lundi
22
octobre 2018

A l'encontre

La Brèche

Le ministre de l’Agriculture, Aurelio Iragorri, avec l’entrepreneur Gustavo Grobocopatel, président du Grupo Los Grobo

Le ministre de l’Agriculture, Aurelio Iragorri, avec l’entrepreneur Gustavo Grobocopatel, président du Grupo Los Grobo

Par Camilo Gonzalez Posso

«Il ne s’agit pas tant d’une question de confiance, mais plutôt de leurs intérêts; en outre nous savons que du point de vue géostratégique et économique, les Etats-Unis ont intérêt à ce qu’il y ait la paix en Colombie». C’est ce que répondait le «Commandant Timochenko» à Maria Elena Salinas de la chaîne Univision qui lui demandait si les FARC, faisaient confiance aux Etats-Unis. Maria Elena Salinas avait insisté: «Quel intérêt les Etats-Unis ont-ils à aider la guérilla colombienne?» Le commandant des FARC a répondu un peu après: «(…) Il y a aussi tous ces méga-projets dans les zones fortes du conflit, il y a beaucoup d’intérêts économiques, et si le conflit disparaissait, ils auraient la possibilité de développer ces projets.» [Voir à propos des négociations entre le gouvernement colombien et les FARC l’article publié sur ce site en date du 1er juillet 2016, et entre autres la note 1]

Camilo Gonzalez Posso traite des intérêts du «Roi du soja», l’Argentin Gustavo Grobocopetel, qui s’est rendu à plusieurs reprises à La Havane et a rencontré aussi bien les élites colombiennes que les fonctionnaires du gouvernement au plus haut niveau (en commençant par le président colombien Juan Manuel Santos) ainsi qu’à la délégation des FARC. Il s’agit d’un méga-projet dans les vastes plaines du département de Vichada. Grâce à une sorte de «réalisme magique», ces plaines sont en train d’être transformées en terrains vagues après l’expulsion de ses habitants autochtones et paysans, cela dans le but de transformer 3 millions d’hectares de cette haute plaine orientale de Colombie en terres agricoles hautement profitables.

Cette opération d’agrobusiness va non seulement dépouiller les populations qui y vivent mais aussi polluer l’eau et abîmer les terres, tout cela pour générer des rentes énormes qui resteront concentrées en quelques mains. Si l’on cultivait le Vichada avec un souci pour la vie, en respectant la possession de leurs terres par les autochtones et l’on destinait ces 3 millions d’hectares à l’agriculture familiale, paysanne et collective, cela pourrait nourrir les populations tout en protégeant la terre, et le tout bénéficierait à beaucoup plus de gens.

Que négocie-t-on à La Havane, et au profit de qui? Le Vichada sera-t-il octroyé au roi du soja, alors que la Minga [un concept quechua qui signifie «travail collectif en vue d’un objectif commun» et qui qualifie la mobilisation sociale paysanne] indigène et paysanne se bat sur les routes et dans les champs pour la souveraineté alimentaire? Lors des discussions les directions négocient des accords et des ressources dans la période post-conflit qui incluent des projets comme celui du Grobo, alors que les Dignidades Agrarias [représentants des producteurs de café, de soja, de blé, de riz et autres produits] vont dans le sens de renégocier le traité de libre-échange (TLC), face au flux des importations de biens et de démonter le modèle du libre commerce avec lequel le roi capitalisme se sert de la paix et de la guerre pour exploiter des terres et pour dépouiller des peuples.

Dès le début des négociations de paix on a annoncé: «Le modèle ne se négocie pas.» Il aurait été plus exact de dire: «On négocie pour le modèle.» Dans ce contexte il s’agira d’ouvrir les yeux et de réclamer la paix des peuples sans maîtres. Le roi du soja vient pour dicter une paix des maîtres sans tenir compte des peuples. Si la Minga ne sert pas à renverser le modèle, de quelle paix parlons-nous? De celle des monocultures, des méga-projets et de l’agro-industrie? La paix du capital?

Le département de Vichada sera-t-il livré au roi du soja?

Alors qu’à La Havane (Cuba) ils réfléchissent à réduire les différends sur la taille du Fonds des terres qui fera partie du Développement rural intégral, et alors que dans la Minga de dizaines de milliers de paysans, d’indigènes et d’Afro-Colombiens (descendants d’esclaves) se mobilisent en revendiquant – entre autres – que l’on fasse une véritable réforme agraire, le projet, dont on ne connaît encore que les grandes lignes, avance silencieusement.

ColombieIl y a des manœuvres suspectes qui incitent à chercher à en savoir davantage. D’après un rapport du site d’information La Silla Vacia, la visite du «roi du soja» à La Havane aurait pour objet «la plantation de 1’500’000 hectares de maïs, un autre million d’hectares de soja et 500’000 hectares de riz, avec la création de 160’000 emplois directs et participant au PIB pour 1,5 milliard de dollars par année, soit une augmentation de 2%». On estime que 60% de la production du département de Vichada serait destinée à l’exportation et que la valeur des biens destinés à la consommation intérieure serait autour de 1,8 milliard de dollars US par année, ce qui équivaudrait à substituer les actuelles importations de divers types de céréales. L’analyse du rapport portant sur la compétitivité productive dépeint une situation colombienne qui serait plus avantageuse que celle du Brésil, et, en ce qui concerne le riz, même meilleure que celle des Etats-Unis. La clé pour que l’affaire soit imbattable serait de réduire au minimum le coût du terrain, avec des loyers bas, ou, encore mieux, des terrains en friche que l’Etat distribuerait avec des subsides et des engagements à hauteur de dizaines de millions pour la construction d’une voie ferrée, d’une autoroute, pour la fourniture d’énergie bon marché et d’autres dotations en biens publics.

Le document qui fonde l’ensemble du projet a été élaboré par le Groupe Los Grobo, avec le concours de la Banque interaméricaine de développement (BID), la corporation Colombia International, le ministère de l’Agriculture et le département national de Planification de la Colombie, sous le titre «Analyse de compétitivité des principales chaînes céréalières de la haute plaine colombienne». Le projet a été adopté dans les stratégies du gouvernement sous le nom de «Nouvelle agriculture globale» et de Colombia Siembra. La grande découverte que fait le rapport est que ce nouveau paradis pour cette expérimentation va trouver 3 millions d’hectares dans le Vichada.

Depuis 2011, Gustavo Grobocopetel, connu en Argentine comme le «roi du soja», a fait des allées et venues en Colombie à la recherche de terres et de conditions légales propices à son négoce global. La loi ZIDRES [Zonas de Interés de Desarrollo Rural, Económico y Social], qui a été récemment approuvée, est conçue en fonction d’un modèle très proche de celui créé en Argentine et qui a ensuite été propagé sous d’autres latitudes.

Tout comme la loi ZIDRES, le modèle Grobo [par analogie au modèle argentin] exige l’assurance juridique de pouvoir utiliser de grandes étendues de terre ayant des ressources en eau. En Argentine, le groupe Los Grobo cultive plus d’un million d’hectares de soja, dont un fort pourcentage dans des propriétés foncières avec des contrats de location.

Pour ensemencer les 3 millions d’hectares dans le Vichada il sera nécessaire de renforcer le dispositif juridique; pour le moment on ne sait pas grand-chose sur les dossiers dont disposent déjà la Superintendencia de Notariado y Registro et le gouvernement. Les journaux ont publié quelques estimations qui donnent des pistes sur la manière dont ils pensent dégager des conditions-cadres pour pouvoir réussir l’affaire si finalement se décident Grobocopetel ou les grands propriétaires cultivant le cacao et les transnationales, qui sont déjà alignés pour s’emparer du haut plateau.

Ces derniers jours ont vu la publication de rapports assurant que les meilleures terres de Colombie sont dans le Vichada, qu’elles seraient même meilleures que celles de la vallée del Cauca, que celles du Bajo Cauca du département d’Antioquia ou de Meta ou encore que les plaines du département de Magdalena, celle de San Jorge ou de Cesar. Le rapport de l’Institut géographique IGAC, qui a été commenté dans le journal El Tiempo du 26 mars, affirme que «le classement par département des régions ayant le plus d’hectares nettement productifs met Vichada parmi les plus étendues, car ce département compte une aire de plus de 10 millions d’hectares».

Le 28 mars 2016 on a appris la nouvelle concernant la révision de 2454 adjudications de terres dans le Vichada. Cette révision «implique que les titres octroyés au cours des 11 dernières années dans ce département par l’Institut colombien de développement rural (INCODER) – actuellement en liquidation – vont être examinés. Au total, l’INCODER a émis 2454 titres de terrains en friche. La décision de lancer une enquête a été prise par le ministère suite aux récentes plaintes contre des ex-fonctionnaires de l’INCODER de la Direction territoriale de Vichada, accusés d’avoir commis des irrégularités lors des adjudications dans cette région du pays.»

Avec beaucoup de diligence, le surintendant du Notariado a déjà procédé à l’inventaire des titres et a découvert, comme c’est étrange, que justement cette région orientale du pays est pleine de terrains en friche et de terres occupées à tort par des délinquants. Dans ces documents beaucoup de cultivateurs légitimes n’apparaissent pas, pas plus que les titres des terres ancestrales des communautés Guahibo, Sicuani, Piaroa, Piapoco, Cubeo, Puinave, Amorua et le Saliva, qui habitent dans 46 réserves du département et représentent 50% de sa population.

La visite du magnat Gustavo Grobopocatel à La Havane pour rencontrer les FARC et les porte-parole du gouvernement suscite beaucoup de questions. Il s’y est rendu en avril, après avoir accompagné le président Santos et le ministre Iragorri pour présenter la loi ZIDRES dans la région de l’Orénoque. Le gouvernement, qui n’arrive pourtant pas à trouver des terres pour le Fonds national assigné à faciliter l’accès à la propriété du sol aux familles paysannes, s’est fixé comme priorité de dénicher des terrains en friche pour les méga-projets, dans l’idée d’un modèle mixte de coexistence et d’alliances productives avec l’économie paysanne.

Il est probable que le «roi du soja» se soit rendu à La Havane pour sonder l’ambiance pour son projet dans le Vichada ou pour vanter lors des négociations les avantages de cette monoculture de millions d’hectares lorsque seront appliqués les accords de paix.

La MINGA comprenant des indigènes, des paysans et des Afro-descendants n’a pas encore pris conscience de la signification du type de projet que veut impulser le gouvernement avec le concours de la BID et du groupe Los Grobo. Mais elle a signalé les risques des projets gouvernementaux de répartition territoriale après les accords. Et c’est la moindre des choses face à des idées comme celle lancée par le directeur du Plan national de développement (DNP), Simon Gaviria, qui a fait miroiter qu’il y aurait bientôt l’opportunité de conclure des grandes affaires qui n’auraient pas été possibles de conclure en temps de guerre.

Le modèle de Grobo a été critiqué en Argentine, au Brésil, en Uruguay, à cause de son impact négatif sur la santé, sur l’environnement et pour la sécurité alimentaire. Il est possible que Gustavo – comme l’appelle Juan Manuel Santos – apporte des adaptations pour ses applications pour la Colombie, mais le cadre en tant que tel est inadéquat.

Un exemple: l’extension du soja en Argentine

En Argentine les dizaines de millions de tonnes de soja qui sont produites par année proviennent de semences transgéniques de Monsanto, modifiées pour résister au glyphosphate, ce qui implique l’utilisation massive de ce produit toxique pour contrôler les mauvaises herbes. Les macro-projets proposés pour le Vichada envisagent une culture extractiviste qui épuise les sols et a des impacts négatifs sur l’eau.

En outre, les expériences réalisées avec ce modèle montrent qu’il n’est pas compatible avec le développement d’une économie agricole familiale. Au contraire, elles impliquent une forte mécanisation et une faible utilisation de la main-d’œuvre salariée. L’occupation du bassin du Vichada avec des millions d’hectares de monocultures aura des impacts négatifs sur les forêts et sur les zones humides (saturées d’eau), de même que sur la biodiversité et le cycle des eaux. (Publié dans Pueblos en Camino, le 12 juin 2016, traduction A l’Encontre)

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Camilo Gonzalez Posso est ex-ministre de la Santé, directeur de l’Institut d’études pour le développement et la paix – INDEPAZ

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