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juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Brésil. La solitude du candidat Lula da Silva

Publié par Alencontre le 30 - mai - 2018

Curitiba reçoit Lula les «grilles» (portes) ouvertes

Par Agnese Marra

Seuls ses partisans les plus fidèles sont présents à Curitiba [où il est prisonnier], alors que dans le reste du pays, le silence et l’oubli sont à l’ordre du jour.

Ses seuls compagnons quotidiens sont un vélo d’exercice (home-trainer), une télévision et une poignée de livres. Les deux premiers ont dû être négociés par ses avocats avec les autorités judiciaires. Parce que Lula (1945) souffre d’hypertension. Sur prescription médicale, l’ancien président brésilien a le droit de faire une heure de vélo tous les matins: «Quand il s’est remis du cancer, il s’est inscrit à la salle de fitness, il est beaucoup plus en forme que moi», nous disait il y a cinq mois un de ses conseillers les plus proches qui n’a pas plus de 40 ans.

C’est également suite à une âpre négociation menée pendant sa journée et demie de confinement dans les locaux du syndicat des métallurgistes de São Paulo qu’il a pu obtenir la télévision. C’est dans ces locaux que les avocats de la défense de Lula da Silva négociaient les termes de sa reddition, y compris la possibilité d’installer cet appareil pour que le leader du Parti des travailleurs (PT) puisse voir la finale du championnat du Brésil à laquelle participait sa chère équipe de Corinthians [club de São Paulo qui compte 35 millions de supporters dans tout le Brésil]. Lors de son premier jour en prison, Lula a eu, au moins, la joie de voir son équipe emporter une victoire écrasante. La télévision est restée dans les quinze mètres carrés, avec salle de bains et fenêtre avec barreaux, qui constituent sa cellule.

On ne lui a pas laissé grand-chose d’autre. Son parti fait des efforts titanesques pour tenter de compenser ce que la justice lui enlève pour que le pilier qui soutient cette organisation reste debout.

Accusé de corruption passive et de blanchiment d’argent dans le cadre de l’opération Lava Jato, Lula da Silva a été condamné à une peine d’emprisonnement: il a été accusé d’être le propriétaire présumé d’un appartement sur la plage que l’entreprise de construction OAS lui aurait fourni en échange de son intervention en faveur de la signature de trois contrats avec l’entreprise publique Petrobras. D’après une centaine de juristes nationaux et internationaux, ce jugement a été marqué par «des inconsistances et le manque de preuves matérielles», car jusqu’à présent il n’a pas été possible de prouver matériellement que Lula était le propriétaire de cet immeuble.

Son emprisonnement est tout aussi controversé. Le juge Sergio Moro s’est soustrait aux délais légaux et a accéléré la décision d’une semaine. L’attitude du magistrat a alimenté la théorie de persécution politique dénoncée par la gauche. Les festivités comme les rencontres privées auxquelles participa Moro en compagnie de politiciens du PSDB (le parti d’opposition du PT par excellence) ne font qu’alimenter l’idée que l’emprisonnement du membre du PT visait à l’éliminer de la course présidentielle lorsque les sondages ont montré qu’il était un favori.

Mais la prison ne suffisait pas. Il fallait que la prise la plus convoitée de Moro, celle dont il a déclaré qu’elle était «la pièce maîtresse de toute l’Opération Lava Jato» subisse des conditions franchissant une fois de plus les bornes des protocoles habituels. Moro a assuré que parce que Lula était un ancien président, les mesures qui lui étaient imposées constituaient un «traitement de faveur». Les personnes les plus proches de l’ancien syndicaliste affirment au contraire: «L’isoler de cette façon est la plus grande torture qu’on puisse lui infliger».

Contre toute attente, le lieu choisi pour faire passer à Lula les douze ans et un mois d’emprisonnement est une pièce au quatrième étage du commissariat de la police fédérale à Curitiba (capitale de l’Etat de Parana). Cet espace n’a jamais été utilisé pour incarcérer qui que ce soit. Là encore, le juge Moro a décidé des mesures d’exception pour Lula da Silva qui devient ainsi le premier prisonnier de l’opération Lava Jato à subir un isolement total.

C’est ainsi qu’à l’exception des deux gardiens qui se relayent pour le surveiller, l’ancien chef syndicaliste n’a personne à qui parler. Il prend un petit-déjeuner à 7h, un déjeuner à 11h, une collation à 15h et un dîner à 19h, seul, toujours seul. A 73 ans, il dispose de deux heures de soleil par jour et de visites de membres de sa famille le jeudi. Ses avocats ont libre accès pour lui rendre visite quand ils le souhaitent.

Le Parti des travailleurs fait de son mieux pour combattre la solitude de son chef. Dans un premier temps, il a organisé avec l’aide du Mouvement des sans-terre (MST) un camp à moins d’un kilomètre du poste de police. Tous les jours, celui de San Bernardo do Campo [soit le siège du syndicat des métallurgistes dans l’Etat de São Paulo d’où Lula mena son combat public avant de se rendre à la police] écoute un «Bonjour, président» à neuf heures du matin et un «Bonsoir, président» à 19 heures, salutations qui sont criées par une centaine de partisans qui campent près de sa prison, cela pour lui rappeler leur soitien. Les cadres de la direction du PT passent plus de temps à Curitiba qu’à São Paulo, où ils ont déménagé une partie du siège du parti.

Mais au cours du premier mois en prison, aucun des poids lourds du parti n’est parvenu à lui rendre visite. Ni le théologien de la libération, Leonardo Boff, ni le prix Nobel de la paix, Adolfo Pérez Esquivel, qui est resté pendant des heures devant le poste de police. D’après les proches de l’ancien président, il a eu la consolation de recevoir des centaines de lettres de tout le pays. C’est une autre mesure organisée par le parti, qui, le lendemain de l’emprisonnement de son dirigeant, a publié plusieurs annonces demandant aux partisans de Lula de lui manifester leur soutien en lui écrivant: «Lula lui-même nous a demandé de le faire. Il a besoin de l’affection du peuple, c’est une personne très sociable; ne pas avoir quelqu’un avec qui communiquer est la pire punition qui puisse lui être infligée», déclare l’un de ses amis les plus proches, qui préfère ne pas dévoiler son nom.

Mais les actions des plus fidèles disciples de Lula, concentrés à Curitiba, constituent l’exception: le silence et l’oubli règnent dans le reste du pays. Il n’y a pas de manifestations pour exiger sa libération ni pour protester contre son emprisonnement. On ne voit plus les drapeaux rouges des partisans du PT: perplexes et fatigués, ils ont renoncé à descendre dans la rue. Ceux qui soutenaient les projets de l’ancien président restent également silencieux. Depuis des semaines, en attendant d’élaborer une stratégie, ils répètent: «Nous avons besoin de plus de temps pour dire quelque chose». Privés de la boussole qui les guidait, ils reconnaissaient, lors de la détention de Lula: «Nous sommes brisés».

Sans d’argent et avec peu de possibilités d’appel

Ce n’est pas uniquement sur le plan personnel que l’isolement frappe l’ex-président, il le laisse aussi coincé sur le plan économique. Trois jours après son entrée dans la prison, la Justice Fédérale a pris la décision de bloquer ses biens ainsi que ceux de Paulo Okamotto, le président de l’Institut Lula, en raison d’une dette de près de sept millions d’euros qu’ils auraient contracté l’égard du Trésor. L’institut qui porte le nom du syndicaliste diposait du statut fiscal d’un ONG n’ayant pas de buts lucratifs, mais l’année dernière, le Trésor [ministère des Finances] a supprimé cet avantage fiscal en considérant que certaines de ses activités n’étaient pas compatibles avec ce statut. Il a décidé que l’Institut devait verser les arriérés d’impôt accumulés jusque-là.

Paulo Okamotto déclaré au quotidien O Globo: «La famille de Lula n’a même pas assez d’argent pour payer la lumière», en ajoutant que le seul but de cette mesure était «de limiter les possibilités de défense de l’ancien président et de mettre fin aux activités de l’Institut Lula.»

Les comptes présentés par Okamotto lui-même ne donnent à l’Institut Lula qu’un mois à vivre. La campagne de crowdfunding (financement participatif) ayant pour but de récolter 150’000 euros – elle n’a atteint que 30% de l’objectif – s’est révélé être inutile car les dons ont été faits en ligne et la Justice Fédérale les a également bloqués. Le PT envisage d’organiser une campagne en vue de faire un don en espèces pour soutenir l’Institut, qui est le bras académique et social de l’ancien président. L’institut a déjà dû licencier la moitié de ses salariés et au moins cinq d’entre eux – les plus proches du PT – ont été embauchés par le parti, qui prend désormais en charge toutes les dépenses liées à Lula.

La semaine dernière, les conseillers les plus proches de Lula ont également été ciblés par la justice: le juge fédéral Haroldo Nader a en effet demandé la suppression immédiate des huit assistants financés par la présidence de la République, alors qu’il s’agit d’une prérogative à vie dont bénéficient tous les anciens présidents au Brésil. Le magistrat a fait valoir que puisque Lula était en prison, il n’avait pas besoin d’un service de sécurité – quatre des employés appartenaient à ce domaine – ni de conseillers, puisqu’il ne pouvait exercer aucune activité.

Les mauvaises nouvelles s’accumulent aussi au niveau judiciaire puisqu’au cours du mois dernier la Cour suprême fédérale (STF) lui a refusé à trois reprises un Habeas Corpus. En outre, l’ONU a rejeté cette semaine la requête présentée par les avocats de Lula demandant que ce dernier puisse rester en liberté provisoire jusqu’à ce que tous les recours légaux soient épuisés. La bonne nouvelle – au moins sur le plan symbolique – est que le Comité des droits de l’homme de l’ONU a confirmé qu’il enquêterait sur les allégations de la défense déclarant qu’il y avait «une violation des garanties fondamentales du prisonnier».

Candidat jusque dans les conséquences les plus extrêmes

Ni la solitude, ni la prison, ni une peine de douze ans et un mois d’emprisonnement, ni le manque de ressources n’ont fait changer d’avis Luiz Inácio Lula da Silva. Malgré tout cela, celui qui a été président du Brésil à deux reprises (2002-2010) sera une fois de plus le candidat du Parti des travailleurs (PT) aux élections d’octobre 2018. L’ancien métallurgiste de San Bernardo do Campo et ses plus proches collaborateurs l’ont bien fait comprendre: sa candidature, au-delà du plausible, est vécue comme un acte symbolique pour défendre son innocence: «La principale tâche du PT est de lutter pour sa liberté et pour le droit du peuple brésilien à voter pour son plus grand leader».

L’isolement et le silence des médias n’ont pas empêché Lula de rester le candidat favori avec 20% des voix, soit sept points de moins qu’avant son incarcération. Le dimanche 27 mai, le PT présentera officiellement sa précandidature à la présidence brésilienne dans chaque ville brésilienne où le parti est organisé, comme l’a demandé Lula lui-même: «Peu importe qu’il y ait cinq, dix ou cinq cents personnes à chaque événement, ce qui compte, c’est la somme de tous les Brésiliens qui vont faire comprendre que Lula est leur candidat. Il ne cherche pas à être gracié, mais plutôt à ce que son innocence soit reconnue», a déclaré Wadjhhh Damous, l’un des avocats qui le défend.

Maintenant que débutent les premiers entretiens avec les précandidats, les principaux médias brésiliens ont demandé à voir Lula en prison, mais la police fédérale – qui est chargée de déterminer qui peut avoir accès à l’ancien président – leur a refusé l’autorisation. La même instance a également refusé la demande de ses avocats de permettre qu’un représentant choisi par Lula participe aux débats télévisés de la campagne.

Lula da Silva a jusqu’au 15 août pour s’inscrire comme candidat à la présidence. Ensuite c’est le Tribunal électoral supérieur qui entrera en jeu, instance qui lui interdira très probablement de participer aux élections parce qu’il est un délinquant condamné en deuxième instance. A moins d’un mois des élections, le PT devra alors réfléchir au plan B qu’il refuse de mettre sur la table aujourd’hui. (Article publié dans la revue CTXT. Revista Contexto, en date du 23 mai 2018; traduction A l’Encontre)

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