vendredi
23
août 2019

A l'encontre

La Brèche

«Je veux qu’on tue ces minables du MST», affirme Bolsonaro. L’assassinat est validé par le nouveau pouvoir…

Par Pierre Amarrant

Le 8 décembre 2015, vers 19h30, quatre hommes lourdement armés ont fait irruption dans le campement Dom José Maria Pires, situé dans l’Etat de Paraíba, Nordeste brésilien. Les tueurs se sont dirigés directement vers le baraquement où mangeaient Bernardo da Silva, 46 ans, et Rodrigo Celestino, 38 ans. Après avoir fait sortir les autres personnes présentes, ils ont fait feu et tué ces deux militants du Mouvement des sans-terre (MST). Avant de disparaître «dans la nature».

Selon les indications de la police, les premiers éléments de l’enquête indiquent qu’il s’agit d’une exécution planifiée [1]. Bernardo da Silva était l’un des leaders du MST dans l’Etat de Paraíba. Rodrigo Celestino était un des coordinateurs du campement Don Mosé Maria Pires. L’occupation, qui compte 450 familles, est située sur les terres de la fazenda (propriété rurale) Igarapu, propriété de l’Usine Santa Tereza, aux mains de João Santos, un entrepreneur originaire de l’Etat voisin du Pernambouc. Le terrain a été occupé par le MST en juillet 2017, après la faillite de l’Usine Santa Tereza. Selon la chaîne d’informations Globo, l’usine Santa Tereza a été condamnée en 1998 pour son implication dans l’assassinat d’un travailleur qui participait à une grève sur une de ses plantations de canne-à-sucre [2].

La responsabilité de Bolsonaro

Interrogé par l’hebdomadaire brésilien Carta Capital, le dirigeant national du MST, João Pedro Stédile, a souligné la responsabilité – indirecte – du président élu Jair Bolsonaro: «Ils ont mené une campagne basée sur la haine et faisant l’apologie de l’utilisation des armes. Avec leur victoire, un sentiment d’impunité s’est répandu parmi les grands propriétaires terriens les plus violents, ceux qui pensent toujours qu’il est possible de résoudre les problèmes par la force.»[3]

Jair Messias Bolsonaro avait pour habitude, à la fin de ses meetings électoraux, de mimer des fusillades contre les militants de gauche. Dans une vidéo datant d’avril 2017, postée sur son canal youtube, le futur président brésilien, alors en campagne, se saisissait d’une carabine T4 produite par l’entreprise d’armement Taurus. «Si je deviens président, chaque producteur rural aura cette arme à la maison, affirmait-il. La carte de visite face aux invasions, cela doit être les cartouches.» [4]

Jair Bolsonaro visait les occupations menées par le MST, le plus important mouvement de lutte pour la terre au Brésil. Un mouvement social reconnu internationalement, que le nouveau président brésilien entend traiter comme une «organisation terroriste». Une menace qui pèse aussi contre le Mouvement des travailleurs sans toit (MTST) – et pourrait se concrétiser par une modification de la Loi antiterroriste afin d’y inclure ces mouvements sociaux. Une telle modification devrait être soumise au Congrès.

Assassinats et expulsions en hausse

Selon Ayala Ferreira, dirigeante du secteur des droits humains au MST, le durcissement de la répression contre les défenseurs de la réforme agraire remonte au coup parlementaire mené en août 2016 contre la présidente Dilma Rousseff (membre du Parti des travailleurs). La destitution de Dilma Rousseff «a lancé le coup d’envoi d’une offensive du lobby des grands propriétaires et de l’agronégoce contre les petits paysans»[5]. Une attaque que Bolsonaro entend bien radicaliser, dès sa prise de mandat le 1er janvier 2019.

Le dernier rapport de la Commission pastorale de la terre (CPT) sur la violence dans les campagnes illustre ce durcissement. En 2017, la CPT a recensé l’assassinat de 70 militants dans le cadre de conflits sur la répartition des terres. Il s’agit le nombre le plus élevé depuis 2003 (19 décembre 2018).

Un autre indicateur est l’explosion des décisions judiciaires d’expulsion prononcées contre des campements du MST. En 2018, plus de 150 expulsions de ce type ont été ordonnées par des juges. Un record absolu depuis que le mouvement tient ce décompte.

Résoudre les problèmes sociaux

Si les attaques contre les occupations du MST se sont multipliées au cours des derniers mois, certaines ont pu être déjouées par une forte mobilisation. C’est le cas du campement Quilombo Grande, dans l’Etat de Minas Gerais, ou de celui de Limoeiro do Norte dans l’Etat du Ceará.

Pour le MST, la lutte continue. «Nous continuerons à agir de la même manière. Nous allons prendre des précautions, agir avec prudence et dénoncer toutes les tentatives de criminaliser les mouvements, dans les campagnes comme dans les villes (…) Il n’y aura de paix dans les campagnes que lorsque les problèmes sociaux seront résolus, quand il y aura de la terre, du travail, de l’éducation et un logement pour tous», souligne João Pedro Stédile.

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[1] Brasil.elpais, 9 décembre 2018.

[2] Globo.com, 10 décembre 2018.

[3] Carta capital, 15 décembre 2018.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=Y3w-zjH3CuA

[5] Brasil de fato, 12 décembre 2018.

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