jeudi
13
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Adriana Alvarez prenant la parole à Chicago (Photo: Kari Lydersen pour The Guardian)

Par Kari Lydersen (Chicago)

Le mouvement #MeToo a encouragé les travailleuses à bas salaires à dénoncer le harcèlement sexuel qu’elles qualifient de systémique. Ainsi, le 18 septembre, des employées de McDonald’s et d’autres militant·e·s se sont rendus au siège social de l’entreprise à Chicago pour protester contre le harcèlement sexuel dans les restaurants de cette chaîne de restauration rapide.

Lors d’une journée de grève des travailleuses de McDonald’s, mardi 18 septembre, devant le siège social de la transnationale McDonald’s à Chicago, Teresa Cervantes a raconté en espagnol l’incident suivant: lorsqu’elle est entrée dans le bureau du gérant dans un McDonald’s de Chicago, un autre gérant lui a demandé ce qu’elle voulait et si elle était là pour «pito» – un terme désignant les organes génitaux masculins – car le patron de Teresa Cervantes était en effet connu pour faire pression sur les travailleuses afin qu’elles aient des rapports sexuels avec lui dans son bureau ou dans toilettes. Teresa Cervantes, qui travaillait dans le célèbre Rock’N’ Roll McDonald’s [ce McDo de Chicago était le fleuron de la chaîne et avait été conçu aussi pour servir des automobilistes] et ailleurs dans la ville, rapporte encore: «Je lui ai dit que je n’étais pas ce genre de travailleuse, que j’essayais juste d’être une travailleuse responsable.» Elle lui déclara qu’elle était là pour demander un changement d’horaire parce que deux de ses enfants commençaient leur scolarisation.

Les travailleuses qui ont pris la parole lors de ce rassemblement – présenté comme une initiative #MeToo visant McDonald’s – ont décrit les abus sexuels, la coercition et le harcèlement comme étant des actes perpétrés quotidiennement dans les restaurants. Selon elles, McDonald’s n’a pas fait grand-chose pour régler le problème, malgré les plaintes déposées auprès de la Commission fédérale de l’égalité d’accès à l’emploi (EEOC) au nom de 15 travailleuses en 2016 et 10 autres plaintes déposées plus tôt cette année.

Les employées des restaurants McDonald’s de dix villes du pays ont quitté leur travail mardi pour exiger que la firme intervienne par rapport aux abus et au harcèlement sexuels, notamment en constituant un comité composé de travailleuses, de représentantes des entreprises et des gérants ainsi qu’une structure nationale de femmes. Les organisatrices ont déclaré qu’il s’agissait de la première grève à l’échelle nationale jamais déclenchée spécifiquement pour protester contre le harcèlement sexuel.

«Nous brisons notre silence, nous entrons dans l’histoire», a déclaré Teresa Cervantes, dont la fille travaille également chez McDonald’s. Et cela «pour que les jeunes aient un avenir meilleur».

Les travailleuses ont expliqué que l’inertie de l’entreprise face au harcèlement sexuel faisait partie d’une culture plus large de manque de respect et d’exploitation des travailleuses. Elles ont souligné que cette firme avait résisté avec agressivité lorsque des travailleurs et des travailleuses tentaient de s’affilier à un syndicat. Elles exigent aussi que l’entreprise paie 15 dollars de l’heure [le mouvement pour un salaire de 15 dollars de l’heure a commencé à New York dans la restauration en 2012, puis s’est étendu]. Les travailleuses et travailleurs affiliés à la campagne Fight for 15 $ ont voté en faveur de la grève. Et cette action a été soutenue par divers regroupements de travailleuses et féministes.

Selon un sondage effectué en 2016 par la société Hart Research Associates pour trois organisations – le National Partnership for Women and Families, la Ms. Foundation [créée en 1972, entre autres par Gloria Steinem] et par Futures Without Violence [datant de 1980] –, 40% des travailleuses de la restauration rapide ont déclaré avoir été victimes de harcèlement sexuel.

Adriana Alvarez, âgée de 26 ans, a rappelé qu’elle avait fait une journée de grève au printemps lorsque les dernières plaintes ont été déposées auprès du EEOC. Estimant que McDonald’s n’avait rien fait pour améliorer la situation, elle était motivée pour faire à nouveau la grève dans le resto McDonald’s où elle travaille, à Cicero, dans la banlieue de Chicago.

«Le public ne sait pas ce que nous subissons, derrière les comptoirs, dans les toilettes, dans les vestiaires», explique-t-elle. µJ’espère vraiment que cette action sera vue comme une sommation. On en a marre de devoir faire face à cela.»

Aiesha Meadows, 26 ans, a travaillé chez McDonald’s à l’aéroport international O’Hare (Chicago) de 2010 à 2013. Elle a affirmé que le harcèlement sexuel y était endémique. Mais elle et d’autres travailleuses craignaient que le fait d’en parler puisse leur faire perdre leur emploi: «Ils balaieraient simplement la question d’un revers de la main. Nous n’osons rien dire parce qu’à la fin de la journée, nous devons nourrir nos familles.»

Les débrayages et les rassemblements de mardi ont également eu lieu à Durham, Kansas City, Missouri, Los Angeles, Miami, Milwaukee, New Orleans, Orlando, San Francisco et St Louis. McDonald’s s’est refusé à répondre à nos questions.

Les travailleuses ont déclaré que le mouvement #MeToo, qui a démarré avec des actrices et d’autres personnalités de premier plan, a incité les travailleuses à bas salaires à dénoncer elles aussi le harcèlement sexuel qui, selon elles, est systématique sur leur milieu de travail.

«Ça arrive à tout le monde», explique Alvarez. «Ça touche toutes les classes.»

Ali Baker a travaillé pendant une décennie comme serveuse, travailleuse dans la restauration rapide et comme barmaid, et dit avoir été souvent victime de harcèlement sexuel. Elle est leader des membres du Restaurant Opportunity Center, une organisation qui réunit des gérants et des employées afin de changer les conditions de travail.

Devant les participantes au rassemblement, qui se tenait en face du nouveau siège de McDonald’s et de l’Université Hamburger [McDonald’s Center of Training Excellence!],dans le quartier branché du West Loop, à Chicago, Ali Baker a raconté: «J’ai été immobilisée dans un coin par mon patron, j’ai été embrassée par mon manager, j’ai eu les jambes tripotées, j’ai été mise dans des situations inconfortables où il était plus facile de baster.» Mais plus maintenant: «Il est temps de dire: “Je ne suis pas au menu; le délai est échu, McDonald’s!”» (Article publié sur le site du quotidien The Guardian,en date du 18 septembre 2018; traduction A l’Encontre)

 

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Conférence-débat, le jeudi 11 octobre 2018, Lausanne

19h30, Cazard, rue Pré-du-Marché 15

Etats-Unis
«Face à Trump, des résistances se construisent» 

Les mouvements sociaux et le Parti démocrate «en débats»
face au trumpisme.
Un point de vue socialiste, au moment où ce qualificatif acquiert
une audience aux Etats-Unis!

avec Sharon Smith

Auteure de Subterranean Fire. A History of Working-Class Radicalism in the United States
et de Women and Socialism: Essays on Women’s Liberation;
membre du comité de rédaction de la revue International Socialiste Review.

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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