors. C’est le rôle du parti qui, matérialisant l’unification du mouvement ouvrier et du socialisme scientifique, constitue l’instrument seul capable d’exprimer consciemment le processus inconscient de l’histoire.

Sans l’intervention d’une avant-garde révolutionnaire consciente et active, la spontanéité des masses risquerait fort d’orienter le processus historique vers une contestation limitée, vers des réformes sociales qui impliqueraient le renoncement à toute perspective révolutionnaire.

• Mais de quel parti s’agit-il? C’est ici que sa réponse débordait largement le concept marxiste classique que les mencheviks, partisans d’un parti «ouvert», inspiré du modèle européen, faisaient leur. Le type de parti préconisé par Lénine est celui d’une avant-garde, constituée d’un petit nombre de révolutionnaires professionnels; condamnée, dans la Russie tsariste, à l’action clandestine, elle ne saurait être qu’un parti rigoureusement discipliné et extrêmement centralisé. La tâche essentielle du parti est de préparer la révolution; il doit donc servir de catalyseur et de ferment, et prévoir en tous domaines l’action à entreprendre dans une situation révolutionnaire. Il devient alors «à la fois – et au même degré d’intensité – producteur et produit, préalable et fruit des mouvements révolutionnaires de masse» (Lukács). Les principes exposés dans cet ouvrage de circonstance furent adaptés à la fluctuation des situations historiques sans être modifiés dans leur essence, les expériences servant à des approfondissements conceptuels.

3. Les débats de tactique

• Dans le cadre des controverses qui se déroulèrent entre les bolcheviks et les mencheviks – fractions adverses coexistant au sein d’un même parti – les divergences posées d’abord sous l’angle organisationnel s’élargirent et se précisèrent avec le déclenchement de la révolution russe de 1905. Ce fut la question de tactique et, par là même, la perspective d’une révolution bourgeoise démocratique qui prit la première place. A la tactique, préconisée par les mencheviks, qui s’insérait parfaitement dans les schémas de l’orthodoxie marxiste occidentale: rôle dirigeant de la bourgeoisie dans une révolution bourgeoise, conquête de la démocratie parlementaire dans laquelle les socialistes devraient refuser de se compromettre, Lénine, édifiant ainsi la tactique et la théorie bolcheviques de la révolution, opposait une plate-forme nouvelle en contradiction violente avec les théories social-démocrates. Reprenant l’idée (Marx, 1848) d’une révolution bourgeoise réussie contre la bourgeoisie, il considérait que la chute du tsarisme n’était possible que si l’on parvenait à mobiliser, aux côtés du prolétariat,

«les classes […] qui mènent une pénible existence petite-bourgeoise», c’est-à-dire essentiellement les masses paysannes. A l’inverse de ce qu’il en était dans les pays occidentaux, ces classes étaient encore, dans la Russie de 1905, capables d’action révolutionnaire. L’objectif de cette révolution, dont la force motrice devait être l’alliance de la classe ouvrière et de la masse des paysans, était l’instauration d’une dictature bourgeoise démocratique sous l’hégémonie de la classe ouvrière qui permettrait non seulement l’accélération du passage au stade capitaliste, mais des réformes politiques et économiques, préparant le passage à la révolution socialiste. Avec de tels alliés, la grande bourgeoisie ne serait plus à craindre, et les bolcheviks, lucides et dressés à une discipline sévère, seraient en mesure d’éliminer leurs concurrents socialistes révolutionnaires ou mencheviks, devenant ainsi les seuls maîtres de la république démocratique. Ce dernier point restait encore un objectif non formulé, mais implicite.

• Dans le tourbillon de la révolution de 1905, ces débats restèrent doctrinaux. Lénine lui-même fut pris de court par les événements, et ses partisans ne commencèrent à faire sentir leur influence que lors de la phase de déclin. La pratique de l’insurrection armée de décembre 1905 à Moscou, contestée par l’ensemble de la social-démocratie russe, fut l’une des expériences dont s’enrichit la théorie qui sera mise en pratique douze ans plus tard.

• Après l’échec de la révolution, au milieu du désarroi et de la débâcle provoqués par la défaite, contraint à nouveau à l’émigration, Lénine, tacticien habile, mais stratège intransigeant, se consacre à l’édification méthodique de ce qui sera le futur Parti bolchevique. Conserver le parti existant, le conquérir, tel est son objectif immédiat. Pour y parvenir, il n’hésite pas à multiplier les scissions, à mener une lutte acharnée contre les multiples fractions qui formaient les diverses tendances du menchevisme dont les traits s’apparentaient de plus en plus au modèle européen de la social-démocratie.

Le bolchevisme forma son style dans ces luttes et ces polémiques. Les efforts de Lénine portent dans trois directions: rétablir la discipline parmi ses propres partisans; s’implanter dans le mouvement ouvrier de Russie même; obtenir une reconnaissance internationale pour la représentativité de sa fraction. Le découragement consécutif à la révolution de 1905 gagne en effet les rangs des bolcheviks. Des divergences profondes sur les problèmes de la tactique à suivre, accompagnées d’un désarroi philosophique allant jusqu’à l’hérésie, s’avérèrent d’une gravité particulière dans une fraction qui se réclamait d’une discipline d’avant-garde et était composée d’une majorité d’intellectuels.

Le leadership même de Lénine fut alors mis en cause, le chef de file des bolcheviks de gauche, Bogdanov, devenant pendant un temps son principal rival. En 1908, il parvint à évincer Lénine et à prendre la direction politique et idéologique des bolcheviks. Victoire de courte durée, car Lénine sut rétablir la situation. Comme ce sera souvent le cas dans l’histoire du bolchevisme, le conflit politique à propos de la direction fut déguisé en conflit idéologique. Lénine, à la suite de Plekhanov et soutenu par lui, accusa Bogdanov de vouloir remplacer les conceptions de Marx par la philosophie d’Avenarius et de Mach. L’ouvrage qu’il écrivit alors, Matérialisme et empiriocriticisme, loin d’être une étude purement théorique et philosophique, fut l’instrument d’un duel politique, et joua sur le plan idéologique un rôle important dans l’élaboration du bolchevisme, définissant son armature, le principe d’une orthodoxie en tant que défense contre toute tentative d’hérésie.

• Dès 1911, Lénine était fermement convaincu du nouvel élan du mouvement révolutionnaire en Russie et du fait que les bolcheviks étaient en train de gagner la majorité du mouvement ouvrier. Dès lors, il prit résolument l’orientation qui devait aboutir, sur le plan de l’organisation, à une scission définitive avec les mencheviks, consommée déjà sur le plan de la doctrine. La conférence tenue à Prague, en janvier 1912, mit fin à jamais à la coexistence des bolcheviks et des mencheviks en un seul parti. Elle marqua aussi le tournant dans les rapports du bolchevisme avec la IIe Internationale et le début d’une crise.

 4. Le bolchevisme et la IIe Internationale

• Les divergences et les controverses qui opposaient les différentes fractions de la social-démocratie russe furent considérées longtemps par la plupart des chefs de la social-démocratie occidentale comme des altercations personnelles, caractéristiques du milieu de l’émigration. Le bolchevisme, même après la révolution de 1905, ne représentait pas, à leurs yeux, un courant nouveau, mais une simple fraction rivale; l’Internationale accepta l’explication de Plekhanov qui soutenait que «les divergences entre les deux fractions étaient minimes».

Seul un petit groupe particulièrement proche du mouvement russe, dont Rosa Luxemburg, condamna Lénine, qualifiant sa conception de «blanquiste» [référence, discutable, à Auguste Blanqui, 1805-1881, nommé «l’Enfermé» étant donné ces nombreuses années de prisons comme détenu politique] en matière de tactique.

• Pour faciliter la conciliation, le Bureau socialiste international, organisme exécutif de l’Internationale, fit des concessions à Lénine et lui accorda en son sein une des places réservées aux délégués russes. Là, Lénine pensait parvenir à faire sortir sa fraction de l’isolement et à imposer la reconnaissance de celle-ci par l’Internationale.

La politique à long terme qui, jusqu’en août 1914 et malgré toutes les vicissitudes, resta la ligne de conduite des bolcheviks à l’intérieur de l’Internationale fut double: elle consistait d’abord à affermir leur position au sein même de l’organisme de l’Internationale afin d’obtenir à la longue le droit d’être seuls à représenter le P.O.S.D.R., puis à s’opposer aux tendances réformistes en consolidant les liens entre les diverses tendances de gauche, pour aboutir à une sorte de front commun du «marxisme révolutionnaire». Malgré des succès épisodiques, ces objectifs ne se réalisèrent pas. Après la scission définitive avec les mencheviks, l’Internationale aborda avec insistance la question de l’unité du socialisme russe.

Or, Lénine se montra intransigeant et repoussa la thèse de ses adversaires selon laquelle il s’agissait simplement d’une crise traversée par le parti, aucune divergence de fond, susceptible de justifier la scission, n’existant dans la social-démocratie russe. Alors que les mencheviks limitaient le différend à son seul aspect organisationnel, Lénine s’efforcera vainement de donner à ce conflit une dimension plus vaste, portant sur les perspectives de la révolution russe. C’est la reconnaissance d’une stratégie orientée vers la révolution en Russie que Lénine tenta d’obtenir de l’Internationale. Mais ses tentatives pour convaincre l’Internationale de la maturation du processus révolutionnaire en Russie se heurteront au scepticisme des idéologues et des autorités du socialisme. En fait, dans le refus de l’unification, les considérations et les intérêts politiques concrets pesaient autant que les questions de principe. L’unification représentait aux yeux de Lénine une irréparable erreur: elle impliquait en effet que les bolcheviks acceptaient de partager les fruits de leurs longs efforts, et qu’ils renonçaient, alors même qu’ils étaient sur le point de réaliser ce but, à faire du bolchevisme la force socialiste la plus influente et la mieux implantée dans le mouvement ouvrier de Russie. Les arguments de Lénine furent contestés par ses adversaires qui ne se limitaient pas aux seuls mencheviks. Les bolcheviks se trouvèrent en butte à toutes les tendances et à toutes les fractions de la social-démocratie russe, de Plekhanov à Trotski, réunies en 1912 dans le «bloc d’août».

• Placés au centre des controverses, après 1912, le nom de Lénine et l’existence des bolcheviks devinrent familiers aux socialistes européens. Mais cette publicité en fait les desservait; ils furent l’objet d’une contestation générale.

Malgré leur propagande énergique, les bolcheviks ne seront pas entendus. Certes, dans les années 1907-1910, les efforts de Lénine pour nouer des liens avec les dirigeants et les militants qu’il estimait à l’aile gauche de l’Internationale aboutissent à quelques succès: ainsi, en 1907, au congrès international de Stuttgart, Lénine présente, avec Rosa Luxemburg et Martov, le fameux amendement à la résolution concernant la position des socialistes en cas de guerre. Mais, après 1911, les rapports se détériorèrent, et certains des principaux porte-parole de la gauche se montrèrent franchement hostiles à Lénine et aux bolcheviks.

Ce fut avant tout le cas de Rosa Luxemburg, qui condamna devant l’Internationale «les désirs de scission de Lénine», l’accusant d’un «fanatisme irresponsable», qualifiant son action de «perfide», ses assertions de «mystifications politiques»; elle rendit le groupe léniniste responsable «du chaos qui régnait dans le P.O.S.D.R.». Il ne s’agissait pas d’un revirement dans les positions de Rosa Luxemburg, mais d’une suite des vues qu’elle n’avait cessé de développer depuis 1904.

• Ces divergences complexes et tenaces touchaient à la fois les questions de tactique et de stratégie, plus particulièrement le problème de l’alliance des ouvriers avec les classes moyennes et la question nationale. Aussi bien sur le plan organisationnel que sur le plan théorique, les vues de Rosa Luxemburg étaient beaucoup plus proches des opinions de Trotski qui, à l’époque, était l’un des critiques les plus rigoureux du bolchevisme sans pour autant approuver le menchevisme. La polémique avec Rosa Luxemburg, jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, amena Lénine à préciser ses vues sur la question nationale, à la fois sur le plan théorique et sur le plan tactique. Sur ce point également, la théorie bolcheviste de la révolution trouva un élargissement où se mêlent traditions et innovations. Dans le sillage de Marx, Lénine, bien loin de réprouver l’idée et l’importance des mouvements nationaux, y voit un facteur primordial pour le succès de la révolution, une possibilité d’élargissement des alliances nécessaire pour la classe ouvrière de Russie.

• Ces divergences entre les bolcheviks et les autres animateurs de la IIe Internationale n’étaient pas d’ordre dogmatique. Pour Lénine, elles revêtirent de l’acuité dans la mesure où son esprit était hanté par la révolution qu’il jugeait imminente en Russie. Depuis 1912, toute l’attention des bolcheviks se concentrait dans cette direction. Tirant la leçon de l’expérience de 1905, ils étaient, à la fin de juillet 1914, beaucoup plus préoccupés de la grève générale à Petrograd que de la «montée des périls» en Europe. Ce ne sera pas cette fois la révolution, mais la guerre mondiale qui les prendra au dépourvu. Dès lors commence une nouvelle page de l’histoire du bolchevisme et de ses rapports avec l’Internationale; les rôles sont intervertis: d’accusés, ils se feront accusateurs.

En août 1914, avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’édifice cinquantenaire de l’Internationale s’écroule. L’internationalisme rhétorique ne résiste pas à l’épreuve, et les résolutions prises lors des congrès antérieurs restent lettre morte. Lénine et le petit état-major bolchevique qui a trouvé une nouvelle fois refuge en Suisse clament à la «trahison» en des termes catégoriques. Pour eux, «la faillite de la IIe Internationale est celle de l’opportunisme […] qui en ces dernières années a dominé pratiquement l’Internationale. Les opportunistes ont préparé de longue date cette faillite, en répudiant la révolution socialiste pour lui substituer le réformisme bourgeois…».

Selon ces analyses, la majorité des chefs de la IIe Internationale avaient trahi le socialisme, trahison «qui signifie la faillite idéologique et politique de cette dernière». La perspective de Lénine, pour l’interprétation de ce passé tout proche, est déterminée en dernière instance par les images et les idéaux qu’il projette déjà dans le futur. Elle se résume dans la stratégie: révolution comme réplique à la guerre, transformation de la guerre impérialiste en une guerre civile, de type révolutionnaire, 1919.

5. Impérialisme et révolution

• La Première Guerre mondiale, considérée comme impérialiste et combattue sans équivoque par les bolcheviks, leur permit d’élargir leur champ d’action et de réflexion. L’action se situa dans le domaine des réalités politiques: il fallait remplacer la IIe Internationale, qu’ils considéraient comme morte, par de nouveaux regroupements internationaux issus des convulsions de la guerre. Dès novembre 1914, l’idée d’une troisième Internationale est lancée: ses contours étaient encore vagues, mais ses buts précis. «La tâche de la IIIe Internationale consiste à organiser les forces du prolétariat en vue de l’assaut révolutionnaire à donner aux gouvernements capitalistes, en vue de la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays pour la conquête du pouvoir et la victoire du socialisme.»

Dès lors, les bolcheviks rompent délibérément avec l’Internationale traditionnelle. Ils prennent pour cible les partisans de cette dernière, qualifiés de centristes, qui, Kautsky en tête, préparent une issue pacifiste à la guerre et la reconstruction de la IIe Internationale. Estimant celle-ci «faite pour le temps de la paix, mais pas pour celui de la guerre», ils prennent l’initiative de regrouper sur cette plate-forme toutes les forces et toutes les fractions socialistes européennes adversaires de l’«union sacrée». En septembre 1915 se tient, à Zimmerwald, en Suisse, la première conférence des socialistes internationalistes qui tentent de concerter leur action. Les bolcheviks y participent. Ils sortent de l’isolement sans gagner en audience. Sur trente voix, Lénine n’en obtient que sept. Pourtant, les bolcheviks chercheront à comptabiliser ce demi-échec à leur actif. «Le succès de notre tendance est indubitable, écrira Lénine… Les ouvriers russes qui, dans leur écrasante majorité, nous ont suivis depuis 1912-1914 verront maintenant que notre tactique a été approuvée par une conférence internationale et que nos principes fondamentaux sont adoptés par un nombre toujours croissant de partisans et par les meilleurs éléments de l’Internationale prolétarienne.»

• Il ne s’agissait pas d’une vantardise mais d’un calcul de propagande tendant à démontrer l’audience internationale des bolcheviks, seule force révolutionnaire représentative en Russie. La guerre affermissait la conviction de Lénine de l’imminence de la révolution et produisait des changements tels qu’ils nécessitaient non seulement une rectification de la tactique, mais aussi une réévaluation du rôle et de la place du bolchevisme dans cette révolution. Mais la guerre révélait un autre phénomène: l’adhésion de la majeure partie des partis bourgeois ou

«petits-bourgeois», tel le menchevisme, à l’«union sacrée». Dès lors, la révolution en Russie ne pouvait se faire en accord avec eux mais contre eux. C’est le prolétariat qui prendra la tête de la future révolution bourgeoise en Russie, proclame Lénine dans des instructions qu’il élabore en octobre 1915 sur l’activité révolutionnaire en Russie, et où il identifie le prolétariat, en tant que force politique, avec le bolchevisme. Cette conviction de l’actualité de la révolution n’est pas un simple prolongement de ce qu’il prône depuis des années, mais prend une nouvelle dimension théorique.

• Au printemps de 1915, Lénine reprend l’ensemble de ces réflexions, ainsi que celles de jeunes théoriciens, tel Boukharine, dans l’œuvre qui présidera désormais à l’analyse des bolcheviks, et qui s’intitule: L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme lLa traduction plus exacte en termes de sens, à partir du russe, serait: l’impérialisme, l’étape supérieure du capitalisme de l’époque, dans la période analysée par Lénine, et non pas le «dernier stade» du capitalisme. Réd. A l’Encontre].

«La théorie de l’impérialisme est, chez Lénine, beaucoup moins une théorie de la genèse économiquement nécessaire et de ses limites économiques que la théorie des forces de classe concrètes que l’impérialisme déchaîne et rend opérantes, la théorie de la situation mondiale concrète qui a été créée par l’impérialisme» (Lukács). Sous l’angle économique, Lénine s’appuie sur les travaux de ses prédécesseurs, Hobson [journaliste économique anglais, 1858-1940], Hilferding [Rudolf Hilferding, d’orgine autrichienne, 1877-1941, certainement suite à un suicide car arrêté par le Gestapo à Paris, auteur, entre autres, du Capital financier en 1910], pour définir le capitalisme monopoliste, son mécanisme et son emprise universelle. Ces conclusions, le processus général qu’il dégage confèrent à ses analyses une portée stratégique et un élargissement théorique: la théorie léniniste de la révolution bourgeoise démocratique a désormais valeur d’analyse pour une révolution planétaire.

• Le capitalisme monopoliste apparaît non seulement comme la dernière phase d’un capitalisme qui a cessé d’être progressiste et dynamique et a pris un caractère parasitaire, mais aussi comme le générateur de la révolution. Le capitalisme monopoliste a créé, dans le sens propre du terme, une économie mondiale, et, dans le même temps, la politique mondiale est devenue une lutte pour la domination du monopole financier. Résultat inévitable de la rivalité des grandes puissances impérialistes, la guerre a accentué la pression sur les masses, mobilisé toutes les réserves d’hommes disponibles dans les pays impérialistes, entraînant en même temps ceux qui subissaient la domination coloniale. Elle a mis à nu le système et souligné ses contradictions, et la crise ouverte par la conflagration a rendu évidente l’unique issue: la révolution. Mais, système mondial, l’impérialisme ne peut être vaincu par la seule force du prolétariat européen. Or, l’impérialisme, dont le système colonial représente une partie organique, a aussi mis en marche contre sa propre domination des forces historiques nouvelles, les peuples d’Asie, ceux qui subissent la domination coloniale. La conjonction de ces forces n’est pas seulement devenue possible, mais nécessaire. Dans le cadre de cette analyse de l’impérialisme, la révolution en Russie («maillon le plus faible dans la chaîne de l’impérialisme») n’apparaît pas seulement comme inévitable, mais acquiert une importance cruciale. Le rôle de cette révolution bourgeoise démocratique est de devenir le catalyseur et le détonateur d’un soulèvement planétaire. Son «caractère national et paysan»Labourage de fortune devait servir d’exemple aux peuples de l’Asie, et son «caractère prolétarien aux ouvriers d’Occident» (Rosenberg). Cette analyse théorique devait être à la base de la stratégie bolchevique de la révolution mondiale. (A suivre, le 11 mai 2017, cliquez ici)

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Madeleine Rébérioux (1920-2005) a dressé cette courte biographie de Georges Haupt:

Georges Haupt est né dans une famille de la bourgeoisie juive d’Europe centrale, grâce à laquelle il a participé tout enfant à plusieurs cultures. Sa famille tout entière disparut dans les camps hitlériens. Son adolescence, il la passa à Auschwitz. A la libération, de retour dans sa Transylvanie devenue roumaine, il commença ses études supérieures puis entra à l’université de Leningrad où il soutint une thèse sur les rapports entre révolutionnaires russes et roumains dans la seconde moitié du xixe siècle. De 1953 à 1958, en même temps qu’il enseignait à l’université de Bucarest et animait la revue Studii, il dirigea la section d’histoire moderne et contemporaine de l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences. Formé au marxisme par quelques maîtres soviétiques qu’il admirait, il n’en était que plus sensible aux répressions staliniennes et aux menaces de carcan intellectuel dont le stalinisme était porteur.

C’est dans ces conditions qu’il quitta en 1958 Bucarest pour Paris, désireux désormais d’éclairer le mouvement et les idéologies socialistes par l’érudition la plus minutieuse et la problématique la plus ample. La confiance de Camille Huysmans lui ouvrit les archives du Bureau socialiste international (IIe Internationale), et sa connaissance des fonds d’archives de toute l’Europe lui permit de soutenir, dès 1962, sous la direction d’Ernest Labrousse, une thèse sur la IIe Internationale. La même année, il entra au comité de rédaction du Mouvement social, l’année suivante à celui des Cahiers du monde russe et soviétique. Directeur d’études à l’EHESS (Paris); à partir de 1969, directeur du Centre d’études sur l’U.R.S.S. et l’Europe orientale à partir de 1976, il enseigna en outre, épisodiquement, à Vincennes et, pendant plusieurs années, à la Fondation nationale des sciences politiques.

Il avait acquis la nationalité française, mais ses recherches et son enseignement le conduisaient fréquemment aux États-Unis (notamment à l’université de Madison), en Grande-Bretagne, en Italie (il assurait un cycle de formation à la Fondation Lelio-et-Lisli-Basso), en Autriche et en Allemagne, au Canada et en Suisse, en Hongrie et en Bulgarie. La mort le frappa à l’aéroport de Rome, le 14 mars 1978, au moment où il rentrait à Paris. Il avait à peine cinquante ans.

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