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septembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Cuba. «Vents de crise. Comme un déjà-vu»

Publié par Alencontre le 2 - mai - 2019

Miguel Díaz-Canel et Donald Trump

Par Amaury Valdivia

Au milieu des années 1990, au début de chaque dimanche, mon père et moi roulions à bicyclette jusqu’à la «tombe» que nous avions construite à l’extérieur de ma ville natale. Cela faisait presque trente kilomètres avec les allers et retours, d’abord par la route, puis en empruntant des sentiers éternellement boueux à partir desquel commençaient les chemins qui conduisaient à un terrain rempli de cette ronce nommée «marabu» à Cuba.

L’un de ces sentiers conduisait à notre parcelle (ou «tombeau» dans la langue locale). Il n’avait que quelques dizaines de mètres carrés dont les ronces avait été arrachées à la hache et à la machette. Mon père semait des citrouilles, du manioc et même du riz; moi, avec les forces réduites de mes 13 ou 14 ans, je prétendais l’aider.

Cuba souffrait de la crise économique causée par la chute du «socialisme réel» et la disparition de l’Union soviétique. «Période spéciale en temps de paix» était le nom officiel de cette période de pénuries extrêmes, au cours de laquelle les coupures d’électricité dépassaient 20 heures par jour, le transport fonctionnait à un niveau minimal et obtenir la nourriture quotidienne relevait d’une odyssée.

Je ne sais toujours pas comment ma famille s’en est sortie. Ma réussite dépendait en grande partie de ce jardin dans lequel mon père a utilisé sa force restante après avoir travaillé pendant la semaine en tant que constructeur improvisé. Entre continuer à enseigner la topographie dans un institut polytechnique et intégrer dans une microbrigade dans l’espoir de construire sa maison, après cinq ou dix ans, il avait fait un clair choix. Mais en attendant que ce rêve devienne réalité, il fallait passer la journée immédiate; nous l’avons souvent fait grâce à ce qui était récolté dans notre «tombeau».

Des temps difficiles

La «période spéciale» n’a jamais donné lieu à un déclaratio officielle. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est un discours prononcé par Fidel Castro en janvier 1990, lors de la clôture d’un congrès syndical. A cette occasion, il a admis la possibilité que «les problèmes étaient si graves sur le terrain économique (…) que notre pays aura à faire face à une situation d’approvisionnement extrêmement difficile».

Quelques mois plus tard, le 29 août, un article publié dans les principaux journaux annonçait de sévères restrictions concernant la consommation de carburant, de nourriture et d’autres produits, et la paralysie de tous les investissements non liés au tourisme ou à la défense.

L’effondrement de l’économie a eu des conséquences sociales dramatiques, surtout depuis 1993, lorsque la «décriminalisation» du dollar a ouvert la porte à l’inégalité. Ce n’est pas par hasard que les magasins de devises étrangères (qui acceptaient les paiements en devises) ont été la cible favorite de la colère populaire lors du Maleconazo (du 5 août 1994), la manifestation de mécontentement sans précédent des habitants de la Havane à laquelle Fidel a dû affronter.

Depuis lors, la chaleur et la rareté se sont avérées être une combinaison extrêmement dangereuse, à tel point que pendant des années, le gouvernement a fait l’impossible pour éviter les pannes de courant pendant les mois les plus torrides, tout en augmentant les activités récréatives et en stabilisant l’approvisionnement en biens de consommation.

Dans ces circonstances, seule une urgence extrême justifie des décisions telles que celles annoncées au début du mois d’avril 2019 par le Président Miguel Diaz-Canel et le général Raul Castro, qui, en tant que premier secrétaire du parti, reste la principale figure du pouvoir sur l’île. Bien que dans leurs discours devant l’Assemblée nationale du pouvoir populaire, tous deux aient souligné que le pays est «en bien meilleure condition pour surmonter toute difficulté», l’optimisme du public n’atteint pas des sommets aussi élevés.

Depuis des mois, les Cubains se débattent à nouveau avec de longues files d’attente pour l’acquisition de divers articles. Les plus grandes files se forment devant les magasins où est vendu le poulet congelé, la principale source de protéines à la disposition des habitants de l’île. Malgré son prix élevé (la valeur d’un kilogramme dépasse le revenu quotidien de ceux qui perçoivent le salaire moyen de l’Etat), des dizaines, voire des centaines de personnes passent des heures devant ces magasins, pas toujours avec succès.

Des tensions similaires existent dans l’économie. Après un début d’année 2019 marqué par de fortes réductions budgétaires, le ministère de l’Économie et de la Planification a annoncé fin mars de nouvelles réductions de devises pour les achats à l’étranger (dont près des deux tiers pour l’alimentation et les carburants). Déjà lors des sessions extraordinaires de l’Assemblée nationale, le Président Díaz-Canel avait détaillé la situation difficile des finances nationales et appelé à «l’autosuffisance territoriale», une sorte d’autarcie créole dans laquelle les municipalités devraient pouvoir produire la plupart des aliments qu’elles consomment. En outre, il a appelé à une plus grande efficacité dans le tourisme et les services professionnels, et à encourager les nouvelles exportations dans le cadre d’un programme conçu en trois étapes qui s’étendra jusqu’en 2030.

Sur le papier, ces mesures semblent être des réponses logiques face à un scénario compliqué rempli de variables indépendantes de la volonté de La Havane. Mais le fait est qu’il y a presque trente ans, des propositions très similaires ont façonné la stratégie des sommets dirigeants, avec un succès limité, comme en témoignent les circonstances actuelles.

Etat de siège

En 1989, environ 85 % du commerce extérieur de Cuba s’effectuait avec l’Union soviétique et les pays d’Europe de l’Est. Au cours de la décennie suivante, les efforts se sont concentrés sur la diversification des échanges avec les gouvernements et les sociétés étrangères. Cependant, au début des années 2000, après la montée au pouvoir d’Hugo Chavez et d’autres dirigeants progressistes d’Amérique latine, ces efforts de renouveau ont perdu de leur vigueur. Au cours des dernières années à la tête de l’appareil d’Etat, Fidel Castro pariait à nouveau sur une alliance stratégique avec un partenaire privilégié (le Venezuela) et surtout sur des liens étroits avec un petit nombre d’Etats, la Chine et la Russie pour les plus importants. En 2008, Caracas et Beijing représentaient plus de la moitié du commerce extérieur de l’île, la République bolivarienne du Venezuela étant le principal client pour les exportations de services professionnels (médecins, etc.) et la Chine assumait un rôle de premier plan pour la fourniture de matériel et de matières premières.

Conscient de la fragilité d’un tel schéma de développement, Raúl Castro s’est lancé, dès 2011, dans une campagne de réformes regroupée sous le nom générique d’«actualización». L’élargissement du champ réservé au secteur privé, l’adoption d’une loi plus libérale sur l’investissement étranger et l’abrogation d’interdictions archaïques ont donné un second souffle à l’économie qui, après le début du «dégel», a finalement pu renégocier son importante dette extérieure et reprendre le chemin de la croissance discrète du PIB (sans mentionner que cela a été atteint sans nouveaux crédits).

On peut toujours spéculer sur le chemin qu’aurait emprunté Cuba si Donald Trump n’avait pas accédé au pouvoir, lui qui est un fervent défenseur de la politique des sanctions contre La Havane (y compris les sanctions annoncées et pas appliquées jusqu’à maintenant). Trump récompense ainsi le soutien apporté par les principales fortunes de la communauté cubano-américaine lors des élections présidentielles de 2016 (quand elles ont «manœuvré» pour faire pencher en leur faveur le collège électoral de l’État de Floride, le quatrième avec le plus grand nombre d’élus potentiels). À plus long terme, le magnat new-yorkais cherche à obtenir un engagement similaire lors des élections de 2020.

Ce n’est que de ce point de vue que l’on peut comprendre la décision prise par l’administration Trump d’activer le titre III problématique de la loi Helms-Burton [loi entrée en vigueur en 1996, mais pas appliquée dans toutes ses dimensions], en vertu duquel les tribunaux américains seraient habilités à sanctionner les entreprises d’autres pays (Espagne, Canada, France, etc.) qui «font usage économique de biens appartenant à des citoyens américains à l’époque de Batista» et à accroître les limitations imposées aux envois de fonds (devises de la disapora) vers l’île. La première mesure tente de couper les flux d’investissements étrangers dont le pays a besoin (au moins 2 milliards de dollars par an, selon les estimations officielles); la seconde, de faire de même avec une source de devises qu’un «think tank» américain a récemment estimé à environ 57 milliards de dollars, de 2008 à ce jour.

Après avoir perdu les centaines de millions de dollars rapportés par la participation de ses spécialistes au programme «Plus de médecins pour le Brésil» (programme aboli par Bolsonaro), après l’écroulement des aides en provenance du Venezuela (les transferts en carburant ont parfois été interrompus, ce qui a forcé Cuba à faire des achats en Algérie et en Russie aux prix du marché) et sans pouvoir compter sur le tourisme pour abonder plus les caisses de l’Etat, Diaz-Canel et Raul Castro sont conscients de la nécessité «de se préparer à la pire situation, car celle actuelle pourrait se dégrader dans les prochains mois».

Une telle situation provoque des troubles dans les bureaux du Palais de la Révolution et du Centre d’affaires internationales du quartier exclusif de Miramar, mais beaucoup plus parmi les citoyens. Il y a quelques jours, un journal provincial avertissait que «si, à un certain moment de la journée, le carburant alloué pour la journée était épuisé, il serait nécessaire d’interrompre le courant dans certains circuits». Un quart de siècle plus tard, les souvenirs de l’étape la plus difficile de la «période spéciale» reviennent avec une force inconfortable dans la mémoire collective. Mon père, y compris, continue à utiliser le vieux vélo avec lequel il se rendait chaque dimanche à sa «tombe». (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha, le 27 avril 2019, depuis La Havane; traduction A l’Encontre)

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