mardi
17
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par AFP, Arnault Vaulerin et A l’Encontre

Le 30 juillet 2014: Kieu Sampan

Le 30 juillet 2014: Kieu Sampan

C’était en fin 2011. L’avocat de Nuon Chea, l’idéologue des Khmers rouges, a le sens de la formule. «C’est un procès avec déambulateur», a déclaré Michiel Pestman, le juriste néerlandais, pour qualifier les audiences qui sont entrées dans le vif du sujet depuis le 5 décembre 2011 à Phnom-Penh.

Car les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), qui jugent quatre dignitaires du régime de Pol Pot (1975-1979), sont à la peine dans ce deuxième procès après celui de Douch, l’ex-directeur de S-21. L’établissement des faits et la quête de vérité souffrent du grand âge des accusés, tous octogénaires, et des témoins à la démarche chancelante et à la mémoire vacillante. Les pauses pipi, les chutes de tension, les difficultés d’audition ont ralenti un procès attendu depuis des décennies.

Le cas de Ieng Thirith illustre à lui seul les lenteurs de cette audience tentaculaire. L’ancienne ministre des Affaires sociales et ex-première dame du régime des Khmers rouges, a été maintenue en détention, mardi 6 décembre 2011, malgré sa folie et sa probable maladie d’Alzheimer. La CETC a décidé que Ieng Thirith serait transférée dans un hôpital pour tenter «d’améliorer son état de santé mentale». Avant un examen médical d’ici à six mois.

«C’est un début chaotique, juge l’avocate Martine Jacquin qui, avec une dizaine de collègues, défend 1200 parties civiles. Les accusés sont vieux, fatigués, et cet état de fait s’ajoute aux problèmes de traduction et à l’attitude hostile de certaines équipes du tribunal à l’encontre des parties civiles. Mais, malgré tout, ce procès devrait arriver à son terme», croit savoir la juriste d’Avocats sans frontières. Les financements ont été calculés pour dix-huit mois. Et ce qui était prévu pour être un dossier colossal a été découpé en miniprocès pour accélérer la procédure.

Pour l’heure, Nuon Chea, l’ex-ministre des Affaires étrangères Ieng Sary et le président du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, doivent répondre d’évacuations forcées et de crimes contre l’humanité. A la différence de Ieng Sary, resté quasi mutique et hautain, Nuon Chea n’a pas été avare en déclarations. En refusant hier de se faire appeler Frère numéro 2, il a défendu, non sans mauvaise foi, l’évacuation de Phnom Penh en avril 1975. Il a également mis en cause le Vietnam, qui a «toujours essayé d’avaler le territoire national» et qui «a tué les Cambodgiens»,a-t-il déclaré avec verve.

«Il a finalement fourni une mine d’informations sur le fonctionnement du Kampuchéa démocratique», note Martine Jacquin. Celles-ci seront versées au dossier des futurs procès, dont le début est plus que jamais incertain [1].

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[1] Faut-il rappeler que l’intervention vietnamienne au Cambodge contre les Khmers rouges – ce qui a créé d’ailleurs des positions affolantes chez des marxistes-révolutionnaires qui s’opposaient à une guerre entre deux «Etats ouvriers», certes «dégénérés» ou «déformées», positions relevant d’un conservatisme conceptuel paralysant et totalement inadéquat – de décembre 1978-janvier 1979 a donné lieu à une politique états-unienne aux accents prononcés de type post-Kissingerien. Les liens avec la Chine deviennent très importants. Dès lors, Etats-Unis et Chine font condamner le Vietnam par l’ONU en février 1979. Puis, le 9 septembre, ces deux puissances – en relations de plus en plus étroites depuis 1971 – font reconnaître le «Kampuchéa démocratique», une entité du type ombre chinoise, comme la structure diplomatique officielle du Cambodge à l’ONU! Kurt Waldheim, l’ex-nazi, chapeautera cette opération comme secrétaire général de l’ONU jusqu’en 1981; suivi par le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar jusqu’en 1991; suivi par Boutros Boutros-Ghali, l’Egyptien jusqu’en 1996. Concernant l’application d’une justice internationale, le Ghanéen Kofi Annan ne changera pas la donne, renâclant face à la création du tribunal au lendemain de la mort de Pol Pot. En plus des opérations diplomatiques et juridictionnelles, dès 1981, par le biais de la Thaïlande, le patron de la CIA, William J. Casey, se charge d’assurer une aide militaire à ceux qui résistent au gouvernement mis en place par le Vietnam. Parmi ces «résistants», on trouve les Khmers rouges! On peut lire sur ce thème les chapitres XVII et XVIII (pp. 389-446) de l’ouvrage fort documenté de Francis Deron, Le procès des Khmers rouges. Trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Gallimard, 2009. (Red. A l’Encontre)

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Trente-cinq ans plus tard: Laurence Picq témoigne

Revenons en octobre 2011, deux mois plus tôt que le récit précédent. Arnault Vaulerin revient sur un délire politique, propre à un engagement relevant de la foi du charbonnier, au-delà de ses intentions, «terriblement bonnes».

L’engagement militant doit tendre à se dépouiller de la brume religieuse, donc cela implique d’accepter de douter de manière construite et raisonnée et de ne pas rompre avec une praxis fondée sur une éthique (c’est-à-dire le rapport à l’autre) de classe. Autrement dit, sur une éthique qui se situe avec détermination et continuité du côté des exploité·e·s, des opprimé·e·s et qui donc met en cause tous les oppresseurs et exploiteurs. En particulier, leurs «justifications» qui révèlent – à elles seules lorsque les raisons de l’engagement restent éveillées – leurs pratiques odieuses. Voilà le fil rouge qui permet d’être partie prenante et de prendre parti dans une lutte universelle dont la fin ne réside pas dans un «paradis artificiel». (Réd. A l’Encontre)

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Mariée à un disciple de Pol Pot, Laurence Picq a vécu l’horreur au Cambodge, entre 1975 et 1979 [lire aussi l’entretien avec Laurence Picq – publié à la fin de ces chroniques – à propos de son ouvrage édité en 1984]. Les deux sacs en plastique, qui ont été ensevelis à la va-vite sous un mètre de terre, reposent probablement toujours derrière la présidence du Conseil de Phnom-Penh, aux abords d’une ligne de chemin de fer de la capitale cambodgienne. Ils renferment trois documents officiels: un permis de conduire, une carte d’identité et une carte de sécurité sociale. Ceux de Laurence Picq. Mariée à l’époque à un responsable khmer rouge, Suong Sikoeun, proche de l’un des dignitaires du régime, Ieng Sary, elle est l’un des très rares témoins étrangers à avoir vécu de l’intérieur le huis clos de la terreur à Phnom Penh. Elle a enterré ces documents en 1976 pour cacher son passé et ses origines au régime paranoïaque et xénophobe qui traquait sans relâche «l’ennemi intérieur» et les «espions de la CIA et du KGB».

Aujourd’hui, trente-cinq ans plus tard, Laurence Picq attend fébrilement les paroles de l’ancien dignitaire khmer rouge Ieng Sary, dont le procès pour génocide, ainsi que celui de trois autres responsables, est censé démarrer début 2012 à Phnom Penh. Sans trop y croire : l’audience est constamment repoussée depuis des mois. La Française s’est également lancée dans l’écriture d’un nouveau livre pour «vraiment comprendre cette folie, cet enfermement et cette responsabilité collective, mais aussi individuelle». Elle met la dernière main à ce qui ressemble à un bilan de cinq années d’enfermement. Cette ancienne institutrice, devenue psychologue, s’y livre à l’analyse d’une terrible désillusion, elle qui avait cru aux lendemains qui chantent de «la révolution de la forêt». Entre avril 1975 et janvier 1979, au moins 1,7 million de personnes ont été exécutées ou sont mortes de faim au Cambodge.

Pureté révolutionnaire

En 1967 à Paris, la jeune institutrice idéaliste était tombée sous le charme de Suong Sikoeun, un étudiant cambodgien impressionné par la Révolution française, tendance Robespierre. Suong Sikoeun est alors déjà proche de Ieng Sary, futur hiérarque du régime de Pol Pot. «Trop émotionnelle pour être une politique», Laurence Picq est pour sa part animée par une envie d’«engagement social» en faveur des pays en développement. Ils se marient l’année suivante.

En pleine guerre froide, les étudiants cambodgiens à Paris, proches du Parti communiste français, se rassemblent autour de la défense du pays, gangrené par le conflit au Vietnam voisin.«Il y avait une réelle effervescence à la Cité universitaire à Paris, se souvient Laurence Picq. Dans les années soixante, Sihanouk avait des idées assez géniales: il défendait la neutralité de son pays en refusant de s’aligner sur la politique des Etats-Unis ou celle de l’URSS, et voulait former une intelligentsia pour développer le Cambodge. Ce n’était pas la lutte des classes, plutôt une lutte progressiste, avec le rassemblement de toutes les couches de la population.» En 1970, le coup d’Etat du général Lon Nol, proche des Américains, contre le prince Sihanouk précipite ces militants dans l’action armée. Suong Sikoeun rejoint la Chine puis le maquis. [Ajoutons qu’Henry Kissinger, conseiller à la Sécurité nationale de Nixon, organisait depuis 1969 – dans le cadre de la guerre contre le mouvement de libération du peuple vietnamien – des bombardements, «secrets» mais très intenses, sur le Cambodge, avec des effets terrifiants sur la population paysanne. Ces bombardements n’expliquent pourtant pas la nature du régime des Khmers rouges, comme certains voudraient, encore aujourd’hui, le suggérer. Philipp Short le souligne à juste titre dans son ouvrage Pol Pot. Anatomie d’un cauchmar, Denoël, 2007, pour l’édition française, p.281. Kissinger – à la même époque: juin et octobre 1971 – entre en contact avec la Chine de Mao. «Nos maoïstes» le niaient, avant le voyage de Nixon en 1972! Leurs «justifications» devenaient difficiles. Comme demain les seront celles des «chavistes» et autres anophtalmes qui soutiennent la dictature Bachar el-Assad – réd. A l’Encontre]

En octobre 2011, Henir Locard, historien à l’université royale de Phnom Penh, se souvient de Laurence Picq, «une sympathisante communiste fascinée par le groupe des étudiants cambodgiens et par Sikoeun. Elle était sincère et assez naïve aussi pour aller à Pékin».

Laurence Picq va rejoindre son mari dans la capitale chinoise où réside une bonne partie des futurs cadres du «Kampuchea démocratique». Elle va y passer cinq ans. Sur place, elle donne naissance à deux filles, en 1971 et 1972. Trois ans plus tard, les Khmers rouges s’emparent du pouvoir au Cambodge. Ieng Sary dissuade Sikoeun de divorcer au nom de la pureté révolutionnaire et insiste au contraire pour que la Française vienne au Cambodge. «La présence d’une Française aux côtés des Khmers rouges conférait à Ieng Sary un blason d’internationalisme et lui permettait d’afficher son ouverture d’esprit», explique Laurence Picq, consciente d’avoir été instrumentalisée par le régime.

Elle n’a jamais oublié ce 10 octobre 1975, jour où son avion en provenance de Chine se pose dans la capitale cambodgienne, six mois après la prise de pouvoir de Pol Pot. L’accueil est glacial. «L’aéroport était désert, la ville vide, les rues sales et à l’abandon.» Pas de mari pour l’accueillir avec ses filles. Ordre est donné de garder le silence durant leur transfert vers le ministère des Affaires étrangères où elles seront bouclées. «Ceux qui ont répondu à l’appel des Khmers rouges se sont tous fait avoir», souligne Ong Thong Hoeung. Cet étudiant cambodgien, qui abandonna son doctorat de lettres pour rejoindre la terre libérée des «impérialistes», a raconté sa terrible déconvenue dans un livre :«Laurence Picq a cru elle aussi en la construction d’un Kampuchea démocratique réel», souligne-t-il. [Son ouvrage : J’ai cru aux Khmers rouges, Buchet Chastel, 2003]

Pol Pot

Pol Pot

Galimatias de Pol Pot

Le piège se referme sur les arrivants, pourtant tout acquis à la cause du régime. «Laurence Picq et la trentaine de Cambodgiens qui revinrent avec elle étaient d’ardents partisans de la cause communiste khmère, écrit le journaliste britannique Philip Short. [voir, entre autres, pp.400-412]. C’étaient tous des intellectuels. Ils avaient renoncé à une vie confortable en Occident. Il leur fallut soudain affronter la réalité du régime qu’ils avaient défendu pendant cinq années de guerre civile.»

Laurence Picq réside et travaille dans les locaux de «B1», le nom de code du ministère khmer rouge des Affaires étrangères, dirigé par Ieng Sary. Elle est sommée de traduire le galimatias des sbires de Pol Pot. «Je vivais dans l’antichambre de la mort», dit-elle. Ses responsables se gargarisent de mots : «rééducation», «démocratie véritable», «conscience révolutionnaire». Mais, quand on l’oublie, elle entend d’autres termes dans les couloirs : «tuerie», «aveux», «famine». La Française se souvient de Ieng Sary comme d’un dignitaire «peu charismatique, étroit d’esprit, menteur», qui verse des «larmes de crocodiles» quand il évoque les morts et les disparitions.

Laurence Picq est mise à l’index comme l’étrangère «bourgeoise capitaliste». Et mise à l’épreuve, comme tous ses collègues, pour prouver son «dévouement révolutionnaire». On leur fournit de maigres pitances, malgré des journées harassantes de travail de dix-sept heures. Tous les fonctionnaires ont dû se débarrasser de leurs effets personnels : livres, lunettes, photos, argent, etc. «Un climat de terreur aujourd’hui inimaginable s’est mis en place. Il n’était même plus possible d’avoir une vie intérieure», se remémore-t-elle. Communication coupée, passeport confisqué, délation encouragée, l’enfermement est total.

Cette négation de l’individu au profit de la collectivité passe aussi par l’effacement des liens de parenté. «Papa» et «maman» sont remplacés par «oncle» et «tante». On doit changer de prénom. Laurence Picq devient «tante Phâl», qui signifie le fruit, la récolte. Les fonctionnaires intègrent des communautés autonomes, des «munthi»: «Les cadres et leurs épouses vivaient souvent dans des dortoirs séparés, travaillaient, cultivaient des potagers collectifs dans les anciens jardins du ministère, suivaient des cours de politique, tandis que leurs enfants étaient placés dans une crèche sur place», souligne Philip Short. Laurence Picq se rend à l’évidence: toute fuite est vouée à l’échec. Elle est devenue prisonnière de B1. Son couple sombre. Sous pression, Suong Sikoeun la rejette. «Il était devenu l’âme damnée de Ieng Sary», dit-elle aujourd’hui. De son côté, elle ne pense plus qu’à «sauver sa peau» et celle de ses deux «pupuces».

«L’inconscient ne vieillit pas»

En 1978, avant que les Vietnamiens envahissent le pays, provoquant la chute du régime, elle est au comble du désespoir : «Je me prépare à mourir, ce n’est plus possible de tenir. Je me disais : “Qu’est-ce que j’ai fait de mal pour vivre un truc pareil ?”» Après la chute du régime, en janvier 1979, elle prend le chemin de l’exode. Né le mois suivant, son fils, Béng, n’y survivra pas. Elle se réfugie dans un camp en Thaïlande, avant de regagner la Chine. Puis, en 1980, lors d’une escale à Genève, elle fausse compagnie à son mari. Elle rejoint la France avec ses deux filles et repart de zéro. Sans papiers et sans argent. Laurence Picq refait sa vie à Dijon comme employée de la sécurité sociale, suit cinq ans d’études avant d’ouvrir un cabinet de psychologue. Elle tente d’oublier. «Mais des symptômes d’aphonie et d’amnésie se sont manifestés, et je me suis rendu compte qu’il valait mieux que le passé soit là», raconte-t-elle. Trente-deux ans plus tard, elle vit toujours avec ses cauchemars. «L’inconscient ne vieillit pas, il joue des mauvais tours. La nuit, je perds mes petits-enfants.»

Aujourd’hui, elle ne veut pas s’attarder sur ses «galères de santé» et autres «impacts psychologiques». En psy, elle travaille sur le syndrome du survivant. L’ancienne instit a suivi le procès de Douch, le directeur de S-21, le centre de tortures et d’exécutions de Phnom Penh, condamné à trente-cinq ans de prison en juillet 2010. Mais le retour sur soi a des limites. A 65 ans, cette femme frêle n’est jamais retournée à Phnom Penh. «Je n’ai plus personne à y voir.»

Après avoir publié, en 1984, ses souvenirs dans un court livre aujourd’hui introuvable, elle avait décidé de ne plus évoquer ses années cambodgiennes. En 2007, elle se confiait cependant au documentariste Bruno Carette qui préparait alors Khmers rouges amers, une enquête de terrain auprès de ceux qui ont cru à l’idéal du «Kampuchea démocratique».

Laurence Picq n’a pas beaucoup parlé de ce passé de terreur avec ses enfants qui ont partagé ses souffrances. Le dialogue est un peu moins difficile avec ses petits-enfants. Ils ont l’âge qu’avaient leurs parents quand le piège khmer rouge s’est refermé sur eux et leur mère.

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Douch: bourreau à vie, chef de «l’usine à mort» S-21

Après un premier procès en juillet 2010, le vendredi 3 février 2012 une nouvelle sentence tombe. Sans concession et sans réparation. Le tribunal chargé de juger les anciens Khmers rouges au Cambodge a infligé, vendredi, à Kaing Guek Eav, alias Douch, la réclusion à perpétuité pour son rôle de directeur de «l’usine de mort» de Tuol Sleng (S-21), où ont péri au moins 12 272 adultes et enfants entre 1975 et 1979. L’ancien professeur de mathématiques reconverti en zélé «technicien de la révolution» finira ses jours en prison. Cette condamnation en appel alourdit singulièrement la peine de première instance prononcée le 26 juillet 2010.

Ce jour-là, les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) avaient condamné l’ancien bourreau à trente-cinq ans d’emprisonnement. Avant de ramener cette durée à dix-neuf ans en raison de remises de peine.

Un exécuteur systématique

Vendredi, la chambre de la Cour suprême des CETC a battu en brèche ce premier jugement et l’argumentaire qui avaient tant scandalisé les rares survivants et familles des disparus. En qualifiant les crimes de Douch, parmi «les pires jamais enregistrés dans l’histoire, [qui] méritent la peine la plus lourde possible», le président de la cour, Kong Srim, a estimé que les juges de première instance avaient commis «une erreur en prononçant une peine manifestement inadéquate». Ils avaient «accordé un poids trop important aux circonstances atténuantes et n’avaient pas accordé un poids suffisant à la gravité des crimes», selon un communiqué des CETC. Les magistrats de la Cour suprême ont rappelé que Douch a «occupé un poste central de dirigeant au centre de sécurité S-21, commandant et supervisant ses subordonnés pour la torture et l’exécution systématique de prisonniers». Ils notent également que le «nombre élevé de décès ainsi que la longue période pendant laquelle les crimes ont été commis placent sans aucun doute cette affaire parmi les plus graves qu’aient eues à connaître les tribunaux pénaux internationaux».

Douch, la patron de S-21

Douch, la patron de S-21

Pendant plus de trois ans, sous la férule de Douch, une équipe d’interrogateurs s’est livrée à des actes d’une barbarie folle (gégène, ingestion forcée d’excréments…) pour arracher de faux aveux à de prétendus espions de la CIA et du KGB.«Les Khmers rouges, c’est l’élimination. L’homme n’a droit à rien», a livré l’ex-directeur de S-21 à la caméra du réalisateur Rithy Panh: Douch, le maître des forges de l’enfer, documentaire de Rithy Panh, début 2012.

Devant un Douch impassible, vêtu d’une chemise blanche et d’un blouson crème, Kong Srim a rejeté toute demande de réparation, bien que deux magistrats étrangers aient exprimé le souhait que Douch obtienne quelque compensation. La Cour a suivi les procureurs, qui demandaient la prison à vie et une meilleure définition des charges. Douch a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité, persécution et extermination, réduction en esclavage, emprisonnement, tortures et autres actes inhumains.

«Deux ans après le début des audiences, la justice a enfin abouti et nous a entendus», a commenté, vendredi, Antonya Tioulong depuis Phnom Penh, où elle a assisté à cette audience historique. Cette Française d’origine cambodgienne, qui avait témoigné en 2009 en mémoire de sa sœur et de son beau-frère «écrasés» à Tuol Sleng, regrette, en revanche, que les demandes de réparations collectives et morales aient été rejetées. «C’est dommage et regrettable» renchérit Savrith Ou, dont le frère aîné, haut fonctionnaire cambodgien, a été tué à S-21 en 1976. «Les CETC se contenteront de publier sur leur site internet toutes les excuses de Douch et la liste des victimes. Mais, pour le reste, ce verdict est un grand soulagement. Je vais prier pour qu’il vive le plus longtemps possible et qu’il puisse aussi penser à toutes ses victimes quand elles viendront hanter ses nuits.»

«Les remords» de Douch?

Les CETC n’ont guère tenu compte des aveux de culpabilité, des pleurs et des demandes de pardon formulés à l’envi par Douch depuis son arrestation, en 1999. Les magistrats ont franchement douté ces derniers mois de la sincérité de ses remords. Car, au dernier jour de son procès, l’ex-bourreau avait fait exploser la ligne de défense de son avocat français, François Roux, qui s’était acharné à faire «revenir [son client] dans l’humanité»: après avoir rappelé sa coopération avec le tribunal et sa responsabilité dans les crimes commis à S-21, Douch avait demandé à être libéré. Avant de congédier Roux.

Guère rancunier, l’avocat a fait part de ses «nombreux regrets»: «Le principe de la justice, c’est de permettre la rédemption et pas seulement de mettre une personne à l’écart de la société ad vitam.» Lors des reconstitutions à S-21, il dit avoir vu un «Douch totalement sincère».«Il cherchait à libérer sa conscience. A ses côtés pendant plusieurs mois, je n’ai jamais bien su comment cet homme pouvait continuer à vivre et se lever tous les matins. Je suis peut-être un irréductible naïf, mais il y avait de l’humanité chez lui.»

Le gouvernement cambodgien s’est empressé de saluer un «jour historique». Il en appelle d’autres pour les CETC.

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Nuon Chea, 88 ans, Khieu Samphan, 83 ans, reconnus coupables de crimes contre l’humanité

On se trouve maintenant le jeudi 7 août 2014. Comment juger le plus grand crime de masse de la fin du XXe siècle? Le magistrat chargé de cette tâche raconte. La formule sonne juste car elle dit tout. Marcel Lemonde l’emprunte à la Légende des siècles de Victor Hugo qui évoquait le «pas boiteux de la justice». Ainsi commence le récit du juge d’instruction français qui quatre ans durant a été chargé d’établir la responsabilité des dignitaires Khmers rouges au Cambodge. Non sans raison, le magistrat place également son témoignage sous le parrainage de Nicolas Bouvier, qui dans l’Usage du monde écrivait: «On croit qu’on va faire un voyage mais, bientôt, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait.»

Ieng Thirith

Ieng Thirith

A lire Lemonde, on comprend vite que le périple dans le Kampuchéa démocratique – nom officiel du Cambodge durant le régime de Pol Pot entre 1975 et 1979 – n’a rien d’une promenade de santé. Elle relève de l’épopée judiciaire à plus d’un titre extraordinaire, pour reprendre le qualificatif des Chambres établies au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). A tout moment, le voyage peut s’achever dans une impasse et le chemin emprunté pour le faire se dérober, comme en témoignent aujourd’hui les errements des CETC.

Entre 2006 et 2010, Marcel Lemonde a vécu dans l’inconfortable position du magistrat chargé de lancer les travaux des CETC, tout en procédant à l’arrestation des plus hauts responsables encore en vie à l’époque (Ieng Sary, Khieu Samphan, Nuon Chea, Ieng Thirith), tout en négociant avec le pouvoir politique et ses homologues, tout en composant avec les non-dits et les chausse-trappes cambodgiens ou onusiens.

Lemonde ouvre son carnet de souvenirs, mais n’est pas toujours disert sur les freins et le peu de soutien rencontrés lors de ses années cambodgiennes (sa lassitude?). Il raconte toutefois ses succès et ses ratés avec une réelle franchise et une pédagogie bienvenue pour défendre ces procès uniques et le rôle crucial à ses yeux du juge d’instruction. Il invite dans son récit le sociologue Max Weber et son éthique de conviction chahutée par l’éthique de la responsabilité. Affirmer ou transiger? Les CETC ou le péril du chaos.

Rien n’est simple dans cette aventure. Les faits sur ce plus grand crime de masse de la fin du XXe siècle (au moins 1,7 million de morts) ont plus de trente ans. La machine hybride de la justice a des allures d’usine à gaz. Excepté Douch, le bourreau du centre de torture de S-21, les dignitaires jugés sont procéduriers, quand ils ne sont pas malades et oublieux. Le souhait de les voir comparaître est surtout le fait de «quelques idéalistes» dont Lemonde fait partie.

C’est avec Douch que les CETC entrent dans le vif du sujet en 2009. Lemonde consacre de longues pages à ce «tortionnaire consciencieux», selon la formule de Francis Deron. Surtout, il dresse un parallèle plutôt étonnant entre le fonctionnement du patron de S-21 et celui de Eichmann. Le procès Douch – condamné à perpétuité – sera un succès et fera date.

Il en va tout autrement du dossier numéro 2, qualifié de «monstre» par Lemonde. Le magistrat boucle l’instruction des quatre responsables en 2010 avant de tirer sa révérence, satisfait d’avoir travaillé dans ce tribunal «sans perdre son âme». Il est parti au bon moment. Ce procès-là ne verra jamais la fin. L’un des accusés est mort en mars. Une autre est démente. Le «fiasco» judiciaire redouté par Lemonde en 2008 devient hélas chaque jour qui passe plus probable.

Les deux plus hauts dirigeants khmers rouges encore vivants ont été condamnés jeudi à la prison à vie pour crimes contre l’humanité, un verdict «historique» 35 ans après la chute d’un régime qui a fait quelque deux millions de morts au Cambodge entre 1975 et 1979.

Nuon Chea

Nuon Chea

L’idéologue du régime Nuon Chea, 88 ans, et le chef de l’Etat du «Kampuchéa démocratique» Khieu Samphan, 83 ans, ont été reconnus «coupables de crimes contre l’humanité, d’extermination, de persécution politique, et d’autres actes inhumains», dont les déplacements forcés de population et les disparitions forcées, a déclaré Nil Nonn, juge du tribunal de Phnom Penh parrainé par l’ONU. Le verdict a été accueilli par les larmes et les applaudissements de survivants à l’extérieur de la salle d’audience.

Les deux octogénaires n’ont eux pas esquissé la moindre émotion et leurs avocats ont immédiatement annoncé qu’ils allaient faire appel. «C’est injuste pour mon client. Il ne savait rien ou n’a commis aucun de ces crimes», a insisté Son Arun, avocat de Nuon Chea qui arborait jeudi ses habituelles lunettes noires.

Malgré la perspective de ce procès en appel, «c’est un jour historique pour les victimes cambodgiennes qui ont attendu 35 ans» pour obtenir justice, a commenté Lars Olsen, porte-parole de la Cour.

Les deux octogénaires, poursuivis pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, comparaissent depuis 2011 devant le tribunal, mais pour tenter d’obtenir au moins un verdict avant leur mort, la procédure complexe a été découpée.

Le jugement de jeudi concerne le premier «mini-procès» qui s’est concentré sur les crimes contre l’humanité liés à l’une des plus grandes migrations forcées de l’Histoire moderne. Après leur prise du pouvoir en avril 1975, les Khmers rouges ont en effet vidé les villes du pays, en application d’une utopie marxiste délirante visant à créer une société agraire, sans monnaie ni citadins.

Tourner la page?

Khieu Pheatarak, 70 ans, faisait partie des quelque deux millions d’habitants de Phnom Penh forcés en quelques jours d’évacuer la capitale, sous la menace de soldats qui exécutaient ceux qui refusaient de partir. Alors que beaucoup espèrent que ce verdict permettra de commencer à tourner la page sur un chapitre traumatisant de l’Histoire du Cambodge, elle s’est dite «très satisfaite». «Je n’oublierai jamais les souffrances mais (ce verdict) est un grand soulagement pour moi. C’est une victoire et un jour historique pour tous les Cambodgiens», a-t-elle déclaré.

A l’issue de deux années d’audiences, l’accusation avait requis en octobre l’emprisonnement à vie contre les deux accusés, soit la peine maximale prévue par le tribunal qui a exclu dès sa création la peine de mort.

Les deux octogénaires, arrêtés en 2007, ont eux nié toutes les accusations retenues contre eux, assurant n’être pas responsables des atrocités d’un régime qui a conduit à la mort d’un quart de la population du pays, d’épuisement, de maladie, sous la torture ou au gré des exécutions.

A l’ouverture symbolique du procès en juin 2011, avant son découpage, quatre anciens responsables étaient dans le box des accusés. Mais la ministre des Affaires sociales du régime Ieng Thirith, considérée inapte à être jugée pour cause de démence, a été libérée en 2012. Son mari Ieng Sary, ancien ministre des Affaires étrangères, est décédé l’an dernier à 87 ans.

Le tribunal, critiqué pour ses lenteurs, n’a rendu jusqu’à présent qu’un verdict définitif, contre Douch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, chef de la prison de Phnom Penh S-21, ou Tuol Sleng, où 15.000 personnes ont été torturées avant d’être exécutées en dehors de la ville. Il a été condamné en appel en 2012 à la prison à perpétuité.

Le deuxième procès de Nuon Chea et Khieu Samphan s’est ouvert fin juillet. Il doit couvrir les accusations de génocide – qui concernent uniquement les Vietnamiens et la minorité musulmane des Chams –, les mariages forcés et les viols commis dans ce cadre, ainsi que les crimes commis dans plusieurs camps de travail et prisons, dont S-21. Pol Pot, le «frère numéro un», est mort en 1998 sans avoir été jugé.

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Entretien avec Laurence Picq
conduit par
Jean-Paul Desgoutte en juin 1984

Lorsque Laurence Picq, jeune institutrice française, épouse en 1967 l’étudiant cambodgien Sikoeun, elle sait qu’elle s’engage dans une aventure qui la conduira de l’autre côté de la terre, au cœur d’un autre continent, d’une autre civilisation, d’une autre culture, à la recherche d’un monde nouveau qu’il reste à inventer et à bâtir.

Après cinq années de résidence forcée à Pékin, elle croit atteindre son but quand elle atterrit, en juin 1975, sur l’aéroport de Phnom-Penh, dans ce Cambodge enfin libéré par les Khmers rouges.

Insensible aux privations, à l’inconfort, à la méfiance et à l’hostilité que lui manifestent ses camarades et les cadres du parti, elle se bat pour cet avenir auquel elle croit de toutes ses forces.

Peu à peu, le rêve se ternit, le quotidien devient insupportable, puis terrifiant. La peur naît. Et le désespoir. Pour l’amour de ses filles âgées de cinq et sept ans, Laurence Picq alors enceinte d’un bébé qui ne vivra que quelques mois, entame un combat insensé pour survivre. D’abord au sein même de l’univers kafkaïen des dirigeants khmers puis, après l’invasion de l’armée vietnamienne, au cours d’un exode hallucinant à travers le Cambodge dévasté.

Grâce à son courage exceptionnel, à une volonté hors du commun, elle ira au-delà de la peur, au-delà de ses forces, au-delà de l’imaginable, au-delà de l’horreur. Dans ce livre sans concession et sans démagogie, Laurence Picq nous livre l’unique témoignage [en 1984] existant à ce jour sur la vie du Cambodge, avec les Khmers rouges de 1975 à 1980.

***

picqLaurence Picq. J’avais vingt ans quand j’ai épousé Sikoeun. Je l’aimais. J’étais séduite, fascinée par son idéal et son genre de vie, sa philosophie des choses. Il avait du charme…

Il faisait partie d’un groupe. J’ai fait connaissance de ses amis, j’étais fascinée par cette vie de groupe qui était très vibrante. C’étaient des gens qui donnaient un autre sens à la vie… Ils s’intéressaient à autre chose qu’aux prochaines vacances, aux acquisitions matérielles, aux désirs immédiats… Ils étaient désintéressés. Leur patrie représentait pour eux quelque chose de très important.

Au départ, ce fut très dur. Le groupe était fermé, quasi hermétique. On se méfiait de moi, je me suis faite toute petite. Je me suis fait adopter par chacune des personnes pour pouvoir ensuite être adoptée par le groupe. Beaucoup d’entre eux étaient membres du parti communiste, mais membres clandestins. C’était une cellule spéciale d’étrangers qui prenaient des noms français pour entrer dans le parti. Ils y faisaient leurs classes théoriques. Sikoeun en faisait partie mais je ne l’ai su qu’après. A cette époque-là, le communisme, je n’étais pas une fervente. Je n’étais pas anti-communiste, mais je n’étais pas militante. Je n’ai pas un tempérament de militante.

Jean-Paul Desgoutte. Est-ce que vous étiez sympathisante de ce qu’on appelait « le mouvement gauchiste »?

Non, je n’en faisais pas partie. Je n’éprouvais ni affinité, ni sympathie pour ce qui se passait à Paris à cette époque-là. J’admirais peut-être certaines idées qui étaient défendues mais je n’étais pas militante. Je cherchais quelque chose. J’étais mal dans ma peau, je me remettais en question. C’étaient des années tristes, je n’étais pas contente de moi. Mon travail d’institutrice se limitait à peu de choses. J’avais l’impression de vieillir mais non pas de vivre… J’aurais voulu faire un travail concret, de bonne volonté, actif, intelligent si possible mais surtout pas militant. Il ne fallait pas me demander d’assister à des réunions, ni de faire de la propagande. Je voulais m’engager dans une action concrète pour la justice sociale, l’affranchissement des nations, la libération de l’homme…

A l’époque où vous êtes partie en Chine, vous croyiez à la Révolution ?

A la révolution sous Angkar, oui. C’est à dire une révolution où tous étaient admis quelles que soient la tendance politique et les idées religieuses de chacun, une révolution qui avait pour objectif de donner une place digne à chaque personne. Il y avait l’exemple de cette vieille dame bouddhiste, très riche, qui était très satisfaite du développement de la situation, même si elle n’avait plus de biens, parce que son pays avait quand même vaincu les Américains et qu’il allait devenir maître de lui-même. Le mot révolution, elle le prononçait à chaque instant… Angkar, l’Organisation, avait attiré beaucoup de monde de divers horizons politiques, de diverses idéologies. Ces personnes avaient la volonté désintéressée de bâtir quelque chose. Il y avait des Bouddhistes, des membres de la famille royale, des courtisans, des intellectuels plus avancés. Il régnait à cette époque là un esprit de solidarité.

La séparation des sexes

« A la cantine, garçons et filles, hommes et femmes mangeaient en deux groupes bien distincts. Beaucoup de couples vivaient séparés.[…] Depuis toujours Angkar conseillait la séparation des époux. « Alors que le peuple souffre mille maux, disait-elle, et que le pays est dans le malheur, vous ne pouvez,en tant qu’éléments d’avant-garde, penser à votre bonheur personnel. Il est bon que les couples vivent séparés. Aux nombreux célibataires on tenait un discours analogue : « Attendez que les conditions s’améliorent » leur disait-on, »Angkar pense à vous. Au moment voulu, elle vous mariera.

Au-delà du ciel, p. 54.

 

Et aujourd’hui?

Aujourd’hui, je crois à une révolution de soi-même, une révolution intérieure. Se changer soi-même, se connaître soi-même, repenser son propre comportement à chaque instant. Apprendre à percevoir les choses qu’on a l’habitude d’appeler le surnaturel, les forces qui nous gouvernent, je pense. Pendant toute cette période, à Phnom Penh, dans le silence, dans la séparation, la solitude, c’était quelque chose de continuellement présent. Mes journées étaient une longue réflexion, une longue méditation, une longue observation. J’ai connu des sensations très fortes, extraordinaires…

Avez-vous éprouvé le besoin de rattacher cela à une tradition religieuse ?

Non, je considère ces perceptions comme une nouvelle connaissance des choses, contrairement à la tradition qui est une soumission. La tradition, c’est ce qui reste de l’expérience des autres.

Vous ne pensez pas qu’on peut s’enrichir de ce qui a été écrit ou vécu par les autres ?

Si mais c’est limité. On comprend à travers ce qu’on est. Chacun pour soi à chaque fois. Chacun ressent les choses à sa façon. Chaque expérience est le fruit de sa propre action. Le livre que j’ai écrit, chacun le comprend à travers ses expériences et pas forcément comme moi je l’ai vécu.

La détection des traîtres

« L’élimination des filières reposait sur les « aveux et confessions » rédigés par les accusés. Chaque accusé devait retracer sa vie, en reconstituer les événements et énumérer les noms des personnes connues, rencontrées ou contactées. C’est ainsi que des listes de cent ou deux cents noms étaient chose courante. Une même personne figurant sur les listes de trois « traîtres » était arrêtée. Plus tard, devant le nombre impressionnant d’arrestations que cette méthode impliquait, le nombre fut porté à cinq. […] La logique de la détection des coupables était un mélange de pseudo-psychanalyse et d’ordalie. Celui qui n’avait rien à se reprocher faisait tout bien, sans faute. Les coupables étaient forcément amenés à faire quelque chose de révélateur de leur turpitude. »

Au-delà du ciel, p. 102-103.

 

Vous n’avez jamais connu personne qui avait un regard critique sur ce qui se passait?

Jamais. Personne n’a jamais émis un doute, une critique. Il fallait être unanime derrière Angkar puis le parti, et tout le monde marchait.

Est-ce qu’il y a des gens que vous avez eu envie de voir juger parmi ceux que vous avez connus au Cambodge?

J’ai surtout eu le désir de comprendre ce qui s’est passé. Tout compte fait, dans cette aventure tout le monde a été un instrument d’une machination. Ils avaient besoin de moi aussi; ils avaient besoin d’une blanche, ou d’un blanc – plutôt d’une blanche parce que c’est plus vulnérable – pour prouver plusieurs choses d’abord pour se venger. Pour la prendre en effigie, en symbole du colonialisme. Mais aussi pour l’utiliser, à la façon chinoise, comme l’image du héros internationaliste. Ils m’utilisaient à des fins politiques, mais pour moi, dans mon esprit, je n’ai jamais fait de politique.

L’autocritique

« Les réunions du soir, littéralement réunions de vie, devaient permettre un bilan quotidien des activités révolutionnaires. C’était un rituel très important qui assurait la mobilisation des esprits.[…] Il apparaissait, lors de ces séances, que le passé de chacun, loin d’être une tapisserie aux motifs complexes, pouvait être ramené à une ligne droite allant soit dans le sens du service du parti, soit dans le sens de la trahison. Les faits les plus anodins revêtaient une valeur hautement politique. Un manque de rapidité dans l’exécution d’une tâche manifestait une volonté de sabotage. Le zèle, quant à lui, était un signe indubitable de convoitise pour le pouvoir. Les pensées avaient autant de valeur que les actes. Pour être dans la bonne voie il fallait s’imprégner des conceptions du parti de telle façon qu’à chaque instant l’esprit soit mobilisé à son service. « Sur le plan de la discipline, j’ai des insuffisances, entendait-on dire. Je n’ai pas écouté les émissions radio avec la concentration requise… » Ou encore : « J’ai fait pipi hors du tonnelet à engrais. »

Au-delà du ciel, p.111.

 

Les Khmers rouges ont voulu imiter la Révolution culturelle chinoise ?

Ieng Sary s’est beaucoup inspiré de la Révolution culturelle chinoise mais il a voulu aller beaucoup plus loin. Il s’en est d’ailleurs vanté à plusieurs reprises. Il s’est inspiré des expériences qu’il avait vues dans les prisons, dans l’armée chinoises et il l’appliquait au commun des mortels. Nos réunions du soir ressemblaient exactement à ce qui se passait dans les prisons les plus sévères de Pékin. Ça allait très loin dans la manipulation des esprits. Ce qui était innové entre autres, c’était l’éclatement de la cellule familiale, d’une part, et surtout le système d’alimentation, la faim contrôlée : amener les gens à avoir faim pour les vider de leur énergie. Quand on a faim, on est prêt à faire beaucoup de choses.

La faim

« Angkar utilisait la faim comme une arme. Sur les chantiers, les jeunes recevaient une ration œ nourriture par journée de travail, mais, s’ils tombaient malades ; ils ne recevaient plus qu’un peu de bouillon clair, ce qui les incitait à travailler jusqu’à l’épuisement. De temps en temps, à l’occasion d’un travail plus pénible, était organisée une distribution de bouillon sucré, dont l’effet non seulement physique mais psychologique était considérable sur les corps affaiblis. La faim hantait toutes les pensées, mais on se culpabilisait de le reconnaître, même intimement. »

Au-delà du ciel, p. 110

 

Et Pol Pot?

Il tenait le rôle de penseur, de théoricien. Il n’avait aucun contact avec la réalité. Il n’était pas tenu au courant de ce qui se passait.

Khieu Samphan?

Il était utilisé comme l’intellectuel qui devait rallier les autres intellectuels. Il était humilié. Il faisait le travail manuel comme tout le monde. On l’utilisait comme manutentionnaire. Il était sur la liste noire comme beaucoup et il a peut-être dû sa survie aux événements.

Ieng Sary?

Il attend son heure. Il voudrait bien revenir avec une poignée de radicaux. Et c’est ce qui fait craindre le pire pour le Cambodge, parce que pour eux c’est une expérience qu’ils ont loupée mais qu’ils sont prêts à recommencer. Ils sont pour le jusqu’auboutisme, le purisme, la pureté. C’est toujours. au nom de la pureté que tout était fait. Exactement comme Hitler, exactement comme Staline.

Vous ne vous êtes jamais sentie complice ou coupable?

Après, si. Je me suis sentie responsable de ce qui s’était passé dans la mesure où j’y adhérais. J’ai joué un rôle, j’ai tapé beaucoup de documents, j’en ai beaucoup traduit. J’ai mangé à la table commune, j’ai applaudi des discours. Et c’est pourquoi j’aurais mauvaise conscience de ne pas essayer de faire quelque chose… Il y a eu beaucoup de souffrances et j’ai toujours été dépassée par les événements. J’ai le sentiment que nous avons tous été les instruments d’une machination, une machination infernale qui a dépassé par l’ampleur des dégâts, par les manipulations mises en œuvre, tout ce qu’on peut imaginer. Ne serait-ce que l’évacuation de Phnom Penh ! Faire sortir trois millions d’habitants par cinq routes en trois jours, c’est fantastique ! Ils auraient résisté, ça ne se serait pas fait. Pourquoi n’ont-ils pas résisté ? Beaucoup de questions sont sans réponse.

Vous pensez que votre livre peut aider à comprendre et à empêcher ce genre de processus ?

Ce serait bien s’il pouvait le faire.

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