dimanche
15
septembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Lynne Feeley

Lorsque j’ai parlé avec Naomi Klein en août 2019, c’était le 13e jour de la traversée transatlantique de Greta Thunberg sur le Malizia II, un voilier de course zéro émission. G. Thunberg, la militante suédoise de 16 ans qui ne vole pas à cause de l’impact du carbone, se rendait à Manhattan pour le sommet de l’ONU sur le climat. Le nouveau livre de Naomi Klein, On Fire: The Burning Case for the Green New Deal [Simon&Schuster, septembre 2019], s’ouvre sur un portrait de Greta Thunberg et une discussion sur le mouvement des jeunes pour le climat. Pendant des décennies, écrit Klein, les adolescents ont été utilisés comme de simples dispositifs rhétoriques dans le discours sur le changement climatique. Nous avons été implorés d’agir sur le changement climatique pour le bien de «nos enfants». Mais, comme Naomi Klein me l’a dit, il est «évident que cela n’a pas réussi à inspirer les décideurs à faire le nécessaire». Aujourd’hui, les jeunes ne se contentent plus d’être traités comme des figures de rhétorique. «Ils parlent, frappent et marchent pour eux-mêmes, et ils rendent des verdicts sur toute la classe politique qui les a déçus.»

Les essais rassemblés dans On Fire s’articulent également autour d’un verdict central: que la crise climatique est indissociable de siècles d’exploitation humaine. Le colonialisme, le génocide des indigènes, l’esclavage et les bouleversements climatiques ont tous une histoire commune. Non seulement ces processus historiques ont établi les industries extractives qui ont mené au changement climatique, mais ils ont aussi établi un état d’esprit extractif, «une façon de considérer le monde naturel et la majorité de ses habitants comme des ressources à utiliser puis à rejeter», écrit N. Klein. L’activisme climatique doit lutter contre les deux. Nous avons besoin d’un «changement de vision du monde à tous les niveaux».

Pour Naomi Klein, le Green New Deal représente précisément cela. Formulé par des militants du climat et proposé par les élus Alexandria Ocasio-Cortez [membre du Parti démocrate, élue à la Chambre des représentants pour le 14e district de l’Etat de New York] et Ed Markey [démocrate, sénateur du Massachusetts], le Green New Deal offre un moyen de transformer notre infrastructure à l’échelle et à la vitesse requises par le changement climatique tout en transformant simultanément le modèle économique et la vision du monde sous-jacente qui en sont la cause [voir aussi le plan plus élaboré de Bernie Sanders: publié sur ce site en date du 23 août 2019]. Les détracteurs peuvent l’appeler une liste aléatoire d’initiatives progressistes, mais pour N. Klein, l’impact du Green New Deal réside dans l’hypothèse que ses initiatives – de l’énergie renouvelable aux soins de santé universels – sont tout sauf sans rapport. L’effondrement écologique et l’injustice économique sont inextricablement liés. La solution doit être holistique. Le Green New Deal offre un moyen à la fois de «se purifier» et de «réparer les crimes fondateurs de nos nations».

Nous avons parlé de la politique de la crise climatique et des enjeux «presque insupportables» des élections de 2020. Notre conversation a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté. (Lynne Feeley)

Lynne Feeley: Beaucoup d’essais du livre se concentrent sur ce que vous appelez les «histoires profondes» qui interfèrent avec la volonté des gens de faire face à la crise climatique. Pouvez-vous nous parler de ces histoires et de la façon dont elles bloquent l’action climatique?

Naomi Klein: Il y a le discours économique du néolibéralisme – sur la façon dont les choses tournent terriblement mal quand les gens essaient de travailler ensemble et comment, si nous nous écartons du marché et le laissons faire sa magie, les avantages se répercuteront sur tous les autres. J’ai beaucoup écrit au fil des ans sur la façon dont l’orthodoxie du néolibéralisme – privatisation, déréglementation, faibles impôts, réductions des dépenses sociales – entre en conflit, très ouvertement, avec ce que nous devons faire face à la crise climatique.

Mais l’histoire la plus profonde concerne notre relation avec le monde naturel. Dans les pays coloniaux [de l’époque] comme les Etats-Unis, le Canada (où je suis née) et l’Australie, les continents ont été «découverts» à un moment où l’Europe atteignait ses propres frontières écologiques, où elle avait abattu ses grandes forêts, où ses propres stocks de poissons s’étaient effondrés et où elle avait chassé ses grands animaux jusqu’à l’extinction. Ces terres ont été imaginées comme une sorte d’Europe surdimensionnée. Si vous regardez comment les premiers explorateurs européens décrivaient cette corne d’abondance de nature qu’ils avaient trouvée, vous verrez que «nous ne manquerons plus jamais de nature».

Ainsi, l’idée d’une nature sans limites est ancrée dans l’histoire des pays coloniaux. Je pense que c’est la raison pour laquelle la résistance à l’action climatique est, à bien des égards, la plus forte dans ces pays, pourquoi ce n’est pas seulement une menace pour une vision du monde de droite qui pense que le marché a toujours raison, mais bien une menace fondamentale pour leur histoire nationale.

Les changements climatiques menacent les gens qui ont une vision du monde très rigide et fondée sur la domination. La vérité est que tous ceux qui ont grandi dans la culture occidentale avec ces récits ne s’en sont pas libérés. Je pense que nous devons déterminer quels sont les récits qui rendent difficile de vraiment comprendre que nous vivons une crise aussi profonde que celle dans laquelle nous sommes. Mais nous avons aussi besoin de nouvelles histoires pour sortir de cette crise, ou nous avons besoin d’histoires différentes, et certaines de ces histoires ne seront pas nouvelles du tout.

LF: Vous écrivez que, alors que la crise climatique met à nu la fiction de la mentalité coloniale, nous assistons à «une résurgence terrifiante des parties les plus laides et les plus violentes de ces récits coloniaux», dont l’éco-fascisme et l’ethnonationalisme. Comment voyez-vous le lien entre la crise climatique et la résurgence du nationalisme blanc?

NK: D’un côté, c’est très simple. Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons maintenant plus de gens en mouvement que jamais. Les migrations massives vont devenir une réalité à l’ère des bouleversements climatiques qui nous attendent. Les perturbations climatiques sont une cause directe de la migration, et aussi une cause indirecte de la migration, parce que les stress climatiques agissent comme un accélérateur dans de nombreux conflits armés. Dans de nombreux cas, elles se recoupent avec différentes formes de violence. Elles agissent comme un accélérateur. Le stress climatique aggrave les problèmes que vous rencontrez, ce qui incite souvent les gens à migrer.

Nous sommes confrontés à un choix très clair quant à la façon dont nous allons faire face à cette réalité. Allons-nous complètement réimaginer nos frontières? Allons-nous comprendre qu’il s’agit d’une crise qui a été créée dans le monde riche et qui est ressentie d’abord et avant tout par les populations les plus pauvres de la planète? Allons-nous ouvrir nos bras et ouvrir nos frontières à bien d’autres personnes? Ou allons-nous fortifier ces frontières et nous contenter de dire que nous allons prendre soin des nôtres?

La montée de l’éco-fascisme nous dit que nous allons le faire. Et quand cela se produit, et que des milliers de personnes commencent à se noyer en Méditerranée, et quand vous avez des gens enfermés dans des conditions abominables dans des camps de détention, que ce soit au Texas, en Libye, à Manus ou à Nauru [îles transformées par le gouvernement australien en camps de détention], il faut des théories pour justifier cette barbarie, des théories qui disent que la vie de certaines personnes vaut plus que celle d’autres et qui réaffirment cette hiérarchie brutale. Ainsi, de la même manière que le racisme pseudoscientifique est apparu comme un moyen de justifier la barbarie de l’esclavage et le vol de terres coloniales, nous sommes maintenant au milieu d’une résurgence de ces mêmes visions brutales du monde, pour justifier le sacrifice actuel et futur de la vie humaine face aux bouleversements climatiques.

LF: Vous écrivez qu’à long terme, le changement climatique menace tout le monde, mais à court terme, «il discrimine».

NK: C’est effectivement discriminatoire. On parle parfois de Donald Trump comme d’un négationniste du changement climatique. Je ne pense pas qu’il nie l’existence du changement climatique. Il sait très bien qu’il y a des changements climatiques. Mais il croit que tout ira bien. C’est pourquoi il se demande comment acheter le Groenland – pour profiter de la fonte des glaces pour s’approprier le pétrole et le gaz. Quelqu’un qui ne croit pas aux changements climatiques ne serait pas intéressé par le Groenland. Le Groenland ne l’intéresse que parce que la glace fond, ouvre des routes commerciales et libère des réserves de combustibles fossiles. Il n’y a que l’indifférence et la croyance que la richesse sera l’isolement. Certains vont très loin et imaginent installer une station spatiale, comme Jeff Bezos d’Amazon, ou des colonies sur Mars, et d’autres s’imaginent dans leurs demeures dorées, ici sur Terre, lorsque les eaux monteront. Je mettrais Trump dans la catégorie des demeures dorées.

LF: Votre essai «Season of Smoke» est un récit personnel de l’été 2017, lorsque vous étiez sur la Sunshine Coast en Colombie-Britannique [où des dizaines de feux de forêt se sont répandus de juillet à septembre 2017, à cette date 158 avaient été repérés]. Il est différent des autres, en partie parce que votre fils, Toma, est au centre. Pourquoi avez-vous choisi la forme narrative personnelle et quel rôle joue votre fils dans votre réflexion sur la crise climatique?

NK: Quand nous pensons aux catastrophes, nous pensons à des événements très dramatiques. J’ai beaucoup écrit à ce sujet au fil des ans. Mais cette expérience d’être dans la fumée pendant plus d’un mois, de savoir combien le continent s’étouffait de la même façon avec les incendies, ce n’est pas dramatique. C’est juste ce genre un genre de désespoir de «basse intensité», la manifestation physique du manque de possibilités. J’ai décidé de l’écrire sous forme de journal intime, par opposition à un reportage, pour en saisir la longueur, la mouture. Je n’étais pas sûre que j’allais en faire quoi que ce soit, et je ne pensais pas que quelqu’un voudrait le publier en particulier. C’est certainement l’un des textes les plus tristes. Les gens m’accusent constamment d’avoir de l’espoir simplement parce que je n’ai pas complètement abandonné. Est-ce vraiment ce qui qualifie l’espoir de nos jours?

Pour ce qui est d’écrire sur mon fils, Toma, j’ai en fait des sentiments mitigés à ce sujet. Je pense que nous écrivons sur ce que nous savons et sur notre vie. Il y a certainement place pour des écrits de type clinique sur les changements climatiques, et nous en avons beaucoup, et nous avons besoin de ces bons articles scientifiques. Mais pour les gens qui essaient vraiment d’atteindre le cœur des gens et de les motiver, je ne pense pas que nous devons nous désengager au plan personnel. Je pense qu’il faut qu’on s’y mette. Nous devons aider les autres à trouver des moyens d’exprimer leur chagrin, leur colère, leur espoir et leur amour de ce qu’ils veulent protéger, en le faisant eux-mêmes, en risquant de le faire nous-mêmes.

Mais je n’aime vraiment pas établir une hiérarchie selon laquelle les mères se soucient plus de la planète que les autres parce qu’elles sont mères. Il y a une véritable politisation de la maternité – la mère comme protectrice féroce – que je n’aime pas du tout. Je suis quelqu’un qui est devenue mère tard dans la vie. J’ai eu Toma à l’âge de 42 ans, et pendant la décennie qui a précédé ma maternité, je bouillonnais à propos de l’environnement, alors que les gens exerçaient constamment, à mon avis, leur maternité ou leur paternité comme une sorte de moyen d’affirmer une autorité supérieure. Je ne pense pas avoir une autorité supérieure parce que je suis une mère. Je sais que certaines des personnes qui se battent le plus fort pour protéger tous nos enfants ne sont pas des parents. Donc, même si j’écris sur mon fils et sur certaines des expériences particulières que j’ai vécues en tant que mère, je ne veux vraiment pas le mettre dans un quelconque avion spécial. [Aux Etats-Unis existe un courant idéologique privilégiant le rapport mère-enfant-nature sur les questions dites environnementales, approche qui évacue la réalité sociale, économique, les rapports d’exploitation des êtres humains et conjointement de la «nature». – Réd.]

LF: Vous écrivez qu’une grande partie de ce qui déterminera le succès du Green New Deal impliquera des actions entreprises par des mouvements sociaux, mais vous terminez le livre par une discussion sur les élections de 2020 aux Etats-Unis. Comment voyez-vous les enjeux de l’élection en matière de justice climatique?

NK: Les enjeux de l’élection sont presque insupportables. C’est pourquoi j’ai écrit le livre et décidé de le publier maintenant et pourquoi je ferai tout ce que je peux pour aider les gens à soutenir un candidat avec la plateforme la plus ambitieuse du New Deal vert, afin qu’il gagne les primaires, puis la présidentielle.

C’est le cycle électoral le plus important de ma vie. C’est pour ça que j’ai déménagé aux Etats-Unis. Je veux donner tout ce que je peux personnellement pour [aider à obtenir] le meilleur résultat possible. Je n’exagère pas le pouvoir que j’ai. Je ne veux pas le regarder de l’extérieur. Je veux en faire partie. Oh! Je ne peux pas dire ça. Je parle comme Beto O’Rourke [candidat démocrate qui dit privilégier sa candidature au poste de président par rapport à la fonction de sénateur du Texas – réd.]!

Je pense que nous avons désespérément besoin d’une nouvelle histoire et d’un sens du but commun. Le Green New Deal est vraiment notre meilleure chance de construire ce genre d’objectif commun – de mettre le pouvoir électoral derrière les mouvements qui s’organisent d’en bas et qui font pression pour leur vision. Ce n’est pas quelque chose qui peut être fourni par un seul politicien. (Article publié dans The Nation, le 10 septembre 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

Lynne Feeley, enseignante vivant à Seattle. Elle publie des articles entre autres dans Environmental History.

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