lundi
18
juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Juan Luis Berterretche

L’armée et la police réprimèrent à Brasilia avec gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc et des balles réelles – le 24 mai 2017 – en faisant plusieurs blessés graves parmi les quelque cent mille travailleurs et travailleuses qui se sont mobilisés·e·s en occupant la capitale afin d’exiger la destitution du président Michel Temer. Le même jour, à São Paulo, une brutale opération de police a été menée contre les habitants·e·s d’un quartier nommé «Cracolândia», autrement dit le «Crack Land» [1].

Le 24 mai, aussi, sur le territoire de la municipalité de Pau d’Arco – sud-est de l’Etat de Pará – neuf travailleurs ruraux et une travailleuse ont été exécutés par la police lors d’une opération d’expulsion de ces travailleurs sans terre, appuyés par le MST (Mouvement des Travailleurs ruraux Sans-terre), qui occupaient une grande propriété foncière.

Ces trois actes répressifs et criminels – qui se sont produits à la même date – ont suscité une condamnation du Haut-Commissaire des droits de la personne humaine des Nations Unies (ONU) et de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). Ils soulignaient, une fois de plus, «l’usage excessif» (sic) de la violence aussi bien dans le secteur rural – autrement dit utilisée pour assurer les «droits absolus» des grands propriétaires – que dans le secteur urbain, autrement dit mis en œuvre pour sécuriser les opérateurs de la spéculation foncière.

Alors que la police du Pará a affirmé qu’ils ont été reçus par des tirs des «sans-terre» de la fazenda, les déclarations obtenues suite à l’enquête menée affirment que lorsque la police est arrivée les «occupants» se sont dispersés et qu’un groupe sans armes s’est réfugié sous une bâche à cause de la pluie. Alors, ils ont été encerclés et les policiers ont commencé à tirer, ce qui est à l’origine du massacre. L’action de la police a duré environ deux heures et, à la fin, des cris et des rires ont été entendus. Les meurtriers célébraient leurs crimes!

Parmi les travailleurs ruraux assassinés: neuf hommes et une femme, dont sept appartiennent à une famille. La femme assassinée est la présidente de l’Association des travailleurs/travailleuses ruraux de Pau d’Arco, Jane Julià de Oliveira. Et parmi les morts on compte aussi son mari, Antonio Pereira Milhomem.

Les fonctionnaires du gouvernement de l’Etat de Pará ont tout fait pour empêcher une enquête impartiale. «Un endroit où une telle barbarie s’est déroulée doit être préservé pour qu’une enquête puisse être conduite», a déclaré la juge fédérale pour les Droits des citoyens et citoyennes, Deborah Duprat (nommée le 25 mai 2017). «Il est maintenant impossible de reconstruire ce qui est arrivé là-bas.» Les agents de l’Etat ont enlevé les corps; ils les ont déplacés sans qu’un examen légal soit conduit sur la scène du crime. Les corps ont été amenés à Maraba (PA) et Parauapebas (PA), où ils seront soumis à une autopsie.

Les représentants du Ministère public furent empêchés par les médecins légistes d’assister aux examens, ce qui est contraire aux droits qui leur reviennent. Et lorsque leur présence a été acquise, suite à l’intervention d’un avocat auprès du procureur général, Gilberto Martins, ils ont été empêchés de photographier les corps, ou de constituer un dossier documentant les travaux des «experts».

L’évaluation du président du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), Darci Frigo, qui a rejoint la délégation fédérale arrivée le 24 mai dans la région afin de recueillir les témoignages et de surveiller les investigations, a déclaré: «Il n’y a jusqu’à présent aucune preuve à l’appui de la version de la police. La thèse selon laquelle la police a été accueillie par des balles s’écroule dans la mesure où, de plus, il n’y a aucun policier blessé.»

Le Pará, un Etat essentiellement extractif

L’Etat de Pará est le deuxième en étendue parmi les 27 Etats de la Fédération du Brésil, à l’exception seulement de l’Etat d’Amazonie. Sa superficie, avec 1’248’689 km2, est un peu inférieure à celle du Pérou et un peu supérieure à celle de la Colombie. Sa population: 8,2 millions; et la densité: 6,6 habitants par km2.

Si nous devions définir où se trouve le centre de gravité de l’exploitation minière à ciel ouvert au Brésil, nous dirions sans doute qu’il se situe à Pará, avec le minerai de fer, la bauxite, le manganèse, le calcaire, le niobium, l’or et l’étain, principalement dans le sud-est de l’Etat. Et on compte, en plus, des centaines de nouveaux projets des compagnies minières.

Vue aérienne d’une mine de fer de Vale….

Se détache le nouveau projet Ferro Carajás S11D Vale [qui dépend de la puissante transnationale brésilienne Vale, qui a son siège à Saint-Prex, dans le canton de Vaud et s’est fort bien extraite de quelques démêlés fiscaux avec ledit canton suisse], projet lancé au second semestre de 2016. C’est une énorme nouvelle mine dans la forêt nationale Carajás, avec le doublement de la voie ferrée de Ferro Carajás qui a déjà 892 km et la construction de nouveaux quais pour le déchargement dans le port océanique de Ponta da Madeira à São Luis [important pour l’acheminement des minerais en direction de l’Europe et de l’Asie orientale].

Avec ce projet la transnationale Vale vise à augmenter le volume de l’extraction de minerais de fer, actuellement «limité» à 90 millions de tonnes par an, à hauteur de 230 millions de tonnes. Donc une hausse de 255% qui ferait de Vale le plus grand producteur de minerai de fer de la planète. Et comme c’est le cas pour toute cette «industrie extractiviste» en Amérique du Sud, la seule chose qui va rester au Brésil: de gigantesques trous.

Dans la municipalité d’Oriximiná, dans le village de Puerto Trombetas, commencer à extraire la couche de bauxite sous la forêt, de la manière la plus rapide et la plus rentable possible, sans se soucier de la destruction des forêts, est l’obsession de la firme Mineraão Rio do Norte, dans laquelle Vale détient 40% des actions. Cela consiste à extraire la bauxite sans se préoccuper de la destruction de la forêt. Entre 85 et 95% de la bauxite est utilisée au profit de la production d’aluminium par des transnationales états-uniennes et européennes.

Dans l’agriculture, Pará est le plus grand producteur de poivre noir et est parmi les premiers dans la production de noix de coco et de bananes. São Félix do Xingu est l’une des municipalités avec une des plus grandes productions de bananes dans le pays.

Dans l’élevage, le «troupeau» compte plus de 14 millions de têtes qui pâturent sur des terres publiques appropriées par les propriétaires fonciers.

Toute cette richesse énorme – dont nous n’avons mentionné qu’une petite partie – est administrée à l’échelle du gouvernement par une bande de scélérats qui ont sous leurs ordres une police faite d’assassins au service des grands propriétaires fonciers et des firmes transnationales.

Le Pará, un Etat gouverné
par la corruption

Le Tribunal électoral régional du Pará (PRE-PA) a destitué il y a deux mois – le 30 mars 2017 – le gouverneur de l’Etat Simão Jatene (PSDB) et le vice-gouverneur Zequinha Marinho du PSC – Parti social-chrétien, principalement composé d’hommes politiques du caucus évangélique de la Chambre des représentants – pour «abus de pouvoir économique», un euphémisme pour désigner les mécanismes de corruption à la base de leur élection.

Lors de l’élection de 2014, ils ont utilisé le programme étatique d’accès au logement comme contrepartie pour ceux qui leur promettaient de les choisir comme candidats. Ils sont aussi accusés d’utilisation abusive des médias et la Justice électorale a découvert des «dons de personnes décédées» en faveur des deux candidats. Ce qui laisse supposer des «subventions» en provenance de diverses firmes.

Simão Jatene en était à son troisième mandat comme gouverneur de l’Etat. Et il est accusé d’avoir reçu une somme de 600’000 reais de la grande firme de production carnée JBS [les confessions à la justice – contre réductions de peine – des propriétaires de JBS ont confirmé le niveau de corruption de Michel Temer et aussi d’Aécio Neves, ex-candidat à la présidence] en échange d’avantages fiscaux. Zequinha Marinho, l’évangéliste, est poursuivi par le ministère fédéral de la Justice pour avoir obligé les fonctionnaires de son cabinet à verser 5% de leurs revenus afin de soutenir le Parti social-chrétien.

Comme ils ont interjeté appel auprès de diverses instances, cette paire de scélérats n’a pas encore été destituée. La destitution ne se produit que si le Tribunal électoral supérieur confirme la décision de révoquer le gouverneur et son lieutenant. La date n’a pas encore été fixée pour que l’affaire soit traitée par le Tribunal électoral supérieur. Même suite au recours auprès de la plus haute instance, Jatene ne peut pas participer aux élections de 2018 et reste inéligible jusqu’en 2022, en raison de la loi «Clean Record».

Avec un gouverneur du PSDB et vice-gouverneur du caucus évangélique, l’Etat du Pará est un exemple remarquable de gouvernement corrompu, à l’exemple de l’Etat fédéral brésilien. Il exemplifie aussi le pillage des ressources naturelles du pays comme celui de l’exploitation et de l’oppression de sa population – illustrées, entre autres par le massacre du 24 mai 2017 – afin de promouvoir les intérêts conjoints des grandes firmes, des grands propriétaires terriens et de leurs représentants au sein la majorité du Congrès fédéral. (Texte envoyé au site A l’Encontre par l’auteur; traduction A l’Encontre)

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[1] L’AFP du 26 mai 2017 rapportait à ce propos: «Une opération coup de poing qui est loin de faire l’unanimité: selon les ONG qui œuvrent sur place, expulser les toxicomanes manu militari n’a fait que déplacer le problème plutôt que de le résoudre.

Les rues contrôlées par les policiers municipaux sont pratiquement désertes. De nombreux habitants se plaignent d’avoir été expulsés de façon arbitraire, alors que les commerçants tentent de sauver ce qu’ils peuvent de leurs établissements parfois complètement détruits.

En 2012… déjà

«Imaginez ce que ça fait de se réveiller avec un pistolet pointé sur la tempe», s’insurge Eduarda de Lima, qui vivait dans le quartier depuis 12 ans avec ses deux enfants en bas âge.

«On ne nous a rien dit, les policiers sont juste entrés avec leurs armes en défonçant les portes et nous ont menacés», décrit-elle à l’AFP, au sujet de l’opération qui a mobilisé près de 1000 agents.

César Muñoz, chercheur de l’ONG Human Rights Watch à São Paulo dénonce en ces termes l’opération: «Le recours aux forces de l’ordre pour mener une guerre contre la drogue n’a aucun sens et n’a jamais produit le moindre résultat. L’opération de dimanche n’est qu’un nouveau chapitre de la politique désastreuse de l’Etat brésilien.» Un employé des services municipaux des Droits de l’homme, qui a préféré garder l’anonymat, déclare à l’AFP: «Il n’y a eu aucune mesure de contingence, juste une stratégie militaire avec l’usage disproportionné de la force, répondant à des critères purement immobiliers.» Cette opération a été menée par le nouveau maire de São Paulo, João Doria Jr. – qui a fait sa fortune, entre autres, dans le secteur du tourisme et l’organisation d’«événements» –, dont les prétentions présidentielles, en tant que membre du PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne), pointent déjà. Il symbolise la pratique d’une fraction de la bourgeoisie pour qui la situation présente «exige l’ordre», un ordre des dominants assimilé au «progrès», selon la maxime du Brésil.

Patricia Bezerra, adjointe aux Droits de l’homme de l’équipe municipale, est allée plus loin: elle a présenté sa démission mercredi, considérant l’opération comme «désastreuse». Et un politicien du PSDB, blanchi sous le harnais et gouverneur de l’Etat de São Paulo, Geraldo Alckmin, a dû rappeler que ce «type de problèmes chronique ne pouvait être résolu en 24 heures». (Rédaction A l’Encontre)

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