vendredi
26
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Roberto Baggio

Entretien avec Roberto Baggio du MST par Vinicius Mansur

Le journal télévisé brésilien de tout le mois d’avril est traditionnellement marqué par les manifestations organisées par le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST). Baptisée par les grands médias comme un «Avril Rouge», cette série d’actions de lutte a lieu, en accord avec la direction du mouvement, parce qu’il y a treize ans, le dix-sept de ce mois a été taché par le sang versé lors du Massacre d’Eldorado dos Carajás .

Au cours de ce massacre, qui a eu lieu en avril 1996, dix-neuf sans-terres ont été assassinés lors d’une opération menée par la Police Militaire, dans la municipalité d’Eldorado dos Carajás, dans l’Etat du Pará. En 2002, c’est le président de l’époque Fernando Henrique Cardoso lui-même qui a décidé que cette date constituerait à l’avenir une Journée Nationale de Lutte pour la Réforme Agraire.

Interviewé par Radioagência NP, le coordinateur national du MST, Roberto Baggio, explique qu’au-delà d’être un hommage à ceux qui sont morts en luttant pour la réforme agraire, les activités d’avril sont une façon de revendiquer de nouvelles solutions aux anciens problèmes vécus par les pauvres de la campagne. Dans le contexte actuel, Baggio considère la réforme agraire comme une mesure importante permettant de dépasser la crise économique.

*****

Baggio, il y a quelque temps encore, le MST affirmait que la réforme agraire était au point mort. La crise économique aurait-t-elle apporté un quelconque changement à ce fait ?

Roberto Baggio: Il n’y a pas de doute que oui. Le modèle actuel est entré en crise et a également atteint ce modèle de développement que représentait jusqu’ici l’agriculture brésilienne, basée sur l’agronégoce. Et dans la mesure où la crise frappe de plein fouet l’agronégoce, celle-ci permet d’ouvrir des portes qui nous permettraient d’avancer sur un programme de réforme agraire. La réforme agraire occupe donc un espace important pour résoudre et affronter la crise actuelle.

Quels impacts la crise a-t-elle eus sur l’agronégoce ?

Toute l’économie de l’agronégoce est tournée vers l’agro-exportation. Et à mesure que la crise mondiale touche les pays développés, l’agro-exportation entre en crise parce qu’elle n’a ainsi plus de marché. Les prix sont en train de chuter, le Brésil importe toutes sortes de semences et d’intrants [engrais, pesticides, fongicides, etc.] et, toutes ces opérations étant liées au dollar, cela fait augmenter les prix sur le marché interne. L’utilisation abusive de poisons et d’herbicides de toutes sortes a également contribué à la contamination des aliments, ce qui freine ce type d’industrialisation de l’agriculture, avec sa mécanisation.

La crise a donc mis en lumière le fait que l’agronégoce ne constitue pas une alternative pour organiser le modèle agricole brésilien. Ce dont nous avons besoin c’est de dépasser le modèle actuel qui concentre la propriété et qui n’a d’autre objectif que celui d’accumuler de l’argent.

Mais de quelle manière la réforme agraire pourrait-elle nous aider à dépasser cette crise ?

Nous avons maintenant besoin d’une conjugaison d’efforts, dans le sens que l’Etat brésilien prenne une série de mesures pour «déconcentrer» la terre, pour éviter l’exode de travailleurs ruraux et pour résoudre le problème des grands centres urbains. Ce serait une politique structurante au sens plein du terme. La réforme agraire aiderait le pays, les travailleurs qui en bénéficieraient et les petites villes et elle créerait également de l’emploi. Ce serait donc une politique structurante qui résoudrait le problème de la nourriture, du logement, du travail, de l’éducation et de la santé et qui générerait aussi de l’impôt et de la croissance.

Mais que fait-on concrètement et immédiatement pour la réforme agraire ?

Il est aujourd’hui nécessaire que le gouvernement pense la réforme agraire en termes de politique structurante, et pour cette raison celle-ci doit être rapidement accompagnée d’une initiative du gouvernement concernant les expropriations et la structuration productive des projets d’assentamentos [campements], ainsi qu’une structuration sociale dans le domaine de la santé et de l’éducation. En parallèle à cela, nous avons besoin que soit structuré un programme d’agriculture à moyen et long terme, qui soit un programme populaire de récupération de l’agriculture – et constitue donc une politique tournée vers le marché intérieur – visant à une production d’aliments qui préserve la terre, les semences et la biodiversité. C’est-à-dire que les ressources naturelles et minérales et la richesse de notre agriculture doivent être utilisées prioritairement pour le développement national, pour la production d’emplois au Brésil.

Ce mois de lutte est également une sorte de réponse au ministre Gilmar Mendes, président de la Cour Suprême Fédérale, qui accuse le MST d’utiliser les fonds alloués à la réforme agraire pour des occupations ?

Le mouvement n’a jamais eu besoin d’argent public pour procéder à des occupations, parce que c’est l’état de nécessité qui fait que les gens luttent, se mobilisent et avancent. Les actions de lutte du mois d’avril sont le bon moment pour dénoncer l’absence de réforme agraire et faire que l’ensemble de la société mûrisse, dans le sens d’une recherche de solution aux problèmes auxquels se trouve confrontée la société brésilienne.

Ce qui est le plus important: ne pas permettre que la réforme agraire ne finisse par s’étioler, comme le veut le ministre, et faire que celle-ci soit à nouveau à l’ordre du jour d’une politique  positive et affirmative de travail, de santé, d’éducation, de souveraineté et de recherche de solutions dans une crise qui touche la grande majorité de la population.

Au-delà de la réforme agraire, ce mois d’action met-il en avant d’autres mesures pour combattre la crise ?

Oui, nous luttons pour que le gouvernement impulse un ensemble de politiques publiques permettant de faire face à la crise brésilienne, comme par exemple le contrôle sur le change et sur le capital financier, ainsi que l’investissement de ce que la société paie en impôt dans la création d’emplois, dans le capital productif, l’éducation et la santé. Ce dont nous avons besoin, c’est d’accumuler de la force, en incluant bien sûr l’ensemble de la société brésilienne, et d’exiger que le gouvernement fédéral adopte un ensemble de politiques publiques qui préserve les intérêts et les droits de la grande majorité de la population et qu’en même temps il empêche le capital extérieur et les grands groupes économiques de s’approprier notre richesse et nos impôts au bénéfice de leurs seuls intérêts. (Traduction A l’Encontre)

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