dimanche
23
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Naoto Matsumura à Fessenheim le 9 mars lors de la manifestation: trois ans après Fukushima

Naoto Matsumura à Fessenheim le 9 mars lors de la manifestation: trois ans après Fukushima

Par Thierry Ribault

Antonio Pagnotta, est tombé en extase devant une nouvelle icône : Matsumura Naoto, « fermier » de son état, vivant à Fukushima dans l’ex-zone interdite, avec ses bêtes. Cet homme, explique Antonio Pagnotta, nous montre la marche à suivre en cas d’accident nucléaire en France : « Quand le désastre nucléaire arrivera, il faudra se battre à mains nues. Il faudra faire appel à ce qu’on connaît de mémoire archaïque, c’est-à-dire la spiritualité ». Raison pour laquelle, nous est annoncée depuis mai 2013, stratégie de communication oblige, la venue prochaine, en France, de ce shintoïste des grands espaces contaminés. Que Pagnotta, journaliste, épaulé de « militants écologistes issus de plusieurs associations » (dont Greenpeace), fasse de ce désormais labellisé « dernier homme de Fukushima », pur produit de la blogosphère écologico-animalière, une aubaine commerciale à la philosophie nauséabonde, n’est pas le plus grave : chacun fait ce qu’il peut. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’inconséquence des propos que tiennent ces boy scouts Nouvel Age promoteurs de nihilisme, prétendant fournir, par la pédagogie du sacrifice, la clé du combat contre la radioactivité, le nucléaire et ses défenseurs.

« La troisième voie : rester malgré les radiations »

Récemment, un groupe d’antinucléaires dissidents s’est aventuré à émettre de sérieuses réserves quant au bien fondé du « Matsumura tour ». Les pèlerins voyagistes leur ont donné pour toute réponse : « La technocratie a contaminé certains militants anti-nucléaires et lorsqu’ils pratiquent la censure, ils abandonnent la démocratie. La négation du témoignage est le déni de la liberté d’expression. […] Face au désastre nucléaire auquel se préparent désormais les autorités de sûreté nucléaire françaises, Naoto Matsumura est une figure de grande humanité, peut­ être le premier homme de Fukushima. » Antonio Pagnotta et ses frères remisent donc au rayon du quasi-terrorisme les critiques de ceux qu’ils qualifient de « groupuscule d’anonymes anti-nucléaires » issus de « la militance anti­nucléaire radicale, qui dans sa guerre totale contre le nucléaire, oublie l’écologie ».

Une drôle d’écologie pourtant : « J’ai toujours pensé, ajoute l’un des suiveurs de Pagnotta, qu’il y aurait (face à l’accident nucléaire) deux types de réponse : la fuite ou le confinement. Avec Le dernier homme de Fukushima, on comprend qu’il existe aussi une troisième voie, celle de rester malgré les radiations » écrit ce co-organisateur de la mise en spectacle du malheur, prônant un véritable ghandisme radiologique. « Le refus (de Mastumura) d’évacuer est un défi face à Tepco, l’opérateur nucléaire, un acte de résistance non-violente », déclarent ceux qui pourraient, à première vue, sembler bien naïfs à défendre l’idée qu’on puisse s’opposer à Tepco par un acte de paix. Cependant, la suite de leur propos lève les ambiguïtés et révèle le fond de leur doctrine : « Il est porteur d’un témoignage extrême rappelant celui de la première torche vivante au Vietnam en 1963 ».

Ailleurs, ils alertent encore du fait que « Matsumura, dans sa résistance quotidienne nous apprend que, non seulement les êtres humains sont à protéger, mais aussi leurs compagnons, les animaux. » Ainsi, niant le fait que l’animal irradié constitue déjà une étape décisive vers cet « animal-machine » qu’ils dénoncent eux-mêmes, voici qu’au nom de la défense des « Droits aux Animaux », les spiritualistes de l’écologie tentent de nous faire croire que la mort par irradiation serait plus respectueuse de l’animal que son équarrissage avant, au choix, la tumeur cancéreuse ou l’écrasement sur l’autoroute.

Au-delà du sentiment d’effarement que l’on ressent face à un argumentaire qui nous enjoint un jour à sauver « la République et la démocratie » que « l’électronucléaire mettrait assurément en danger en cas de désastre » ; et le suivant, à protéger les « êtres humains et les animaux » ; au-delà de la confusion qui, dans une même déclaration, fait passer Matsumura du statut de « dernier » à celui de « premier homme » de Fukushima – sans que l’on comprenne s’il s’agit d’un appel à ce que d’autres le rejoignent en zone contaminée pour grossir les rangs d’une congrégation de la troisième voie – voyons les enjeux de ce message.

Matsumura n’est pas le « dernier homme de Fukushima »

Sur les 2 millions de personnes que compte le département de Fukushima, au total 160.000 ont officiellement évacué, soit 8%, dont 63.000 à l’extérieur du département. La majorité des habitants est restée. Des municipalités proches de la centrale, 83.000 personnes ont été évacuées, et, au jour d’aujourd’hui, entre 20% et 50% d’entre elles seraient revenues, selon les communes, à l’exception il est vrai, de Omura et Tomioka, où les taux de retour sont faibles. Plusieurs milliers de personnes vivent donc actuellement dans des zones hautement contaminées à Fukushima, et l’annonce par le gouvernement, ce 23 février, de la levée de l’interdiction de résidence dans les dernières zones restreintes va dans le même sens, au motif que « les ordres d’évacuation interfèrent avec la liberté, garantie par la Constitution, qu’a chacun de choisir son lieu de résidence » et que « le gouvernement n’a pas le droit de retarder la reconstruction de votre vie ».

japon-fukushima-radioactiviteOn peine, par conséquent, à justifier une argumentation qui voudrait faire passer Matsumura pour le dernier (comme pour le premier) homme de Fukushima. Et ce d’autant moins que d’autres fermiers ont depuis trois ans, adopté une position similaire. Yoshizawa Masami, par exemple, éleveur de Namie également implanté dans l’ex-zone interdite, continue de s’occuper de ses 360 vaches dans son « Ranch de l’espoir ». Souhaitant témoigner du fait que « tous les Japonais ne sont pas passifs », il déclare : « Mes vaches et moi, nous montrerons que le changement est encore possible ».

Si, d’ailleurs, au Japon, ces réfractaires ne sont pas blâmés par les rares personnes qui leur prêtent attention et s’activent, elles aussi, par d’autres moyens, à la gestion des dégâts, il ne viendrait à l’idée de personne d’en faire les incarnations d’une « voie » à suivre face à l’inachevable désastre. D’autant que chacun sait, intelligemment, que de telles « expériences » font les choux gras des scientifiques qui les auscultent, et des factions d’extrême droite, d’extrême gauche et religieuses qui les infiltrent.

Alors, sans doute, les tour-operators du risque maximum utilisent-ils dans une acception métaphorique l’idée du « dernier homme » : au prétexte qu’il constituerait à lui seul un défi pour TEPCO, cet « irradié volontaire » héroïque, prêt à mourir sur la croix du calvaire, permet l’éloge du « sacrifice », terme utilisé par Pagnotta en personne, en une pure mise en fiction des résistances au monde-comme-il-va. Ayant certes l’avantage d’aimanter une audience en quête de compassion et de déculpabilisation, ce tour de passe-passe atteindra son but et fera de ce bébé-Christ animiste, le meilleur alibi pour chacun à ne pas agir, se transformant plutôt, sautant de joie et de bonhommie, en « torches vivantes », payant de sa vie afin de devenir responsable de ce qu’il n’a pas choisi – c’est-à-dire sa propre destruction.

Le « retour d’expérience » d’une expérience sans retour

On comprend mal un tel positionnement de la part d’écologistes qui reprochent leur « radicalité » à ceux qui les critiquent, et l’on ne peut s’empêcher de penser qu’ils font leur le principe du national-nucléarisme, idéologie de la défense en profondeur de la société nucléaire organisée autour de la déréalisation de la perception du monde, que la catastrophe de Tchernobyl avait déjà permis d’établir : tous les risques sont acceptables quand on fait en sorte de ne pas laisser à ceux qui les prennent la possibilité de les refuser.

Certes la narration de ces mythologues ne manque pas de lyrisme : « Le projet que voulait développer Matsumura était la base de toute civilisation : un noyau de vie autour duquel la ville pourrait recommencer à vivre, la ferme originelle. Le petit village minuscule qu’avait été Tomioka dans la nuit des temps pourrait ainsi être recréé, première étape nécessaire au retour de la civilisation ».

Mais cet inquiétant « retour de la civilisation » qu’ils invoquent, n’est pas autre chose qu’une mise en pratique du principe selon lequel toutes les religions sont, au plus profond d’elles-mêmes, des systèmes de cruauté. Cette spiritualisation de la menace à laquelle ils nous convient et leur appel au retour à la terre originelle travaillent à l’intériorisation de la violence et ne constituent en rien un défi pour quiconque, et encore moins pour une solide TEPCO nationalisée et déresponsabilisée. Elle ne fait que transformer l’horreur en espoir d’une récompense qui ne viendra jamais.

En réponse au culte du risque, probabilisable donc gérable à l’infini, qui sied si bien au cynisme pragmatique des nucléaristes, ces antinucléaires réformés, amoureux du malheur, nous invitent au partage de la morale métaphysique du culte de la menace.

Mais ce dont les gens ont besoin, ce n’est pas d’un « retour d’expérience offert par Matsumura en mots simples et directs » comme nous le proposent ces indignés de l’atome, fusse-t-il celui d’une « torche vivante » à laquelle se réchauffent les fanatiques sans lendemain, mais d’un renversement des causes réelles de la menace qui pèsent sur eux, de leur malheur et de leur souffrance. Or, quel « retour d’expérience » peut-on attendre d’une expérience sans retour ?

« Radioactivité »… que ce mot n’alarme personne !

Matsumura Naoto s’apprête donc à faire l’objet d’une monstration de foire intercontinentale, les monstres étant bien sûr ceux qui applaudissent. Il passera « au château de Versailles », à Bure et à Fessenheim où ses groupies donneront raison à ceux qui considèrent que, dans nos sociétés, il y a toujours plus d’hommes en trop. Contribuant au pathos qui broie moralement l’homme, cet humanisme à l’usage des masses, pure abstraction de l’homme qui exige que les individus aient une idée misérable d’eux-mêmes, et fait dépendre la justice de la conversion à la vertu du sacrifice, pour les « générations futures » probablement, contribue à accroître comme jamais encore la soumission volontaire.

Les antinucléaires écologues qui font pourtant de la radioactivité l’origine de bien des maux, souscrivent simultanément à l’idée qu’au fond, elle ne doit alarmer personne lorsqu’elle est sublimée, s’empêchant ainsi de créer des conditions telles que sa raison d’être soit supprimée.

Tandis que les défenseurs du nucléaire appellent à une adaptation des corps au rayonnement, les écologistes appellent à une adaptation des esprits, nul ne semblant songer que l’on pourrait, en toute simplicité logique, adapter le réel au maintien de la vie. (Kyoto, le 27 février 2014)

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Thierry Ribault est chercheur au CNRS, Centre Lillois d’Etude et de Recherche Sociologiques et Economiques, Université de Lille 1, France.Il a vécu dix ans au Japon durant les deux dernières décennies et y est présent depuis 2009 et le début de la catastrophe de Fukushima.  Il a fait paraître de nombreux articles, chroniques et tribunes consacrés à la diversité des voix japonaises face aux mesures prises par l’establishment politique et scientifique durant la crise nucléaire, et est co-auteur avec Nadine Ribault du livre  Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima – Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 144 p, 2012. Il est en charge depuis janvier 2013 de la direction scientifique du Laboratoire International Associé CNRS : « Protection humaine et réponses au désastre », en partenariat avec l’université Doshisha de Kyoto et l’université de Fukushima. Il est co-auteur et co-réalisateur avec Alain Saulière de trois films documentaires : Dissonances (2010, 50 mn, prix du festival du film de chercheur de Nancy 2012) ; Désertion Sensible (2012, 102 mn) ; Gambarô (Courage !)  (51mn, 2014), relatif au désastre de Fukushima.

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