jeudi
22
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Jonathan Rosenblum

«Le pouvoir ne concède rien sans revendication» déclarait le leader abolitionniste Frederick Douglass il y a 161 ans.

La semaine dernière a été un témoignage exposé à la vue de chacun lorsque Amazon, faisant face à une pression politique et militante croissante, a annoncé qu’elle fixait un salaire minimum de 15 dollars par heure pour ses travailleurs sur le sol des États-Unis et qu’elle augmentait également les salaires en Angleterre.

La déclaration de la firme fait suite à plusieurs mois de publicité désastreuse pour Amazon. Les travailleurs des États-Unis se sont exprimés en nombre croissant sur les rythmes punitifs du travail, sur les taux des accidentés du travail ainsi que sur la mentalité de chef de plantations esclavagiste qui règne parmi le management des entrepôts.

Un journaliste britannique s’est rendu sans révéler sa profession chez Amazon et a écrit un livre décrivant comment les travailleurs étaient contraint d’uriner dans des bouteilles [car la «pause pipi» n’est, de facto, pas possible] ainsi que des taux extraordinaires de dépression (ironiquement, Hired: Six Months Undercover in Low-Wage Britain se vend très bien sur le site d’Amazon [Voir aussi, en français, le livre de Jean-Baptiste Mallet, En Amazonie, Pluriel, 2015]

Des travailleurs d’Amazon en Allemagne, en Pologne et en Espagne ont fait grève en juin [voir sur ce site l’article publié le 20 juillet] lors du «Prime Day» [journée «d’offres spéciales»], protestant contre des conditions de travail épouvantables.

Aux États-Unis, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, s’en est pris à la firme en raison du fait que la firme paie des salaires tellement bas que les travailleurs dépendent d’allocations sociales telles que les coupons alimentaires, les subventions pour le logement et Medicaid.

En outre, la concession salariale d’Amazon fait suite à des mobilisations particulièrement visibles menées par Fight for $15 contre McDonald’s [voir sur ce site l’article publié le 21 septembre 2018] et d’autres cibles. 

Illusions médiatiques et auto congratulations

Naturellement, les dirigeants d’Amazon ont cherché à écarter les discussions et bataille aboutissant à des concessions et à dévier l’information vers le caractère prétendument éclairé du monde des affaires. «Nous avons écouté vos critiques, avons réfléchi fortement sur ce que nous voulions faire et décidé que nous voulions être à la tête [des salaires]», a déclaré Jeff Bezos, CEO (PDG) et fondateur d’Amazon. [Cela au moment où le syndicat d’UPS acceptait des salaires de 13 dollars l’heure, accord conventionnel refusé par plus de 50% des salariées, voir à ce sujet l’article publié sur ce site en date 16 octobre 2018: https://alencontre.org/laune/etats-unis-ups-la-catastrophe-antidemocratique-de-james-hoffa.html]

L’establishment politique a encensé la firme, évaluée à 1 trillion de dollars et Bezos, dont la richesse nette atteint 150 milliards de dollars, pour leur générosité envers les travailleurs. «Une décision remarquable», s’est épanché le comité éditorial du Seattle Times, ville qui est le siège d’Amazon. «Prime Amazon: honneur au géant d’internet pour son salaire horaire de 15 dollars», trompetait la une du New York Daily News.

Un autre milliardaire, Nick Hanauer, s’est associé au dirigeant syndical David Rolf [1] pour faire l’éloge de l’entreprise. «Amazon a intelligemment décidé de frayer la voie vers l’économie réelle, où nous résolvons les problèmes, construisons des choses et payons des salaires qui font véritablement de l’Amérique un grand pays», écrivaient Hanauer et Rolf, quelques heures seulement après que l’entreprise ait communiqué la hausse [des 15 dollars], dans une tribune publiée le 2 octobre dans le New York Daily News].

Même le sénateur Sanders, celui qui était l’ennemi juré d’Amazon, s’est senti obligé de rejoindre le chœur de louanges, félicitant Bezos personnellement dans un tweet.

Vue depuis l’intérieur des entrepôts

En voilà assez des illusions médiatiques et des auto-congratulations. Le panorama vu de l’intérieur des entrepôts est un peu plus complexe. Bien que la hausse salariale soit, sans aucun doute, le produit des diverses pressions exercées sur la firme. Elle ne correspond toutefois pas à des largesses entraînant un changement d’époque tel que le département des relations humaines d’Amazon veut nous faire croire.

Dans des États où dominent les bas salaires, comme le Kentucky ou la Caroline du Sud, il ne fait pas de doute que les augmentations peuvent représenter 2 ou 3 dollars de plus par heure, voire même plus. Mais de nombreux travailleurs et travailleuses des entrepôts d’Amazon, en particulier sur les deux côtes est et ouest des Etats-Unis, sont déjà payés près de 15 dollars par heure. Et derrière les sons de la fanfare qui accompagné l’annonce Amazon portant sur la hausse des salaires, la firme a plus discrètement informé ses travailleurs et travailleuses qu’elle supprimerait les bonus liés à la performance ainsi que les participations sous forme d’actions distribuées.

Pour les travailleurs à plein temps des entrepôts de l’entreprise, ces compensations poussaient le salaire au-dessus de 15 dollars par jour. Ce ne sera plus le cas. Un grand nombre de travailleurs à plein temps verront leurs salaires augmenter très peu – voire diminuer. Face aux vives réactions, Amazon a concédé cette semaine qu’elle octroierait des hausses additionnelles aux travailleurs à plein temps pour compenser la suppression des bonus. Reste à voir dans quelle mesure cette nouvelle contorsion aura des effets sur les salaires cette catégorie de travailleurs et travailleuses. Il ne fait toutefois pas de doute que ces augmentations n’assécheront pas les caisses de la firme.

En effet, la fixation d’un salaire minimum à 15 dollars pour 350’000 travailleurs et travailleuses d’Amazon coûtera à la firme moins d’un dixième d’un pour cent de sa richesse nette: une bagatelle!

Le 2 octobre 2018 était le jour de la grande annonciation. Lorsqu’un manager d’un centre d’expédition du New Jersey a annoncé avec excitation l’augmentation à une réunion de groupe de l’équipe de nuit, la salle est restée silencieuse selon ce que rapporte l’un des travailleurs. Ce n’est que lorsque l’équipe des ressources humaines a commencé à applaudir avec insistance que d’autres les ont vaillamment rejoints, ajoute-t-il.

Ses collègues accepteront l’augmentation car ils ont des factures à payer, mais en raison des rythmes de travail, «les travailleurs haïssent la firme. Les gens ont la sensation qu’ils sont traités comme des esclaves», explique-t-il.

Les travailleurs et travailleuses d’un entrepôt d’Amazon situé en dehors de Seattle, dans l’État de Washington, attribue cette hausse aux revendications du sénateur Bernie Sanders [sénateur indépendant du Vermont, mais administrativement rattaché aux partis démocrate, il se présente comme démocrate socialiste] ainsi qu’aux «gens qui se sont exprimés de manière organisée», selon un travailleur à temps partiel d’un centre de distribution. L’enjeu, pour les travailleurs et travailleuses d’Amazon, va toutefois bien plus loin que la question des bas salaires, ajoute-t-il. Les pressions constantes portant sur des niveaux de productivité impossibles [taux minuté et sous contrôle en temps réel du rassemblement des produits et de leur livraison], le manque de respect des superviseurs, les blessures récurrentes sur les lieux de travail, les burn-out continus ainsi que l’épuisement et l’écrasement sous les tâches constituent ce qui irrite le plus les travailleurs et travailleuses.

Ces dimensions ont quelque chose en commun: un modèle d’entreprise qui exige implacablement que les travailleurs et travailleuses se soumettent à des degrés inhumains d’exploitation. À la différence de l’Europe – où de nombreux travailleurs d’Amazon se sont organisés au sein de syndicats ont fait grève et obtenu de modestes gains – les travailleurs des États-Unis ne se sont pas encore réuni en un nombre suffisant [puisque la législation implique que l’organisation syndicale pour être reconnue doit être appuyée par une majorité de salarié·e·s] afin de porter des revendications importantes contre la firme géante.

L’annonce d’augmentation des salaires à 15 dollars par heure portera-t-elle atteinte aux débuts d’organisation des travailleurs? Bien au contraire, affirme le travailleur de Seattle. Elle accroîtra la confiance dans la nécessité de s’organiser car elle démontre aux travailleurs et travailleuses que la firme répond aux pressions, a-t-il déclaré.

Il faudra une intensification de la pression pour obtenir un changement réel. Les travailleurs d’Amazon avec lesquels j’ai discuté durant l’année sont d’accord sur le fait que la firme ne fera rien pour modifier les conditions de travail effrayantes, sauf à y être contrainte. Cela se produira lorsque les travailleurs bâtiront une organisation syndicale et, en alliance avec les consommateurs et d’autres forces, prouveront qu’ils peuvent perturber le fonctionnement d’Amazon et porter atteinte aux résultats financiers de la compagnie.

Notre force collective, leur talon d’Achille

Cela peut ressembler à une chimère. Souvenez-vous toutefois qu’il y a un plus d’un siècle les titans de l’économie productive émergente – songez à l’acier, à l’automobile et aux industries électriques – semblaient omnipotents et intouchables. Il a fallu des années de lutte, y compris de dures batailles et de nombreuses victimes, pour que la vague d’occupation d’usine des années 1930 et les grèves menées par des socialistes et des radicaux de différentes tendances forgent de nouveaux syndicats industriels. Ce faisant, ils ont non seulement contribué à l’amélioration des conditions de travail dans le secteur productif, mais aussi alimenté un mouvement social plus large qui a permis l’organisation dans le secteur public, l’obtention de nouveaux emplois, la sécurité sociale, les droits du travail, des salaires minimums ainsi que d’autres gains sous le New Deal («La Nouvelle Donne» période qui va de 1933 à 1938).

Il est aussi significatif que les mêmes facteurs qui ont façonné la croissance vertigineuse de l’industrie de base il y a un siècle – des économies d’échelle impressionnante par la production de masse, le déploiement de technologies de pointe ainsi que l’application d’une gestion «scientifique et précise» de la production et de la distribution, ainsi que du fonctionnement dit en «juste à temps» – sont aujourd’hui des éléments au cœur du modèle d’entreprise d’Amazon.

Le défi, hier comme aujourd’hui, est que les travailleurs comprennent qu’à l’instar des monopoles industriels du siècle passé, le pouvoir exorbitant d’Amazon a aussi son talon d’Achille – pour autant que les travailleurs et travailleuses s’organisent. Seul, le travailleur d’un entrepôt d’Amazon est l’un des travailleurs les plus faibles des Etats-Unis ; mais en grands nombres, ils ont collectivement le pouvoir non seulement de transformer la signification même de ce qu’est un travailleur d’entrepôt, mais aussi de prendre la tête d’un nouveau mouvement social dans notre pays.

Il convient de se souvenir qu’en novembre 2012 la plupart des observateurs politiques et journalistes était consternée lorsqu’un groupe relativement petit de travailleurs de fast-food à New York brandissait des pancartes lors d’une manifestation exigeant un salaire à 15 dollars et un syndicat. Une revendication tellement peu réaliste! Désormais, six ans plus tard, plus de 19 millions de travailleurs à bas salaire des États-Unis ont obtenu des augmentations salariales par la loi et l’organisation sur les places de travail comme résultat, directement ou indirectement, du mouvement Fight for $15.

Et pourtant, même avec ces succès, les travailleurs ne s’en sortent pas. Près de 80% des travailleurs américains à plein temps affirment vivre d’une paie à l’autre, 71% sont endettés et la majorité des travailleurs sont dans l’incapacité de se constituer une épargne leur permettant de faire face à des dépenses exceptionnelles liées à la santé, l’emploi ou le logement. L’Amérique est, aujourd’hui, un pays où le 1 pourcent jouit de richesses fabuleuses alors que des dizaines de millions titubent au bord de la ruine financière et du dénuement.

Un grand nombre de ces travailleurs désespérés sont déjà payés 15 dollars par heure. Ce tout simplement loin de suffire pour vivre.

Au cours des derniers six ans, nous avons vu des firmes comme Target, Walmart et Costco [trois géants de la grande distribution] faire des concessions dans une tentative de prévention devant la perspective de revendications portant sur quelque chose de plus précieux et radical: un véritable pouvoir des travailleurs.

Désormais, Amazon a rejoint ses sœurs. L’hommage rendu à Jeff Bezos par les commentateurs médiatiques est totalement déplacé. Les félicitations doivent être adressées aux travailleurs et travailleuses qui endurent  des conditions brutales, qui viennent d’obtenir une remarquable, bien que modeste, concession d’Amazon et qui, pas à pas, luttent et apprennent à bâtir un pouvoir au sein du Béhémoth [2]. Nous devons les soutenir, car leur succès dans cette longue bataille représentera une amélioration pour nous tous.

Soyons donc clairs: 15 dollars, c’est insuffisant. Il est temps de lever une nouvelle bannière, plus audacieuse, sur laquelle est inscrite l’exigence de l’abolition des conditions de travail brutales et des profits obscènes ainsi qu’un engagement en faveur des droits, de la sécurité et du pouvoir pour tous les travailleurs. (Article publié le 10 octobre 2018 sur le site beaconbroadside.com; traduction A L’Encontre)

Jonathan Rosenblum est un animateur syndical et de quartier, membre du UAW/National Writers Union, Local 1981. Il est l’auteur de Beyond $15: Immigrant Workers, Faith Activists, and the Revival of the Labor Movement, Beacon Press, mars 2017. Voir son site jonathanrosenblum.org.

____

[1] Nick Hanauer est un grand capitaliste de Seattle qui se forge une image de «patriote progressiste», de «philanthrope», en particulier par ses sorties contre la hausse des inégalités et diverses initiatives en faveur d’une hausse du salaire minimal ou le contrôle des armes. Il a tôt investi, dans les années 1990, dans Amazon et est à la tête d’une compagnie offrant fonds et conseils.

David Rolf est le président de la section syndicale de l’État de Washington, dont Seattle est la principale ville, du Service Employees International Union (SEIU) – organisant principalement les travailleurs des soins, soins à domicile et de certains services. Le syndicat a soutenu à hauteur de plusieurs millions les deux candidatures d’Obama. Rolf est également l’auteur d’un ouvrage consacré au salaire minimal à 15 dollars (New Press, 2016).

[2] Le Béhémoth, dans la Bible, désigne un monstre de grande taille. Le terme fait aussi référence à un ouvrage du philosophe anglais Thomas Hobbes, publié en 1681, cherchant à comprendre les causes de la guerre civile anglaise, pendant d’un traité plus célèbre de ce même auteur, Léviathan. Récemment, un historien américain, Joshua Freeman a consacré un livre portant ce titre consacré à une histoire des usines et de leur fonctionnement: Behemoth. A History of the Factory and the Making of the Modern World, Ed.W. W. Norton & Company, 2018.

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