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La Brèche

Brésil. L’idéologie délirante d’Ernesto Araujo

Publié par Alencontre le 20 - décembre - 2018

Jair Messias Bolsonaro et son ministre des Affaires étrangères: Ernesto Araujo

Par Alexandre Araújo Costa

Il y a six mois, Donald Trump se servait de son réseau social favori, Twitter, pour exposer toute son ignorance concernant la question climatique, en affirmant que «le concept du réchauffement global» aurait été «créé par les Chinois afin de porter préjudice à l’économie des Etats-Unis. A ce moment, nous imaginions mal que cet homme allait arriver à la présidence des Etats Unis et qu’en cohérence avec ce point de vue bizarre, il retirerait son pays de l’Accord de Paris sur le climat signé en 2015. Encore moins aurions-nous pu imaginer que, deux ans plus tard, ce serait le tour du Brésil d’élire un président d’extrême-droite – Jair Messias Bolsonaro – qui lui-même désignerait un climato-sceptique comme Ministre des Relations extérieures.

Au centre des ambitions du futur ministre des Affaires étrangères du Brésil, Ernesto Araújo, il y a l’affirmation selon laquelle tout ce que la communauté de scientifiques travaillant sur la question du climat a présenté n’est qu’une «tactique globale servant à justifier l’augmentation du pouvoir régulateur des Etats-Unis». Il arrive même à inventer un néologisme («climatisme») pour définir ce qui, pour lui, n’est rien d’autre qu’une «idéologie», ou plus absurde encore, un «dogme» destiné à «attaquer les droits individuels», parmi lesquels Monsieur Araújo inclut le fait de «rouler en voiture».

Pourquoi donc des milliers de scientifiques dans le monde produiraient-ils une fraude scientifique pour «empêcher les gens de rouler en voiture» (même si, soit dit en passant, il serait nécessaire qu’il y ait moins de voiture)? Et s’il ne s’agissait pour nous que de réduire les embouteillages, vous pouvez être sûrs que nous serions plus déterminés!

 

 

La vertigineuse croissance économique de la Chine est totalement fondée sur l’utilisation massive des combustibles fossiles. Il est donc absolument incohérent de dire que l’idée de combattre les changements climatiques aurait été trouvée pour en faire bénéficier la Chine, pays qui justement a le plus à perdre avec les réductions de CO2!

La déconnexion du futur chancelier brésilien avec la réalité est si complète qu’il dit que l’objectif de cette «conspiration» passe également par le fait d’«étouffer la croissance économique dans les pays capitalistes démocratiques et de favoriser la croissance de la Chine», reprenant ainsi le célèbre et stupide tweet de Trump d’il y a quelques années.

Le fait est que toute la croissance économique chinoise des deux dernières décennies a été propulsée grâce aux combustibles fossiles, en particulier le charbon qui est utilisé pour alimenter les centrales thermo-électriques. C’est le pays qui actuellement émet le plus de CO2. Depuis 2005, les émissions chinoises dépassent celles des Etats-Unis, et depuis 2012 la Chine émet davantage que les Etats-Unis et l’Union européenne réunis! Toutefois, d’un point de vue strictement historique, les Etats-Unis restent les plus grands pollueurs, puisqu’ils ont libéré 216 milliards de tonnes de CO2 de 1965 à aujourd’hui, contre 188 milliards «seulement» pour la Chine.

Parmi les dix entreprises les plus importantes au monde, en termes de chiffre d’affaires, nous trouvons deux entreprises pétrochimiques chinoises. En plus de cela, la gigantesque production industrielle chinoise est basée sur le modèle du charbon; au-delà des changements initiaux en la matière. D’où peut-on donc tirer l’idée que tout le combat contre les changements climatiques est une «farce pour favoriser la Chine»?

Comme on peut le voir sur le site du magazine Forbes, la compagnie pétrolière la plus pollueuse n’est plus Shell, elle qui a régné durant de nombreuses années aux côtés de Exxon. C’est la Sinopec chinoise. La compagnie Shell arrive en second et la Petrochina (également chinoise, comme son nom l’indique) arrive juste derrière. BP et Exxon apparaissent également parmi les dix entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre au monde. Mais plus que cela, toujours selon le site de Forbes, la Chine est également devenue une gigantesque place financière (sur les quatre banques qui ont fait le plus de bénéfice l’année passée, trois sont chinoises!), et cette accumulation de richesse impressionnante n’a été possible que grâce à l’utilisation massive de combustibles fossiles!

L’idée selon laquelle le fait de diminuer les émissions de CO2 serait d’une quelconque manière favorable à la Chine est encore plus idiote quand on regarde ce qui s’est passé dans d’autres pays. Les émissions des Etats-Unis ont montré une tendance (modeste il est vrai) à une réduction dans les dernières années. En Europe, la tendance à la baisse des émissions date de plusieurs décennies, comme le montre le graphique initial (ce qui a clairement un rapport non seulement avec l’avancée des énergies renouvelables, mais surtout avec la délocalisation des industries polluantes vers d’autres pays).

Même au Brésil, où l’on assiste malheureusement à une croissance tendancielle des émissions au cours des dernières années, celles-ci sont aujourd’hui bien moins importantes qu’en 2004, par exemple, ce que l’on peut facilement vérifier sur le site du Système d’estimation des émissions de gaz à effet de serre (http://seeg.eco.br/)

En somme, la Chine est en principe le pays ayant le moins intérêt à réduire ses émissions et à contenir le réchauffement global. Au-delà de cela, comme nous l’avons toujours montré dans nos contributions, l’évidence du réchauffement global, dont la cause est anthropique et revêt un caractère d’urgence absolue, ne constitue rien d’autre qu’un fait scientifique.

En nommant un climato-sceptique qui croit en des bizarreries purement idéologiques, Bolsonaro met en péril non seulement l’image du Brésil, mais démontre également qu’il est disposé à donner suite à son projet néfaste de livrer l’Amazonie à la déforestation, et même de retirer le pays de l’Accord de Paris. Comme l’exprime très bien l’«Observatoire du climat» [Observatorio do Clima], il est question de «faire du Brésil un nain diplomatique et un paria global».

Ce que l’on constate, c’est que la capacité d’inversion de la réalité de la part de l’ultra-droite est impressionnante. La position du futur ministre sur le climat a été jugée «stupéfiante» par l’Observatoire du climat. J’ajouterais qu’elle est grotesque, bizarre, épouvantable… Des molécules de CO2 et des photons infrarouges n’ont aucune idéologie. Ils se comportent simplement de la manière dont la science l’a démontré depuis le XIXe siècle. Le CO2 et d’autres gaz absorbent ces photons. Point à la ligne.

Par qui l’idéologie peut-elle bien être introduite? Par ceux même qui se refusent à agir en conformité avec la science. C’est bien cela, c’est un mélange de mesquinerie, de stupidité et de vilenie. Au final, c’est pour que les grandes entreprises puissent continuer à gagner de l’argent, peu importe que cela produise une catastrophe planétaire, et que les plus riches ne doivent renoncer ni au luxe ni aux excès de leur style de vie qu’a surgi cette idéologie «martiale» appelée le climato-scepticisme ou climato-négationniste. (Article publié sur le site Correio da Cidadania en date du 4 décembre 2018; traduction A l’Encontre)

Alexandre Araujo Costa est un scientifique spécialisé sur les questions de climat.

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