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septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Cartes postales de la torture des Noirs

Publié par Alencontre le 17 - août - 2009

Lynchage en 1930

Par Claire Guillot

Il fallut attendre l’an 2000 pour que cette exposition de photographies d’une pratique courante il y a peu – le lynchage de Noirs aux Etats-Unis – puisse être montrée à New York. Il fallut temporiser jusqu’en 2005 pour qu’un musée ait la possibilité d’exister et puisse fonctionner à Atlanta, en montrant «cette collection» de 1500 photos.

Cela en dit long sur la permanence du racisme anti-noir aux Etats-Unis. Dans le quotidien Le Monde du samedi 15 août 2009, il est écrit, à l’occasion d’un reportage sur Saint Louis – sous-titré: Mémoire à vif – qu’il a «fallu attendre 1966 pour que le public noir ne soit plus séparé des spectateurs blancs par ce que l’on appelait alors “les grillages à cochons”».

L’article de Nicolas Bourcier continue ainsi: «Encore maintenant, le Delmar Boulevard rappelle que cette artère du centre-ville séparait, il n’y a pas si longtemps, les maisons occupées par les Noirs, au nord, de celles occupées par les Blancs, au sud. […] Seul le minuscule quartier huppé de Central West End se donne des airs d’intégration aux terrasses des cafés. Mais pas de couple mixte. Même sur le parcours de golf voisin de Forest Park, les bourgeoisies blanche et noire s’extasient le week-end devant le green impeccable, séparément.»

Au moment où les nouvelles sur l’évolution de l’emploi aux Etats-Unis font la une de la presse – bien que rarement soit cité le chiffre établissant de manière cumulée le total des sans-emploi, c’est-à-dire les chômeurs et chômeuses cherchant un emploi, ceux et celles qui sont «découragés» de s’évertuer vainement à chercher un emploi et les emplois temporaires contraints, soit en tout 25,6 millions de personnes en fin juillet 2009 – il est moins souvent mis en relief que le taux de chômage les Noirs, ayant fait des études, s’élevait à 7,5% (en mars 2009), alors qu’il se situait à hauteur de 3,8% pour les Blancs de la même «catégorie socioculturelle» et de 5% pour les Hispaniques.

Pour ce qui a trait au salaire, la réduction du salaire médian suit la même ligne de discrimination: pour les salarié·e·s entre 25 et 54 ans, l’évolution du salaire médian entre le premier trimestre 2007 et le premier trimestre 2009 est le suivant: +1,9% pour les Blancs et -3,7% pour les Noirs.

Les données sur la population carcérale, les comportements de la police donnant lieu à des «oppositions» (soit une minorité) de citoyens afro-américain, la grande pauvreté, les sans-logis montrent une «surreprésentation» massive des Noirs. L’Histoire ne se fait pas oublier. (Charles-André Udry)

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Le 7 août 1930, une foule de plusieurs milliers de personnes attaque la prison de Marion (Etat d’Indiana) avec une idée fixe: «Buter ces maudits Nègres.» Les portes ne résistent pas longtemps. Un détenu noir, Thomas Shipp, est battu à mort, puis son corps est exhibé à la fenêtre de la prison pour que chacun puisse le voir. Un autre est frappé, mutilé. Enfin, on pend les deux hommes à un arbre.

Un photographe est là pour immortaliser la scène: Lawrence Beitler, qui a un studio en ville, imprime des cartes postales à 50 cents la pièce. Il en vend plusieurs milliers. On y voit deux corps ensanglantés, pendus à un arbre au-dessus d’une foule visiblement ravie du spectacle. Au premier plan, un homme pose en pointant du doigt un des «Nègres». A côté, deux jeunes filles agrippent des «souvenirs» : des bouts de tissu noir arrachés au pantalon d’un pendu. D’autres préféreront emporter une touffe de cheveux comme trophée de chasse.

Cette carte postale insoutenable, soigneusement encadrée avec une poignée de cheveux crépus, fait partie d’une exposition instructive et glaçante, «Without Sanctuary», présentée cet été aux Rencontres de la photographie d’Arles [France]. Soixante-dix documents – en majorité des cartes postales, mais aussi des affiches et coupures de presse – reviennent sur le lynchage des Noirs aux Etats-Unis.

Entre 1882 et 1968, au moins 5’000 personnes ont été tuées de la sorte, en majorité dans les Etats racistes du Sud. Les cartes postales de pendus rendent à ces chiffres leur horreur concrète. La quasi-totalité de ces photos réalisées sur place ont été faites non pour dénoncer les lynchages, mais pour les glorifier. Les cartes postales étaient vendues librement dans les bureaux de tabac aux touristes et aux habitants, conservées dans les albums de famille.

A la poubelle

Cette collection a été réunie par un antiquaire de Floride, James Allen. Dans les années 1980, un client embarrassé lui vend un bureau «avec une chose intéressante à l’intérieur». Il découvre une carte postale montrant un homme pendu à un arbre, Leo Frank. «J’ai fait des recherches, explique-t-il à Arles. Petit à petit j’ai trouvé d’autres cartes. Mais aucune institution ne s’intéressait à ça. Et personne ne voulait en entendre parler.» L’antiquaire passe des annonces dans la presse, convainc des héritiers de lui vendre des cartes: «En général, les gens les découvrent à la mort du grand-père et s’empressent de les mettre à la poubelle.»

James Allen expose les photos pour la première fois à New York en 2000. Mais il mettra plusieurs années avant de les montrer dans le sud des Etats-Unis, où les institutions frileuses n’osent se mettre à dos leurs mécènes locaux. Sa collection vient d’être achetée par une nouvelle institution, le «Centre pour les droits civiques et humains» à Atlanta [Etat de Géorgie], où elles seront exposées de façon permanente.

Le plus insoutenable, dans ces images, est sans doute moins la violence des faits eux-mêmes que la tolérance sociale qui les accompagne. Sur les photos, on voit dans la foule des enfants, des femmes, des gens de la bonne société aussi émus que si on pendait un chien. Ni les spectateurs ni les responsables ne sont jamais masqués.

Le lynchage est un spectacle qui doit d’ailleurs durer le plus longtemps possible: une photo terrible montre le bûcher où périt Jesse Washington, 17 ans, en 1916. Soupçonné d’avoir assassiné son employeur, ce jeune attardé mental est longuement torturé: on le frappe, on lui coupe les doigts. Puis, on le brûle – à petit feu.

Les lynchages sont réalisés en dehors de tout cadre judiciaire, parfois sans motif ­ – une rumeur de crime, avéré ou non, suffit à les déclencher. Et pourtant ils sont largement tolérés, quand ils ne sont pas annoncés par la presse. Dans l’exposition, un article du Courrier de Memphis, en 1921, prévient les lecteurs: «Lynchage possible de trois à six Nègres ce soir.» Les forces de police n’interviennent pas, complices ou débordées. Quant aux lyncheurs, ils ne sont pas inquiétés: les enquêtes n’aboutissent jamais, les auteurs étant invariablement définis comme «un groupe d’hommes non identifiés.

«Strange fruit»

Dans l’exposition, quelques documents concernent aussi les efforts des opposants aux lynchages. L’Association pour l’avancement des gens de couleur (NAACP) recensait les faits, éditait des affiches [1]. Elle militait pour éveiller les consciences et pour imposer une législation antilynchage. En vain: le Sénat conservateur a bloqué toutes les propositions de loi en ce sens. Au point qu’en 2005, suite au retentissement causé par l’exposition «Without Sanctuary», la Chambre a présenté des excuses officielles aux descendants des victimes de lynchage.

On peut regretter que l’exposition, aussi forte soit-elle, souffre d’un manque total de pédagogie. Les légendes sont traduites sur des feuilles volantes, mais il n’y a pas de contexte historique, pas de chronologie, pas d’explication. Tout le monde ne sait pas que la chanteuse Billie Holiday a chanté la complainte Strange Fruit en 1939 en hommage aux pendus. Et si les cas de Leo Frank [2] ou Emmet Till [3] sont désormais célèbres aux Etats-Unis, ils n’évoquent rien au public français. Sur un tel sujet, le choc des photos ne suffit pas.

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Cet article a été publié dans le quotidien français Le Monde du 17 août 2009.

1. Howard Zinn écrit propos du NAACP: «Une émeute raciale à Springfield (Illinois) fut à l’origine de la création, en 1910, de la Nationale Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Les Blancs étaient à la tête de cette nouvelle organisation dont Du Bois était le seul dirigeant noir… Si le NAACP insistait avant tout sur l’information et sur la pratique légaliste, Du Bois y insufflait l’esprit des déclarations du Mouvement du Niagara:«L’activisme résolu et permanent est le chemin vers la liberté.» (Uns histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2002, p. 396)
Référence est faite ici, par H. Zinn, à W.E.B Du Bois qui, en 1905, avait invité tous les leaders noirs à travers de pays à se réunir juste de l’autre côté de la frontière avec les chutes du Niagara ; ce fut le début du Mouvement du Niagara (Réd)

2. Léo Frank, 1884-1915, un Américain juif – dirigeant une usine de crayons à Atlanta – fut lynché en 1915 à Marietta, dans l’Etat de Georgie. Il fut accusé de viol et de meurtre d’une jeune employée, puis condamné à mort. Devant le manque de preuves a peine commuée en en réclusion criminelle à perpétuité. C’est alors qu’il fut lynché par «la foule». L’antisémitisme était une «valeur» fort répandue dans le Sud. Un autre suspect dans cette affaire était un travailleur noir, Jim Conley. Le lynchage de Léo Frank suscita la création de l’Anti-Defamation League. Son innocence fut prouvée bien plus tard. (Réd)

3. Emmett Louis Till, jeune garçon noir de 14 ans, originaire de Chicago, avait disparu le 28 août 1955 alors qu’il séjournait chez son oncle dans le Mississippi. Son corps mutilé avait été retrouvé trois jours plus tard dans la Tallahatchie River. La cause de son meurtre ? Il aurait sifflé une femme blanche qui passait dans la rue.
Deux personnes furent accusées dans le cadre de l’enquête: Roy Bryant (le mari de la femme au passage de laquelle Till aurait sifflé) et J.W. Milam, le demi-frère de Bryant. Mais ils furent acquittés par un jury qui délibéra en tout et pour tout 67 minutes. Cependant, les deux accusés admirent avoir commis le meurtre dans une interview à Look Magazine en 1956, un an après le procès, mais ne pouvaient pas être jugés une seconde fois pour un crime pour lequel ils avaient déjà été acquittés. (Réd.)

 

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