mardi
19
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec le climatologue Hervé Le Treut par Michel de Pracontal

En retirant les États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, Donald Trump poursuit une politique fondée sur une idéologie violemment antiscientifique. Dès le début de sa campagne, il a exprimé son mépris pour les faits scientifiques – comme pour les faits en général –, en particulier sur le thème du climat. Il a constamment nié la réalité du changement climatique et a même affirmé dans un tweet en 2012 que «le concept de réchauffement planétaire a été inventé par et pour les Chinois afin de rendre l’industrie américaine non compétitive».

Le climatoscepticisme de Trump s’explique en partie par des motifs économiques, dans la mesure où l’industrie des combustibles fossiles le soutient depuis son investiture (beaucoup moins pendant sa campagne). Mais il participe d’une posture générale très agressive vis-à-vis de la science et du monde de la recherche. Pendant sa campagne et après son investiture, le nouveau président américain s’en est pris à plusieurs reprises aux institutions scientifiques. Il a qualifié d’«épouvantables» les National Institutes of Health, principal organisme de recherche publique en médecine et en biologie du pays; il a menacé d’éliminer l’EPA (Agence américaine de protection de l’environnement) et a nommé à sa tête le procureur Scott Pruitt, un climatosceptique qui défend l’industrie pétrogazière; il a choisi comme vice-président Mike Pence, un créationniste farouchement opposé à la recherche sur les cellules souches et qui a soutenu que fumer ne tuait pas…

 

Depuis son entrée en fonctions, Donald Trump a provoqué une révolte du milieu de la recherche qui s’est traduite par le mouvement de la «Marche pour la science, laquelle a mobilisé des dizaines de milliers de scientifiques dans 600 villes des cinq continents. L’attitude antiscientifique du président américain, qui a culminé avec le rejet de l’accord de Paris, préoccupe de nombreux citoyens américains. Et cela ne se limite pas au milieu des chercheurs, comme en témoigne ce commentaire de Tad Devine, ancien conseiller de Bernie Sanders, dans The Washington Post (2 juin 2017): «Il a libéré des forces dont je ne pense pas qu’il comprenne qu’elles vont finalement se retourner contre lui. Les gens n’interprètent pas [sa décision] comme “ma maison va être inondée”, mais comme “notre gouvernement fédéral est dirigé par des gens qui se moquent de la science”.»

Quelle réaction vous inspire la décision de Donald Trump de désavouer l’accord de Paris?

C’est un acte qui va contre le sens de l’Histoire, qui est bien sûr condamnable. On voit bien d’ailleurs que cette décision suscite un tollé général, aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Mais il est aussi important de souligner que cette décision condamnée par le monde entier s’appuie aussi sur une inquiétude réelle chez une partie de la population américaine (et ailleurs dans le monde), que l’on doit prendre en compte.

Quand on parle de transition énergétique, il faut voir que cela crée aussi une inquiétude parmi des populations plus fragiles qui craignent pour leur emploi, qui ne sont pas à l’aise dans ce monde en mouvement. Il y a un très fort clivage entre les classes éduquées qui accueillent favorablement l’idée qu’il y a un changement climatique et qu’il faut agir pour tenter d’en limiter les conséquences, et ceux qui y voient seulement une menace contre leur situation, leur avenir et même leur identité.

Une partie de la population refuse ou n’est pas à l’aise dans une société en évolution rapide. Ce n’est d’ailleurs pas très nouveau, on pourrait aussi évoquer les mineurs pendant le gouvernement de Margaret Thatcher.

D’un autre côté, le tollé général montre, a contrario, que l’accord de Paris est fort. Il cristallise beaucoup de réactions, il montre une vraie capacité de mobilisation.

Les attaques de Trump contre la science sont-elles centrées sur le problème climatique, ou participent-elles d’une idéologie plus générale?

Trump n’a pas déclaré la guerre à la science le 1er juin. Cela a commencé avant, notamment avec les mesures de restriction à l’immigration et l’affichage d’une idéologie liberticide qui ont déclenché la Marche pour la science dans le monde entier, le 22 avril dernier. Le président américain a déclenché une très forte mobilisation parmi les scientifiques, parce que sa démarche implique un processus de négation de ce qu’est la science.

Ce n’est pas une première aux États-Unis, les mouvements créationnistes sont là depuis longtemps et les «vérités alternatives» existaient avant Trump, et pas seulement en Amérique d’ailleurs.

Mais c’est un phénomène particulièrement choquant aux Etats-Unis, car c’est le pays où la science est le plus développée et le plus impliquée dans la politique et la société. Et il existe depuis longtemps une tension entre ce fort développement scientifique et les mouvements antiscience.

Donald Trump aggrave ces tensions, parce qu’il porte une idéologie qui refuse un monde ouvert. Cette idéologie favorise une forme de «climato-scepticisme» qui n’a rien à voir avec un débat d’idées, mais constitue une réaction au fait que le changement climatique est un phénomène mondial, sans frontières: il s’agit d’une idéologie de la fermeture, de l’isolement des nations, réactionnaire, qui s’allie certainement aussi d’une manière complexe à des intérêts privés.

Cela étant, je pense que Trump ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Il est là parce qu’il y a dans le pays des déterminants forts qui rendent sa présence possible et souhaitée par une partie de la population. Il cristallise les passions de ceux qui veulent une société moins en évolution et ont un fort besoin identitaire – et parmi ceux-là, ceux qui se sentent le plus abandonnés dans la dans la société actuelle et craignent de l’être encore plus dans un monde en changement.

Est-ce que le côté transfrontière de la recherche scientifique est aussi un élément qui suscite l’antipathie du président américain?

En effet, il est logique que Trump soit contre la science. La communauté scientifique est très ouverte et elle est transnationale. Elle est formée d’individus de tous les pays, qui manipulent des équations et un langage que tout le monde ne comprend pas. Pour Trump et une partie de ses soutiens, les chercheurs sont des «agents troubles» qui ne représentent pas les intérêts du pays, à cause de leur côté international et de leur langage que tout le monde ne peut pas s’approprier.

Bien sûr cette attitude antiscience est très contradictoire avec toute une autre partie des États-Unis qui, au contraire, apprécie les valeurs liées à la recherche scientifique, l’ouverture, l’objectivité, la vérité des faits et qui a joué un rôle d’avant-garde dans la recherche sur tous les thèmes environnementaux. Ce pays devient progressivement très clivé sur ce plan, «bimodal», avec un fossé idéologique très profond entre les «progressistes» et les réactionnaires » (lesquels représentent désormais une fraction importante du parti républicain). L’élection de Donald Trump a exprimé ce clivage, et le fossé est en train de se creuser, ce qui est inquiétant.

Comment les scientifiques peuvent-ils contribuer à réduire cette fracture?

A contrario, les scientifiques doivent réfléchir à la manière de présenter leurs résultats. Les «faits objectifs» prennent leur sens dans un contexte dont il est nécessaire d’avoir une pleine conscience, si l’on veut être bien compris et faire, comme l’exprime le GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], une science «pertinente pour la décision» mais pas «prescriptive en termes de décisions». Il n’est pas possible d’exprimer des nécessités de transitions climatiques, énergétiques, environnementales ou sociales, si l’on ne prête pas attention à leurs modalités de mise en œuvre. (Article publié sur le site Mediapart en date du 5 juin 2017)

Hervé Le Treut a participé aux travaux du GIEC depuis la fin des années 1980. Il est spécialiste de la simulation numérique, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie et membre de l’Académie des sciences. Il est de même directeur de l’Institut Pierre-Simon-Laplace.

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