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A l'encontre

La Brèche

La Chine en révolte (II)

Publié par Alencontre le 17 - mars - 2013

Par Eli Friedman

Travailleurs et travailleuses de Honda de Sihsan faisant face aux responsablesen syndicat unique officiel, avec des casquettes jaunes... de bon aloi.

Travailleurs et travailleuses de Honda de Sihsan faisant face aux responsables en syndicat unique officiel, avec des casquettes jaunes… de bon aloi.

Le jeudi 14 mars 2013, la «cheminée» du Grand Palais du Peuple, situé à Pékin, place Tiananmen – une place qui est effacée de l’histoire officielle du Parti communiste chinois (PCC) car elle renvoie aux manifestations d’étudiants, d’intellectuels et d’ouvriers qui réclamaient des réformes démocratiques entre le 15 avril 1989 et le 4 juin 1989, date à laquelle commence une opération de répression qui va bien au-delà de la «place» elle-même –, était observée par la presse internationale. La surprise n’était pas exactement à l’ordre du jour. La «fumée rouge» fut expectorée par le chef de la propagande, le camarade Liu Yunshan: «J’annonce maintenant que le camarade Xi Jinping est élu président de la République populaire de Chine», pour les dix ans à venir. En effet, le mandat de cinq ans est quasi automatiquement renouvelé (sauf accident à la Ratzinger ou événements socio-politiques d’ampleur).

Les applaudissements, parfaitement synchronisés, ont fusé du parterre. Les quelque 3000 députés de l’Assemblée nationale populaire s’inclinent; ils ont voté à 2952 voix pour Xi Jinping, trois ont eu l’audace de s’abstenir et l’un a voté non. Sur les réseaux sociaux un facétieux a posé la question: «Quel délégué s’est trompé de bulletin?»

Les «délégués» du peuple arrivent, en bon ordre, a l'Assemblée nationale populaire le 14 mars

Les «délégués» du peuple arrivent, en bon ordre, à l’Assemblée nationale populaire le 14 mars

Les délégués étaient arrivés dans ces cars bien gardés – pour donner l’image d’une ascèse quasi franciscaine et éviter le défilé de limousines «à l’heure de la frugalité» déclarée tant la corruption a pris ses aises – sur une place «propre en ordre», sans présence du «peuple». Le «camarade président» Xi Jinping, après son élection, serre avec autorité la main de son prédécesseur: Hu Jintao. L’incertitude, qui n’existait pas, a officiellement pris fin.

Xi Jinping, âgé de 59 ans, avait déjà accédé, de fait, à la tête du parti unique en octobre 2010, date de sa nomination à la vice-présidence de la Commission militaire du PCC. Il avait devancé son potentiel rival, le vice-président et futur Premier ministre: Li Keqiang.

Xi Jinping est le fils du général Xi Zhongxun (1913-2002), ancien vice-président de l’Assemblée populaire et vice-premier ministre, avant d’être écarté par Mao dans le cadre de ladite Révolution culturelle. Il sera «réhabilité» par Deng Xiaoping, qui engagea le «mouvement de réformes», une fois la répression de Tiananmen ayant passé par là. Deng fit l’honneur au père de Xi Jinping d’être intronisé parmi les «Huit immortels du Parti communiste». Une formule qui fait référence aux divinités du taoïsme, sorte de talismans (dans la «culture populaire») qui permettent de lutter contre le mal. Xi Jinping n’a donc pas volé le titre de membre de la génération des «Princes rouges».

Il devra faire face, dans le futur, non seulement à ses promesses qualifiées par lui «de rêve chinois», mais à une instabilité économique sous-estimée par divers économistes obnubilés par l’essor du PIB chinois (bulle immobilière, masse monétaire et crédits mal contrôlés, surcapacités de production sectorielles). En outre, une exaspération sociale s’exprime de diverses façons: dans les entreprises et les lieux de travail (salaires, conditions de travail, accidents, etc.); face aux expropriations de maisons dans les périphéries urbaines ou dans les villes, ainsi que face aux destructions de vastes quartiers anciens avec un relogement pas assuré et/ou à un prix élevé; face à une pollution qui bat de loin les records de croissance; face à une corruption généralisée et à l’accumulation de fortunes qui sont «expatriées», par précaution.

La carte du PCC – au sein duquel la lecture de batailles de fractions est difficile à effectuer – réside, depuis plus de 20 ans, dans le nationalisme, idéologie de substitution et amortisseur-étouffoir politico-idéologique. Il fournit, en même temps, une justification pour la répression au nom du «sabotage de l’affirmation et de la défense nationale» d’une grande puissance longtemps méprisée et qui doit retrouve sa place d’honneur «au milieu du monde». Ce nationalisme se traduit, aujourd’hui, non seulement par le renforcement des forces armées, mais par l’affirmation d’une souveraineté sur les «mers de Chine», dont la carte est étendue sur la base d’une cartographie issue de l’Académie des sciences en géographie.

De concert, la direction du PCC et son vaste appareil étatico-partisan – dont des individus contrôlent une partie de l’accumulation du capital en conjonction avec un secteur du capital dit privé – devront assurer la cooptation et satisfaire un secteur des dites couches moyennement riches. D’où la glorieuse expression de Xi Jinping: construire une «société de moyenne aisance».

Celles et ceux pour qui le confort n’est pas encore un présent qui chante se réveillent. Ils manifestent et se révoltent. C’est ce qu’Eli Friedman décrit dans la seconde partie de son article (voir la première partie de cet article publié sur ce site en date du 11 mars 2013). Le titre – «La Chine en révolte» – est peut-être hyperbolique, mais la rédaction est précautionneuse. Toutefois, il renvoie à une réalité qui suscite de nombreuses préoccupations au sein des «sphères dirigeantes». (Rédaction A l’Encontre)

*****

Tout cela (une résistance devenue partiellement offensive) présente un sévère défi au modèle de développement orienté sur l’exportation et la «répression salariale» qui a caractérisé l’économie politique des régions côtières du sud-est de la Chine pendant plus de deux décennies. A la fin de la vague de grèves de 2010, les commentateurs des médias chinois estimaient que l’époque du travail à bas salaires était arrivée à son terme.

Mais si de telles avancées matérielles peuvent susciter de l’optimisme, la profonde dépolitisation fait que les travailleurs ne peuvent pas tirer de grands avantages de ces victoires. Toute tentative par les travailleurs d’articuler une ligne politique explicite est immédiatement brisée par la droite et ses alliés étatiques qui évoquent le spectre de l’anarchie: voulez-vous réellement retourner au chaos de la Révolution culturelle?

Occident on estime qu’«il n’y a pas d’alternative» [référence à la formule de Margaret Thatcher, première ministre du Royaume-Uni de 1979 à fin 1990], mais en Chine deux alternatives officielles sont évoquées: soit une technocratie lisse et efficace (la «fantaisie singapourienne»), soit une violence politique sans restriction, sauvage et profondément irrationnelle. Les travailleurs se soumettent donc à contrecœur à la séparation qu’impose l’Etat entre les luttes économiques et les luttes politiques. Ils présentent leurs revendications comme étant économiques, légales et en accord avec l’idéologie abrutissante de l’«harmonie», en sachant que dans le cas contraire ils subiraient une répression étatique sévère.

Les travailleurs peuvent obtenir une augmentation salariale dans une usine, ou une mesure de sécurité sociale dans une autre. Mais ces révoltes en ordre dispersé, éphémères et avec un facteur subjectif n’ont pas réussi à cristalliser une forme durable d’organisation anti-hégémonique capable d’exercer une contrainte de classe sur l’Etat ou sur le capital.

Par conséquent, lorsque l’Etat intervient en faveur des travailleurs – soit en soutenant immédiatement leurs revendications pendant des négociations de grévistes, soit en passant des lois améliorant leurs conditions matérielles – son image de «colosse bienveillant» est renforcée: l’Etat a fait ces choses non parce que les travailleurs les ont revendiquées, mais parce qu’il se préoccupe des «groupes faibles et défavorisés» (c’est ainsi que le lexique officiel désigné les travailleurs).

C’est uniquement en effectuant une coupure idéologique entre la cause et l’effet à niveau symbolique que l’Etat parvient à maintenir le simulacre que les travailleurs sont effectivement «faibles». Etant donné le relatif succès de ce projet, la classe travailleuse est politique, mais reste aliénée de sa propre activité politique.

Pour comprendre comment cette situation a pu se maintenir, il faut comprendre la position sociale et politique de la classe ouvrière aujourd’hui. Les travailleurs et travailleuses chinois sont très éloignés des prolétaires héroïques et hyper-masculinisés des affiches de propagande de la Révolution culturelle. Dans le secteur étatique, les travailleurs ne sont jamais réellement, comme le prétend l’Etat, les «maîtres de l’entreprise». Mais on leur garantit un emploi à vie; et leur unité de travail prend aussi en charge le coût de reproduction sociale en fournissant le logement, l’éducation, les soins de santé, les retraites et même les noces et les funérailles.

Dans les années 1990, le gouvernement central a entrepris massivement de privatiser, réduire ou priver de subsides beaucoup d’entreprises appartenant à l’Etat, ce qui a entraîné des dislocations sociales et économiques importantes dans la «Rust Belt» [«ceinture de rouille», ceinture d’usines en déchéance, formule utilisée aux Etats-Unis] du nord-est chinois. Même si les conditions matérielles pour les travailleurs restent meilleures en termes relatifs dans les firmes d’Etat, ces entreprises sont actuellement de plus en plus gérées dans la logique d’une maximisation du profit.

Un développement plus intéressant dans l’immédiat est l’apparition d’une nouvelle classe ouvrière, composée de migrants de la campagne venus en masse aux villes du «Sun Belt» [par référence aux Etats du Sud et de l’Ouest des Etats-Unis, plus dynamiques économiquement] du sud-est de la Chine. Au début de la transition au capitalisme ouvert, en 1978, les paysans ont pu bénéficier de quelques avantages, puisque le marché pratiquait des prix plus élevés pour les produits agricoles que ceux fixés par Etat.

Mais au milieu des années 1980, ces avantages ont commencé à disparaître sous l’effet de l’inflation rampante. Alors, la population paysanne a commencé à devoir chercher de nouvelles sources de revenu. Lorsque la Chine a ouvert ses portes dans les régions côtières du sud-est à des entreprises orientées sur l’exportation, ces paysans sont devenus des travailleurs migrants.

En même temps, l’Etat a découvert que nombre d’institutions héritées de l’économie de commandement central étaient utiles pour améliorer les chances d’accumulation privée. La principale d’entre elles était le houkou ou système d’enregistrement des familles [une sorte de contrôle des habitants et de leur localisation spatiale], qui liait les prestations sociales d’un individu à un lieu particulier. Le houkou est un outil de gestion complexe et de plus en plus décentralisé, mais, surtout, ce système institutionnalise la coupure spatiale et sociale entre les activités productives et reproductives des travailleurs migrants – entre leur vie au travail et leur vie dans le foyer familial.

Cette séparation a façonné tous les aspects des luttes de travailleurs migrants. Les jeunes migrant·e·s arrivent dans les villes pour travailler dans des usines, des restaurants et de vastes chantiers. Ils peuvent aussi verser dans la petite criminalité, vendre de la nourriture dans les rues ou gagner leur vie comme «travailleuses du sexe». Mais l’Etat n’a jamais prétendu que les migrant·e·s étaient formellement égaux aux résidants urbains ou qu’ils pouvaient rester en ville à long terme.

Les migrants n’ont pas accès aux services publics dont bénéficient les résidants urbains, parmi lesquels les services de santé [certes avec une relative parcimonie], le logement [souvent remis en question] et l’éducation. Les migrant·es ne peuvent entrer dans la ville qu’après avoir reçu la permission officielle. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il arrivait fréquemment que les migrants soient arrêtés, battus et «déportés» parce qu’ils n’avaient pas les papiers requis. Pendant au moins une génération l’objectif premier des travailleurs et travailleuses migrants était de gagner autant d’argent que possible avant de rentrer à leur village à l’âge d’environ 25 ans pour se marier et fonder une famille.

Les travailleurs migrants qui s'apprêtent à prendre le train

Les travailleurs migrants qui s’apprêtent à prendre le train

Il existe d’autres dispositions formelles pour assurer que les migrant·e·s ne puissent pas s’installer en ville. Le système d’assurance sociale (y compris l’assurance santé, la retraite, l’assurance chômage, l’assurance maternité et l’assurance pour les accidents de travail) est organisé à niveau municipal. Ceci signifie que la petite minorité de migrants qui ont la chance d’avoir une assurance payée par l’employeur versent des primes pour un système dont ils ne bénéficieront jamais. Si les retraites ne sont pas «transportables» dans leur région de provenance, pourquoi les migrants revendiqueraient-ils qu’on les améliore? Il est donc logique que les revendications des travailleurs se focalisent davantage sur les questions salariales immédiates.

Ainsi, du point de vue subjectif, les migrant·e·s ne s’identifient pas comme des «travailleurs», ils ne se considèrent pas comme faisant partie de la «classe travailleuse». Ils se considèrent comme des mingong ou travailleurs-paysans qui «vendent leur travail» (dagong) plutôt que comme ayant une profession ou une carrière. La temporalité de ce rapport au travail est peut-être la norme sous le capitalisme néolibéral, mais les taux de rotation dans beaucoup d’usines chinoises est étonnant, dépassant parfois 100% par année.

Tout cela a eu d’énormes implications pour la dynamique de la résistance des travailleurs. Par exemple, il y a très peu de luttes portant sur la durée de la journée de travail. En effet, pourquoi des travailleurs voudraient-ils rester plus longtemps dans une ville qui les rejette? Le discours d’un «équilibre de la vie au travail» ne signifie rien pour un travailleur migrant âgé de 18 ans qui travaille dans une usine suburbaine de Shanghai. Dans ces villes, les migrants vivent pour travailler – non pas dans le sens de l’auto-réalisation mais dans le sens très littéral. Si un travailleur part de l’idée qu’il ne fait que gagner de l’argent pour le ramener chez lui, il y a peu de raisons (ou d’opportunité) de revendiquer d’avoir plus de temps «pour autre chose» dans la ville.

Autre exemple: chaque année, juste avant le Nouvel An chinois ]calendrier lunaire, il tombe entre le 20 janvier et le 20 février], le nombre de grèves dans la construction augmente brusquement. Pourquoi? Parce que cette fête est le seul moment de l’année où la plupart des migrants rentrent dans leurs villes et villages d’origine. C’est le seul moment où ils peuvent voir leurs familles, y compris leurs conjoints et enfants. Les travailleurs de la construction ne sont en généralement payés qu’à la fin du chantier, mais le non-paiement des salaires a été endémique depuis la dérégulation de l’industrie dans les années 1980. Or, l’idée de rentrer chez eux les mains vides est inacceptable pour les travailleurs, puisque la seule raison qui les avait attirés vers la ville était l’espoir de salaires un peu plus élevés. D’où les grèves.

Autrement dit, les travailleurs migrants n’ont pas tenté de lier les luttes dans la production à des luttes sur d’autres aspects de la vie ou à des questions sociales plus larges. Ils sont coupés de la population locale et n’ont pas le droit de s’exprimer en tant que citoyens. Les revendications salariales ne se sont donc pas élargies pour inclure des requêtes pour de meilleurs horaires, de meilleurs services sociaux ou de droits politiques.

Le capital, par contre, a pu s’appuyer sur plusieurs méthodes éprouvées pour augmenter le taux de profit. A l’intérieur des entreprises, le développement le plus important de ces dernières années – déjà bien connu des travailleurs aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon – est la croissance exponentielle de plusieurs types de travail précaire, dont le travail temporaire, le travail des étudiants et surtout du travail intérimaires, y compris sur appel.

Ces travailleurs et travailleuses sont directement recrutés par des firmes de travail intérimaire – dont beaucoup appartiennent aux bureaux de travail locaux – qui les acheminent ensuite sur les sites où on les mettra au travail. Cette manière de procéder rend évidemment opaque les relations de travail et augmente la flexibilité pour le capital. Le travail intérimaire et sur appel concerne actuellement un énorme pourcentage de la force de travail (souvent plus que 50% dans une entreprise), dans un éventail incroyablement varié d’industries, y compris les secteurs de la manufacture, de l’énergie, du transport, de la banque, la santé, du sanitaire et de l’industrie des services. La même tendance est apparue dans les entreprises privées domestiques, privées étrangères et étatiques.

Récemment une des «grandes histoires» a été le déménagement du centre industriel qui se trouvait dans les régions côtières vers la Chine centrale et occidentale. Ce réaménagement spatial entraîne d’énormes conséquences sociales et politiques. Il ouvre de nouvelles possibilités de transformation à la classe travailleuse. Il est clair que la réalisation de ces transformations est une question qui ne pourra se résoudre que dans la pratique.

Dans ce domaine, le cas de Foxconn, l’employeur privé le plus important de Chine [qui travaille entre autres pour Apple], est instructif. Cette compagnie avait déjà déménagé de son lieu d’origine à Taiwan vers Schenzhen, sur la côte. En 2010, elle a connu une vague de suicides de travailleurs qui a entraîné une surveillance publique plus stricte de ses conditions de travail, hautement militarisées et aliénantes. La compagnie est donc obligée de déménager une fois de plus. Actuellement, elle est en train de réduire sa force de travail à Schenzhen, après avoir construit de nouvelles infrastructures massives dans les provinces de l’intérieur. Les installations les plus importantes seront situées dans les capitales provinciales de Zhengzhou et de Chengdu.

Il n’est pas difficile de comprendre l’attrait qu’exerce l’intérieur du pays pour de telles compagnies. Les salaires à Schenzhen et d’autres régions côtières sont assez bas comparés aux normes globales (moins de 200 dollars états-uniens par mois), mais dans les provinces de l’intérieur comme le Hainan, le Hebei et le Sichuan, ils peuvent être de moitié moins. Beaucoup d’employeurs partent de l’idée que plus de migrants seront disponibles plus près de leur lieu d’origine, avec un marché du travail moins tendu, cela aura également des avantages politiques immédiats pour le capital. C’est d’ailleurs une tendance répandue dans le capitalisme. Dans son histoire du fabriquant d’appareils électroniques étatsunien RCA, intitulé «Une quête de septante ans de travail bon marché» [Capital Moves. RCA’s 70-Yeras Quest for Cheap Labour, New Press, 2001] l’historien du travail Jefferson Cowie a identifié un processus similaire. C’est ainsi que cette quête a conduit RCA du New Jersey à l’Indiana, puis au Tennessee et finalement au Mexique.

Pendant les deux dernières décennies, les régions côtières de la Chine ont offert au capital transnational des conditions sociales et politiques favorables, mais à l’intérieur du pays les choses seront différentes. L’antagonisme entre travail et capital est universel, mais la lutte de classe est menée sur des terrains spécifiques.

Quelles sont donc les spécificités de ces régions de l’intérieur, et pourquoi peuvent-elles donner lieu à un optimisme prudent? Dans les régions côtières, les migrants sont nécessairement transitoires et donc éphémères. Par contre, l’intérieur du pays ils auront la possibilité de constituer une population durable. Théoriquement, cela signifie qu’il y aura davantage de possibilités de fusionner les luttes qui se déroulent dans la production et dans la reproduction de la force de travail, chose qui n’était pas possible lorsque ces deux domaines étaient séparés dans l’espace.

Prenons la question du houkou, l’enregistrement des familles. Les énormes mégapoles de l’est du pays auxquelles les migrant·e·s se rendaient en masse dans le passé imposent des restrictions très sévères pour obtenir un permis de résidence local. Même des travailleurs à col blanc diplômés peuvent avoir des difficultés à obtenir un houkou à Beijing.

Mais les villes plus petites à l’intérieur du pays ont mis beaucoup moins de restrictions pour devenir résident local. Même s’il ne s’agit pour le moment que de spéculations, il vaut la peine de réfléchir à comment cela va modifier la dynamique de la résistance des travailleurs. Avant, la trajectoire de vie probable d’un migrant était d’aller travailler en ville pendant quelques années pour gagner de l’argent avant de rentrer chez lui pour fonder une famille. Mais ceux qui travailleront à l’intérieur du pays auront une perspective très différente. Tout à coup ils seront dans un endroit non seulement pour travailler, mais aussi pour vivre.

Cela implique que les migrants auraient plus de possibilités de s’installer définitivement dans la localité où ils travailleront [ou ils travaillent déjà]. Ils voudront alors trouver des épouses, avoir leur propre logement, des enfants, envoyer ces enfants à l’école – bref, s’engager dans la reproduction sociale.

Jusqu’à maintenant, les employeurs n’étaient pas obligés de verser aux travailleurs migrants des salaires leur permettant de vivre et de faire face aux besoins de la reproduction sociale sur place. Cette question ne se posait même pas, puisqu’il allait de soi que les travailleurs rentreraient dans leurs villages d’origine pour s’installer. A l’intérieur du pays, les migrants revendiqueront probablement toutes ces choses nécessaires pour une vie décente : un logement, l’accès à des soins de santé, à l’éducation et quelque protection contre les risques de chômage et de la retraite. Ils voudront peut-être également du temps libre pour eux et leur famille, une revendication qui a été absente jusqu’à maintenant.

Ce nouveau contexte introduit la possibilité d’une politisation de du bouillonnement des travailleurs et des travailleuses. Dans les régions côtières, les migrants ne s’attendaient pas à jouir de services sociaux décents. Mais s’ils peuvent obtenir des permis de résidents dans les régions de l’intérieur, des revendications portant sur les services sociaux pourraient facilement se généraliser, permettant d’échapper à l’isolement des luttes réduites à la place de travail. Des revendications pour une protection sociale seraient plutôt adressées à l’Etat plutôt qu’à des employeurs individuels, ce qui établirait un fondement symbolique pour un affrontement plus généralisé, plus politique.

Même s’il est facile d’avoir une vue romantique de la résistance courageuse et parfois spectaculaire des travailleurs migrants, la réalité est que la réaction la plus fréquente aux mauvaises conditions de travail est simplement de quitter cet emploi et en trouver un autre; ou encore rentrer chez eux. Cela pourrait également changer s’ils travaillaient là où ils vivaient. Les conditions existent peut-être maintenant pour que les migrant·e·s résistent et se battent pour leur communauté et dans leur communauté plutôt que de fuir.

Les biographies des travailleurs de l’intérieur présenteront peut-être aussi des opportunités pour un militantisme accru. Beaucoup de ces migrants ont une expérience préalable de travail et de luttes dans les régions côtières. Les travailleurs plus âgés n’ont peut-être pas la passion militante des jeunes, mais leur expérience dans des rapports avec des patrons exploiteurs et leurs alliés étatiques pourraient constituer une précieuse ressource.

Enfin, les travailleurs disposeraient de davantage de ressources sociales. Dans les grandes cités côtières, ils avaient peu de chance de susciter beaucoup de sympathie de la part des résidents locaux, un fait qui a été douloureusement mis en évidence lors des émeutes de Guxiang [2001]. Mais à l’intérieur du pays les travailleurs pourraient avoir des amis ou des familles à proximité, des gens qui ne sont pas seulement disposés à prendre le parti des travailleurs, mais qui dépendent aussi de manière très directe des augmentations de salaire et des services sociaux. Cela ouvre la possibilité d’élargir les luttes au-delà de la seule place de travail, pour incorporer des questions sociales plus larges.

Dans la gauche, il y a probablement ceux qui sont optimistes concernant la résistance perpétuelle prise en soi. Le type de conflit de classe qui a prédominé en Chine a effectivement provoqué des difficultés majeures pour l’accumulation capitaliste.

Mais les travailleurs sont aliénés de leur propre activité politique. Il existe une profonde asymétrie: les travailleurs résistent dans le désordre et sans stratégie, alors que l’Etat et le capital répondent à la crise de manière consciente et coordonnée.

Jusqu’à maintenant cette forme de lutte éphémère et fragmentée n’a pas réussi à entamer de manière importante les structures de base du parti-Etat et de son idéologie dominante. La tendance universelle du capital a prouvé, de manière répétée sa capacité, de réprimer les particularités militantes. Si la résistance militante des travailleurs oblige le capital à détruire une classe de travailleurs et d’en produire une nouvelle (antagoniste) ailleurs, peut-on vraiment considérer cela comme une victoire?

La nouvelle frontière de l’accumulation du capital qui se présente à la classe travailleuse chinoise offre des possibilités pour développer des formes plus durables d’organisation susceptibles d’élargir le domaine des luttes sociales et formuler des revendications politiques ayant une base large.

Mais jusqu’à ce que cela arrive, je resterai un demi-pas derrière son antagoniste vu sous un angle historique – soit aussi le nôtre. (Traduction A l’Encontre)

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Eli Friedman est professeur auprès du département des Etudes internationales et comparatives du travail, Cornell University, Ithaca.

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