vendredi
18
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Jon Letman

Le 16 juillet 1945, les Etats-Unis ont fait exploser le tout premier engin nucléaire dans le désert du Nouveau-Mexique. Moins d’un mois plus tard, le gouvernement Truman donne l’ordre de larguer deux bombes atomiques, détruisant Hiroshima et Nagasaki, tuant et blessant plus de 200’000 civils.

Aujourd’hui, 74 ans plus tard, le président Donald Trump s’est frayé un chemin jusqu’au bord du précipice d’une guerre menaçant de feu, de déchaînement et d’anéantissement un Etat qui possède des armes nucléaires (Corée du Nord) et un autre qui n’en a pas (Iran). En juin, peu de temps après que Trump aurait annulé une attaque militaire contre l’Iran à seulement 10 minutes de l’opération, il s’est jeté sur Twitter: «L’Iran ne peut pas disposer d’armes nucléaires!»

Pendant ce temps, les Etats-Unis vont de l’avant avec leurs plans de modernisation, de mise à niveau et de reconstruction de leur propre arsenal nucléaire vieillissant. Au cours des 30 prochaines années, ils dépenseront au moins 1,2 billion de dollars pour entretenir et moderniser leurs armes nucléaires. Avec l’inflation, les dépassements de coûts et la sous-estimation courante des budgets consacrés aux systèmes d’armes, le coût final de l’entreprise nucléaire américaine pourrait s’élever à 2 billions de dollars.

Le budget 2020 de Trump prévoit à lui seul 16,5 milliards de dollars (soit une augmentation de 8,3 % par rapport à 2019) pour le Department of Energy (DOE)/National Nuclear Security Administration (NNSA) qui entretient le stock nucléaire américain.

Lorsque le président Obama a prononcé son discours historique à Prague en 2009, il a parlé de l’engagement des Etats-Unis à «rechercher la paix et la sécurité d’un monde sans armes nucléaires», mais il a rapidement adopté le langage de la NNSA: «Tant que ces armes existeront, les Etats-Unis conserveront un arsenal sûr, sécurisé et efficace pour dissuader tout adversaire et garantir la défense de nos alliés.»

Dix ans plus tard, la triade nucléaire des Etats-Unis – des armes utilisables depuis la terre, l’air et mer – se voit accorder une prolongation de la durée de vie, ce qui offre une aubaine pour l’industrie de l’armement et incite les opposants à mettre en garde contre une nouvelle course aux armements nucléaires coûteuse et potentiellement dangereuse.

Les plans de l’administration Trump rendent l’arsenal nucléaire plus mortel

L’idée de moderniser le stock est née, en partie, de la décision de mettre fin aux essais d’armes nucléaires en 1992. Le plan de gestion de l’intendance des stocks qui en résulte modernise les armes nucléaires existantes au moyen de programmes de prolongation de la durée de vie, de modifications et de transformations afin de maintenir une force de dissuasion nucléaire.

Si la «prolongation de la durée de vie» est avant tout un moyen de remettre à neuf des armes nucléaires spécifiques, elle est aussi l’un des principaux moteurs de la redéfinition des vecteurs nucléaires (missiles, sous-marins, bombardiers) en systèmes plus efficaces, plus rapides et plus furtifs, rendant l’arsenal nucléaire global plus mortel.

La NNSA n’a pas accepté de parler à Truthout de cette histoire, mais un porte-parole de la NNSA a confirmé par courriel qu’elle exécutait actuellement cinq grands programmes de modernisation des armes nucléaires. Ces programmes comprennent une bombe gravitationnelle (B61-12) et un missile de croisière à lanceur aérien dont la puissance nucléaire peut être augmentée ou diminuée (ajustée), ce qui permet une plus grande souplesse.

Parmi les ogives modifiées figure la W76-2, une version à faible puissance (5-7 kilotonnes) de l’ancienne W76-1, plus puissante (100 kilotonnes). Par comparaison, les bombes qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki étaient respectivement d’environ 15 et 20 kilotonnes.

La première ogive W76-2 a été achevée en février dans la seule usine d’assemblage et de démontage d’armes nucléaires des Etats-Unis, l’usine Pantex près d’Amarillo, au Texas. Toutefois, en juin, les démocrates parlementaires ont bloqué le financement du déploiement du W76-2 sur des missiles balistiques lancés par des sous-marins.

Les opposants aux nouvelles «mini-bombes nucléaires» à faible puissance font valoir que les bombes à rendement sélectif réglable peuvent produire moins de retombées radioactives et, par conséquent, abaisser le seuil d’utilisation, ce qui rend plus probable un conflit nucléaire. Actuellement, les stocks américains comprennent environ 1000 ogives dotées d’options de rendement sélectif, dont certaines ne dépasseraient pas 0,3 kilotonne (les rendements exacts sont classés secret-défense).

«Même le rendement le plus faible est une force explosive très importante par rapport aux plus grandes armes conventionnelles que l’homme ait pu fabriquer», a déclaré Hans Kristensen, directeur du Nuclear Information Project à la Federation of American Scientists (FAS).

Il souligne que les Etats-Unis ne sont pas les seuls à moderniser et à perfectionner leur arsenal nucléaire. Les neuf Etats nucléaires ont tous leur propre version de la modernisation qui reflète la maturité de leur programme. L’idée que la Russie, par exemple, est en train de se moderniser, et que les Etats-Unis sont «à la traîne» est une mauvaise interprétation de la situation réelle, dit Kristensen. «Tous les pays utilisent cet [argument] à leur avantage», a dit Kristensen à Truthout.

Parmi les partisans de la modernisation, mentionnons Liz Cheney [fille de Dick Cheney], membre républicaine du Congrès du Wyoming, qui a déclaré dans un communiqué de presse en mai: «Le Congrès doit investir dans la modernisation de notre triade nucléaire et dans les capacités additionnelles à faible puissance prévues dans l’Examen du dispositif nucléaire de 2018. Ces investissements sont essentiels pour la capacité de l’Amérique d’assurer une dissuasion crédible et un contrôle face à la Chine et à la Russie.»

Dans le même communiqué, le sénateur républicain de l’Arkansas, Tom Cotton, a fait valoir que les futurs accords de maîtrise des armements devraient tenir compte des efforts d’expansion et de modernisation nucléaires de la Russie et de la Chine elles-mêmes.

Planifier pour «gagner» une guerre nucléaire

Les plans d’utilisation d’armes nucléaires ne sont pas seulement une abstraction pour les planificateurs militaires américains. Comme l’a signalé Steven Aftergood du FAS, les chefs d’état-major interarmées ont affiché une version mise à jour de la politique nucléaire américaine qui comprenait le passage suivant: «L’utilisation de l’arme nucléaire pourrait créer des conditions propices à des résultats décisifs et au rétablissement de la stabilité stratégique… plus précisément, l’utilisation de l’arme nucléaire modifiera fondamentalement la portée d’une bataille et créera des conditions qui influeront sur la façon dont les commandants militaires l’emporteront dans un conflit.» FAS a noté que le document original a été rapidement mis hors ligne (mais pas avant d’avoir été conservé).

Le passage ci-dessus suscite des inquiétudes parce que des personnes y voient une plus grande volonté d’envisager l’emploi d’armes nucléaires. «Brandir l’épée nucléaire est affirmé un peu plus explicitement», a affirmé Kristensen. Il a cependant été frappé par la brutalité du message à un moment où l’administration Trump cherche à se doter d’armes nucléaires à faible puissance. «Pour moi, ces éléments qui coïncident sont une tendance inquiétante dont nous voyons ici des signes… qui indiqueraient que ce que l’on pourrait qualifier d’opérations de planification d’une guerre nucléaire devienne peu plus effectif qu’elles ne l’étaient auparavant», a ajouté Kristensen.

Les partisans soutiennent que la modernisation est essentielle au maintien d’un arsenal «sûr, sécuritaire et efficace». Mais la modernisation peut représenter beaucoup de choses différentes. Il peut s’agir de quelque chose de relativement simple, comme le remplacement de composants pour prolonger la durée de vie d’une ogive, ou de remaniements très complexes qui comportent le risque d’introduire de l’incertitude et de réduire la fiabilité qu’une arme va fonctionner.

Kristensen dit qu’il est possible qu’à un moment donné, un commandant militaire puisse dire qu’il n’est pas certain que l’arme fonctionnera comme prévu. «Les Etats-Unis pourraient donc se retrouver dans une situation où ils seraient obligés d’effectuer un essai de fiabilité – un essai nucléaire réel de cette ogive pour déterminer si elle va vraiment fonctionner», a affirmé Kristensen. Pour ce faire, a-t-il averti, ils déclencheraient une cascade d’essais nucléaires dans le monde.

«Des machines à tuer incroyablement dangereuses»

Tom Collina est directeur des politiques pour le Ploughshares Fund, une fondation de sécurité mondiale qui cherche à réduire les risques nucléaires. Il qualifie la modernisation de l’arsenal américain d’«excessive et dangereuse» et affirme qu’une dissuasion adéquate peut être obtenue avec beaucoup moins de missiles que les plus de 6000 ogives états-uniennes.

«Plus vous construisez d'[armes nucléaires] au-delà de ce dont vous avez besoin, plus cela coûte cher – des milliards et des milliards de dollars – et plus cela encourage la Russie à se doter d’armes nucléaires et à créer une nouvelle course aux armements», a confié Collina à Truthout.

Selon Collina, la combinaison de la reconstruction des stocks nucléaires américains et des efforts de Trump pour minimiser et se retirer des accords de maîtrise des armements suggère qu’une nouvelle course dangereuse aux armements contre la Russie est en préparation.

«Nous planifions toute notre politique nucléaire contre la possibilité d’une attaque intentionnelle de la part de la Russie – une frappe inattendue», dit Collina. Au contraire, les Etats-Unis devraient s’inquiéter davantage de s’enliser dans une guerre nucléaire à cause d’erreurs de calcul, d’un mauvais jugement du président ou d’une fausse alerte.

Présentation de la page «Weapons» du Lawrence Livermore National Laboratory

Doubler la perception des menaces de l’époque de la guerre froide, en dépensant jusqu’à 2 billions de dollars pour reconstruire les armes nucléaires sur la base du passé, augmente en fait le danger d’une guerre accidentelle, affirme Collina. «Aujourd’hui, nous avons une menace très différente et nous ne nous sommes jamais adaptés.»

Collina fait la distinction entre le remplacement de composants qui restent inchangés et la conception de nouveaux composants qui créeront une nouvelle arme non testée (actuellement non testable). «C’est le danger quand on donne ces missions aux laboratoires d’armement (tels que Lawrence Livermore et Los Alamos) parce que ces gens aiment concevoir des choses. Ils aiment faire de nouvelles choses. Ils aiment améliorer les choses – c’est un peu leur ADN», dit-il.

Contrairement au langage positif «sûr, sécurisé et fiable» utilisé par l’industrie des armes nucléaires, Collina offre une description plus sobre, les appelant «des machines à tuer incroyablement dangereuses… ce sont des armes qui anéantissent les femmes et les enfants».

Il continue: «C’est pourquoi les armes nucléaires sont différentes de toutes les autres armes de l’arsenal américain… Elles ne font pas de distinction entre combattants et non-combattants, entre civils et militaires. Elles tuent n’importe qui, n’importe où, à proximité. C’est pourquoi ce ne sont pas des armes de guerre. Ce sont des armes de destruction massive.»

Interdire la bombe

Après l’adoption par plus de 135 pays du Traité des Nations Unies sur l’interdiction des armes nucléaires en 2017, la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) a reçu le prix Nobel de la paix.

La directrice exécutive de l’ICAN, Beatrice Fihn, a déclaré à Truthout que si le nombre global d’armes nucléaires dans le monde continue de diminuer progressivement, celles qui restent sont modernisées, mises à niveau et dotées de nouvelles missions.

«Le nombre total d’armes nucléaires ne cesse de diminuer très lentement… mais ils procèdent également à ces mises à niveau et à ces modifications, ce qui signifie que l’impact qualitatif de leur utilisation ne diminue pas; au contraire, ils prévoient de nouveaux types de scénarios de guerre nucléaire», a indiqué Beatrice Fihn. «Cela montre qu’ils développent le type de scénarios où ils pensent que les armes nucléaires peuvent être utilisées.»

Alors que la technologie progresse à un rythme que la population a du mal à suivre, Fihn craint que l’intelligence artificielle, la cyberguerre, les systèmes d’armes autonomes et d’autres technologies émergentes n’augmentent de manière exponentielle les risques nucléaires.

Selon Beatrice Fihn, l’industrie de l’armement nucléaire a très bien utilisé la nature hautement technique et complexe des armes nucléaires pour maintenir le grand public dans un état d’impuissance et l’éloigner complètement du processus décisionnel.

En suivant l’évolution du traité d’interdiction des armes nucléaires, l’ICAN examine les exemples de campagnes réussies qui ont abouti à l’interdiction des armes biologiques et chimiques, des mines terrestres et des armes à sous-munitions. Beatrice Fihn dit qu’il est nécessaire de dépouiller les armes nucléaires de la mystique d’être perçues comme un outil de sécurité aux pouvoirs presque magiques.

Tant que les gouvernements croiront que les armes nucléaires sont la «garantie de sécurité ultime, elles ne seront pas abandonnées», ajoute B. Fihn, ajoutant que l’idée généralement acceptée qu’il est nécessaire de maintenir et de moderniser les stocks nucléaires s’oppose à l’idée de débarrasser le monde des armes nucléaires.

Plaider en faveur du maintien des armes nucléaires jusqu’à ce qu’elles disparaissent est un argument incohérent, dit-elle. Le faire, c’est ne jamais renoncer aux armes nucléaires, affirme B. Fihn. Elle estime que les armes nucléaires, comme les autres armes de destruction massive, doivent être délégitimées.

Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, dit B. Fihn, «est le véhicule par lequel nous stigmatisons et rejetons les armes nucléaires de sorte qu’elles soient considérées comme rebutantes, problématiques et dangereuses – ce qu’elles sont en fait c’est une menace pour la sécurité de quiconque les possède». (Article publié sur le site Truthout, en date du 16 juillet 2019; traduction A l’Encontre)

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