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Brésil. La recette de Bolsonaro pour l’emploi: «moins de droits»

Publié par Alencontre le 30 - décembre - 2018

Jair Messias Bolsonaro reçoit à Copacabana (Rio de Janeiro) son ami Benyamin Netanyahou, le 20 décembre 2018…

Par Gil Alessi

Lorsque Jair Bolsonaro prendra ses fonctions de président du Brésil, mardi 1er janvier 2019, l’une des premières mesures qu’il a promis de prendre visera à «résoudre» le problème du chômage dans le pays, qui touche 12% de la population active. Le changement qu’il propose implique une forte flexibilisation du marché du travail, en particulier pour les jeunes. Elle est, en partie, contraire à certains égards à la Constitution et au statut des travailleurs.

Son plan n’a pas encore été détaillé: malgré l’ampleur des changements qu’il a laissé entrevoir, le programme avec lequel il s’est présenté aux élections d’octobre dernier lui a à peine consacré cinq lignes. Selon Paulo Guedes, futur ministre de l’Économie [ultralibéral], il appartiendra au jeune d’opter pour le régime du travail qu’il souhaite: «La porte de gauche a des syndicats, une législation du travail pour les protéger et des charges. La porte de droite présente des contrats individualisés qui, en principe, n’incluent pas de couverture médicale ou de pension.» De cette façon, deux modalités contractuelles seraient créées, qui restent à définir.

Les nouvelles modalités contractuelles qui sont destinées à créer des emplois «n’ont pas de charges sociales et la législation est comme partout ailleurs dans le monde: si vous vous sentez mal à l’aise au travail, allez devant la justice afin de le résoudre», comme l’a avancé Paulo Guedes. Dans la pratique, ces changements créeraient un régime du travail parallèle et mettraient la législation sur le même pied que les dures conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs et travailleuses du secteur informel, comme l’a expliqué le président lui-même. Tout sera fait, dit-il, pour que de nouveaux emplois puissent être créés.

Contrairement aux dirigeants du Parti des travailleurs (PT) qui mettent l’accent sur les conditions de travail, Bolsonaro a mis l’accent sur le «tourment» d’être entrepreneur au Brésil : «Je ne veux pas l’être; je pourrais avoir une micro-entreprise avec cinq employés, et pourquoi je n’en ai pas une? Parce que je connais les conséquences si mon entreprise tourne mal ou si je jette quelqu’un dehors, parmi d’autres choses. Nous devons changer cela», a-t-il dit dans une critique indirecte du fonds de cotisations sociales auquel les employeurs doivent contribuer.

Le président élu s’est employé à fond contre l’Inspection du travail, qui surveille notamment les abus lors du travail et l’emploi massif du travail des enfants, entre autres irrégularités. «Le ministère public du Travail… Pour l’amour de Dieu, voyons s’il existe un environnement favorable et résolvons ce problème. On ne peut pas continuer comme ça: ceux qui produisent sont victimes des actions d’une minorité, mais d’une minorité active [qualifiée de terroriste, par des personnalités du régime et le président élu].» La disparition du ministère du Travail du nouvel organigramme gouvernemental, déjà annoncé, est une autre déclaration puissante de la pratique à venir.

Avant la victoire de Bolsonaro, l’arrivée d’une nouvelle ère avec moins de droits pour les travailleurs brésiliens était déjà à l’horizon comme une sorte de remède amère pour la création d’emplois. «Ce que les entreprises me disent, et je le partage, c’est que les travailleurs vont devoir vivre ce jour-là: moins de droits et des emplois, ou tous les droits et le chômage», a dit M. Bolsonaro.

Beaucoup d’économistes sont en désaccord avec la proposition concernant la législation du travail du prochain gouvernement étant donné le scénario actuel de crise et le manque d’investissement. «Cette mesure repose sur l’hypothèse erronée que le recrutement dépend du coût de la main-d’œuvre. Les entreprises n’embauchent pas parce que c’est bon marché ou cher, mais parce que l’économie l’exige», explique Antônio Correa de Lacerda, professeur à l’Université catholique pontificale de São Paulo. «La solution consiste à stimuler la croissance de l’économie et à ne pas croire qu’un ajustement budgétaire à lui seul conduira à un regain de confiance. Ce qu’il faut, c’est l’investissement de l’État et le financement de l’activité économique; c’est ce qui génère des emplois de qualité.»

Ruy Braga, expert de l’Université de São Paulo, convient également que, pour le moment, un assouplissement des contrats n’aura pas l’effet souhaité. «Le chômage au Brésil aujourd’hui est une combinaison de crise économique et de manque d’emplois pour les entreprises. Ce qui crée des emplois, ce n’est pas l’affaiblissement des contrats collectifs (ou leur remplacement par des contrats individualisés), mais l’investissement public et privé», dit-il. «Pourquoi un homme d’affaires qui n’utilise même pas sa pleine capacité installée agrandirait-il son usine? Cette proposition accroît les inégalités et empêche le moteur de la consommation d’être le dynamiseur de l’économie. Elle ne résout pas le problème de l’investissement et aggrave la situation en n’offrant pas d’augmentation de l’emploi.»

De plus, elle ne peut résoudre la question centrale: la coexistence de deux régimes d’emploi différents crée un risque important d’insécurité juridique. «Pour qu’il puisse proposer la création d’un tel document, il faudrait que Bolsonaro approuve une nouvelle réforme qui ouvrirait cette possibilit» , explique Alexandre Chaia, économiste au Collège Insper. «Cela peut conduire à des contestations devant la Cour constitutionnelle; ce n’est pas une idée simple à concrétiser», ajoute Chaia, qui estime que la coexistence des deux systèmes entraînera des processus de «harcèlement moral» et d’autres problèmes.

Le professeur de la Faculté Insper ne croit pas non plus que, dans le contexte actuel, ce système va créer des emplois. «Dans la période que nous traversons, même avec des contrats sans aucune charge pour l’employeur, il n’y aurait pas nécessairement d’augmentation de l’embauche: la nervosité continue sur le marché et les attentes économiques ne sont pas bonnes », explique-t-il. «À une autre époque économique et en élargissant le régime à tous, cela pourrait avoir un sens. Maintenant je ne pense pas pouvoir changer la situation du travail dans le pays : ce qui la résoudrait serait la construction civile, la consommation, le commerce…» (Article paru dans le quotidien El Pais, le 29 décembre 2018; traduction A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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