mardi
25
avril 2017

A l'encontre

La Brèche

futuresPar Daniel Libreros, Camila Galindo, John Gómez

La chute des prix internationaux des matières premières et biens de base (commodities) sur les marchés internationaux de capitaux est un fait constaté depuis 2012. Le cas du pétrole l’illustre bien. Ses prix ont connu des oscillations récurrentes durant les dernières décennies. Ainsi, durant l’intervalle 1988-2001, ils ont connu une relative stabilité, fluctuant entre 15 à 40 dollars le baril, le point le plus haut étant l’année 1990 du fait de l’invasion nord-américaine dans le golfe Persique, tandis que le point le plus bas fut en 1998 à cause de la crise économique internationale qui s’était focalisée alors sur les soi-disant tigres asiatiques et la Russie. Durant l’intervalle 2002-2008, les prix du pétrole brut atteignirent leur sommet à 146 dollars le baril. La crise générale du néolibéralisme en 2007-2008 [1] provoqua la chute des prix jusqu’à 36 dollars le baril et à la sortie de la crise ils dépassèrent à nouveau les 100 dollars le baril pour chuter à nouveau durant l’intervalle 2012-2014 aux niveaux actuels où ils fluctuent entre 36 et 50 dollars le baril (voir graphique 1).

Graphique 1

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Si dans ce mouvement des prix du pétrole agissent bien sûr les modifications partielles du rapport entre la demande et l’offre causées par les changements dans le commerce international, la cause principale de ces oscillations brusques des prix pétroliers doit être recherchée dans la spéculation financière. Effectivement, depuis 2002, l’autorité de régulation des transactions de «commodities» sur les marchés de capitaux des Etats-Unis (la Commission du commerce des Futures of Commodities) a supprimé les restrictions au placement des titres de dérivés et de «futures» (contrat à terme), ce qui a produit une bulle spéculative dans ce segment des Bourses de valeurs qui a remplacé la bulle alors dégonflée des dot.com. [2]

Sur le graphique 2 on peut observer la croissance des transactions des titres de dérivés de matières premières dans l’intervalle 2002-2008 et la manière dont cette spéculation a fait monter de manière artificielle les prix des matières premières. [3]

La récupération des prix des «commodities» en général et du pétrole en particulier dans les pays périphériques après 2008 fut éphémère et obéissait au déplacement de capitaux métropolitains vers ce segment du marché gonflé de manière transitoire.[4] En 2012, cette prospérité spéculative des «commodities» a pris fin. Sur le graphique 3 on peut observer la chute des prix des aliments, matières premières, et boissons.

Graphique 2

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Graphique 3

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Ajouté à la fin du cycle transitoire de prix élevés, nous assistons à la querelle sur le marché du pétrole entre les groupes capitalistes qui contrôlent les exploitations conventionnelles et ceux qui contrôlent les non-conventionnelles (principalement le fracking), ces derniers soutenus par le gouvernement des Etats-Unis qui en fait une composante de sa politique «d’autosuffisance énergétique». Washington a défini depuis plusieurs années cela comme politique d’Etat qui vise à produire un déficit de revenus chez les pays exportateurs ainsi que la déstabilisation des régimes qui dépendent du prix du pétrole brut comme le Venezuela, l’Equateur, la Russie, qui ne respectent pas les règles établies par la politique internationale des Etats-Unis. L’OPEP s’est trouvée attrapée dans les filets de cette diplomatie agressive et n’y trouve pas de remède.

L’Amérique latine dans son labyrinthe

Cette politique a eu des conséquences en Amérique latine, une région qui depuis les changements dans la division internationale du travail causés par la mondialisation néolibérale de la fin des années 1990 se voit condamnée à la production et l’exportation de matières premières et de biens agricoles. La chute corrélative de ses rentrées fiscales a été considérable (voir graphique 4).

Graphique 4

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Amérique latine: Rentrées fiscales provenant des ressources naturelles non renouvelables, par groupes sélectionnés de matières premières, 2000-2014. En pourcentage du PIB, provenant des minerais (en bleu) et des hydrocarbures (en rouge) pour 6, respectivement 7, pays d’Amérique latine. [5]

 

Ce graphique montre la concordance entre la chute des prix des «commodities» et la baisse des revenus fiscaux en pourcentage du PIB des pays exportateurs d’hydrocarbures. Sur ce graphique élaboré sur les données de la Commission économique des Nations Unies pour l’Amérique latine/CEPAL, les sept pays considérés (Colombie, Pérou, Bolivie, Brésil, Venezuela, Mexique et Chili) ont connu une chute de leurs rentrées fiscales en proportion du PIB, rien que dans l’année 2014. Par ordre décroissant, on trouve: Bolivie, 12,2%, Equateur, 10,7%, Venezuela, 9,3%, Mexique, 6,8%, Colombie, 4,3%, Brésil, 2% et Pérou, 1,7%. Pour ce qui est des minéraux des six pays considérés, les mêmes moins le Venezuela, leurs rentrées fiscales en proportion du PIB dérivant de la production minière ont baissé en moyenne de 0,7%. [6]

La situation tend à s’aggraver dans le futur immédiat. Du côté de la tension entre producteurs d’hydrocarbures conventionnels et non-conventionnels, la dispute ne semble pas se calmer et pour aggraver ce scénario contradictoire, l’Iran a doublé ses exportations de pétrole brut depuis que les sanctions internationales qui le frappaient ont été levées en janvier de cette année. [7] Les conséquences sont manifestes, même aux Etats-Unis: «Déjà en novembre de l’année passée, avaient été licenciés 93’800 travailleurs du secteur énergétique aux Etats-Unis. En 2015, 42 entreprises du pétrole et du gaz ont engagé des procédures de faillite. On s’attend à ce que le nombre augmente cette année, du fait que la baisse des prix se poursuit. Cela est encore accentué par la décision de l’OPEP de maintenir des niveaux élevés de production. L’OPEP a corrigé son calcul de la réduction de la production des pays producteurs qui ne sont pas membres de l’OPEP, de 270’000 barils à 660’000 barils par jour…» [8]

Du côté des flux de portefeuille vers la région qui déterminent les investissements dans les «commodities», le tableau n’est pas non plus réjouissant. «Les marchés émergents ont connu une sortie nette de capitaux de 735 milliards de dollars en 2015, bien plus que les 111 milliards enregistrés en 2014 et plus qu’attendu. On s’attend à ce que ces sorties, y compris erreurs et omissions, atteignent 448 milliards cette année…» a indiqué un rapport publié il y a quelques jours par l’Institut de Finances Internationales/IIF. [9] Cette fuite de capitaux pourra augmenter si la Réserve fédérale des Etats-Unis décide d’augmenter les taux d’intérêt comme elle l’annonce depuis plusieurs mois. La preuve que ce message à la hausse est déjà partagé par les grands opérateurs financiers se voit dans la fluctuation du dollar qui s’est détachée ces dernières semaines des prix des hydrocarbures dans la région.

Cette situation explique pourquoi nous sommes entrés dans une nouvelle phase d’ajustements structurels en Amérique latine. L’histoire se répète, ce sont les populations qui doivent payer l’échec du néolibéralisme et de l’extractivisme conçu par les élites transnationales et intérieures qui contrôlent le pouvoir politique.

En Colombie, le gouvernement du président Santos a déjà commencé le plan d’ajustement avec une prochaine escalade dans les privatisations (ISAGEN, ETB). Et il en planifie d’autres pour ces prochains mois. Lors des sessions ordinaires du Congrès qui s’ouvrent le 20 juillet, le gouvernement colombien présentera une réforme fiscale régressive qui inclut une augmentation de trois points de la TVA. L’extractivisme est approfondi par la cession de territoires aux multinationales en déplaçant des populations pour obtenir des profits juteux d’une rente exportatrice en chute libre. Les licenciements massifs se poursuivent dans le cadre d’une politique monétariste basée sur la contraction de la demande qui a été officialisée par une hausse considérable du taux d’intérêt dans le but de juguler l’inflation et d’équilibrer à la baisse le déficit de la balance des payements en diminuant les importations. [10]

Dans le langage courant, cela signifie une punition énorme infligée à l’ensemble de la population. Celle-ci exprime son mécontentement dans les rues en divers points du territoire national.

Récemment, la population le fait avec la «Minga Nacional Agraria [mobilisation paysanne dans 27 départements du pays, qui s’inscrit dans des expériences passées en 2013 et 2014] confrontée durement au terrorisme de l’Etat [les 4 premiers jours 3 paysans ont été tués et 136 blessés]. [11]

Il est donc urgent, dans cette période qui s’ouvre avec la fin du conflit armé [accord entre les FARC et le Gouvernement], que se forme un grand front unitaire de l’ensemble du mouvement social qui oppose à la proposition de paix néolibérale de Santos la mobilisation et des propositions alternatives. (Article publié ler juin 2016 sur http://testimonio-cronica.blogspot; traduction A l’Encontre)

___

Daniel Libreros enseigne à l’Université nationale de Colombie; Camila Galindo et John Freddy Gómez y sont étudiants à la Faculté de Droit et Sciences politiques et membres du Groupe d’étude Economie Digne-GEED

Notes

[1] « La crise actuelle n’est pas seulement une crise financière, mais elle combine différents éléments qu’il faut envisager dans leur totalité pour comprendre sa profondeur. Pour aller à l’essentiel, c’est une crise qui affecte les fondements même du capitalisme. Tout commence avec le grand virage de 1980 qui marque une dégradation dans le rapport de forces entre capital et travail au détriment des salariés. Un nouveau mode de répartition se met en place, appuyé sur la baisse tendancielle de la part des richesses produites qui revient aux salariés. Le taux de profit se rétablit mais cela ne conduit pas à une augmentation comparable du taux d’accumulation. Ou dit d’une autre manière, la part des profits non investie augmente et engendre un flux permanent de “capitaux libres” qui prennent la forme d’actifs financiers à la recherche d’une rentabilité maximale. » (Michel Husson, 2008)

[2] Etant donné qu’une des caractéristiques de la mondialisation financière, c’est de maintenir une contraction de la demande, son fonctionnement requiert des continuelles expansions du crédit, qui retombent ensuite, mais en laissant des droits de propriété aux intermédiaires financiers pesant sur les familles, les entreprises et les Etats. C’est pourquoi l’endettement croissant est un résultat inévitable de la soi-disant «financiarisation».

[3] Quelque chose d’analogue s’est passé avec les prix des aliments. Les Nations Unies ont reconnu cette année que des millions de personnes dans le monde sont tombées à des niveaux de faim physique à cause de cette augmentation spéculative des prix des aliments. Actuellement, approximativement un milliard d’êtres humains sont classés à ce niveau de faim.

[4] La «suraccumulation et la surproduction se manifestèrent alors au travers de la localisation de nouveaux investissements sur les grands marchés “dynamiques” (Chine, Inde, Brésil) par les groupes, essentiellement européens, dans une très forte intensification de la concurrence et sur une quantité toujours plus grande secteurs, avec une guerre des prix dans laquelle la baisse des salaires et la précarisation de l’emploi sont des instruments essentiels du capital.» (Chesnais, 2014)

[5] CEPAL, Panorama Fiscal de América Latina y Caribe 2015 : Dilemas y espacios de políticas, 2015.

[6] Idem

[7] Durant les sanctions le total des exportations de pétrole et de gaz de l’Iran était de un million trois cent cinquante barils par jour. Aujourd’hui, cela a doublé à deux millions quatre cents mille barils, selon l’agence Efe : http://www.efe.com/efe/america/economia/se-duplica-la-exportacion-de-petroleo-iran-tras-el-fin-las-sanciones/20000011-2919242

[8] Gershenson Antonio, “La baja del precio del petróleo y la industria fracking”, https://pedroecheverriav.wordpress.com/2016/01/26/fracking-cracking-mexico/

[9] “Gran fuga de capitales pegará a países emergentes”, en http://mundoejecutivo.com.mx/economia-negocios/2016/01/20/gran-fuga-capitales-pegara-paises-emergentes

[10] Le directeur de la Banque de la République, José Darío Uribe, à qui on posait la question, a répondu: «On ne peut ni ne doit essayer de comparer une plus grande croissance avec des niveaux plus élevés d’inflation. Le changement des conditions externes a diminué le revenu national. Sans un ajustement de la dépense interne le déficit extérieur deviendra insoutenable…», « Habría sido un error defender un nivel del dolar », interview par Jorge Saenz Vargas, El Espectador, 8 mai 2016, page 22.

[11] En Amérique latine, la Minga est la réunion solidaire des paysans pour réaliser un travail en commun.

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Philippe Poutou et son message lors des 15 minutes avec les 11 candidats sur France 2, le 20 avril 2017


Présidentielle : revivez le passage de Philippe Poutou dans "15 minutes pour convaincre" sur France 2

Parmi les divers thèmes abordés dans sa campagne, le chômage a une place importante. Le chômage est d'abord une arme – ils ne sont pas désarmés – par les employeurs afin de faire accepter plus facilement des conditions de travail épuisantes, dégradées et des salaires de survie. Car, si «cela ne vous convient pas, il y en a dix qui attendent devant la porte».

Le chômage est aussi un coût qui pèse sur celles et ceux qui le subissent, et aussi bien directement qu'indirectement sur leur famille. Tensions, stress accru, dégradation de la santé physique et psychique. C'est inacceptable.

Michel Husson affirme: «La réduction du temps de travail permet la création d'emplois. Mais la condition essentielle est le contrôle des travailleurs et travailleuses sur la réalité des créations d'emplois. Ce sont eux qui doivent décider collectivement de la meilleure manière de combiner les formes possibles de réduction du temps de travail, de manière à prendre en compte les aspirations différenciées de salarié·e.s: réduction quotidienne (tant d'heures par jour); hebdomadaire (par exemple 4 jours), annuelle (journée RTT), pluriannuelle (année sabbatique).»

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