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Brésil. La jeunesse rurale et le «Statut de la Jeunesse»

Publié par Alencontre le 23 - mars - 2013

crianc3a7a-fora-da-escolaPar Maciel Cover
et Sérgio Barcellos

Après avoir été approuvé par la Chambre des Députés, sur la base du rapport présenté par la jeune députée Manuela d’Ávila (Parti Communiste du Brésil/Rio Grande do Sul), le Statut de la Jeunesse est maintenant en discussion au Sénat Fédéral de l’Etat du Brésil, au sein de la Commission des Affaires Sociales, présidée par le Sénateur Paulo Paim (Parti des Travailleurs de Rio Grande do Sul). Après être passé par quelques commissions du Sénat, le texte passera en plénière et, s’il est approuvé, il retournera vers la Chambre des Députés, où il pourra à nouveau se balader à travers quelques commissions.

S’il obtient alors l’approbation de cette Chambre, le texte entrera en vigueur et la jeunesse brésilienne aura, du moins dans la législation, une série de droits propres aux personnes entre 15 et 29 ans. Le chemin sera alors ouvert pour la création d’un ensemble de lois spécifiques qui pourront les aider dans le développement de leurs projets de vie, que ce soit dans les villes ou en milieu rural.

Le texte qui a été approuvé par la Chambre, intitulé PL 4592/04, et qui au Sénat est appelé PL 98/2011, peut encore être amélioré. Le Statut de la Jeunesse est la loi qui doit aider à la consolidation des droits de la jeunesse brésilienne, conjointement avec la PEC (Proposition d’Amendement Constitutionnel) 42/2008, plus connue sous le nom de «PEC de la jeunesse», qui inclut le terme de JEUNE au Chapitre VII de la Constitution Fédérale, le chapitre qui traite des Droits et Garanties Fondamentales. Dès lors, le Statut passera par des discussions en audiences publiques avec la société civile et aussi par des débats prévus en plénière dans les chambres législatives des différents États.

Dans le texte actuel du Statut de la Jeunesse, la jeunesse rurale est mentionnée deux fois de manière explicite: une fois, lorsqu’il est fait référence au transport scolaire, certes nécessaire, mais qui est en lien avec un projet de fermeture des écoles rurales; une autre fois dans la référence à l’insertion productive de la jeunesse sur le marché du travail et de l’économie

Si nous pensons qu’il est stratégique pour le pays d’avoir un projet de développement social dans lequel puissent être viables les projets de vie dans l’agriculture familiale et paysanne et qui promeuve la souveraineté alimentaire du peuple brésilien, il est alors nécessaire que certaines questions figurent dans le contenu même de ce Statut. A savoir le droit à la terre, le renforcement de l’éducation dans les campagnes, le soutien à une agriculture sans produits agro-toxiques, la consolidation de relations de travail qui promeuvent la dignité des salariés ruraux, le droit au sport et aux loisirs ainsi que l’accès à des équipements culturels et à la santé. Ces équipements doivent être appropriés à la diversité des modes et contextes de vie des jeunes qui vivent dans l’espace rural brésilien.

L’on sait que près de deux millions de personnes ont abandonné le milieu rural au cours des dernières années (2000-2010). Si l’on considère que, parmi la population qui a émigré, un million de personnes se trouvent dans d’autres groupes d’âge (enfants, adultes et personnes âgées) et qu’un million sont des personnes considérées comme jeunes, cela veut alors dire que la moitié de l’émigration de la campagne vers la ville est le fait de gens appartenant au groupe social de l’âge considéré par le nouveau statut. Selon la PNAD (2011) [une enquête nationale par échantillons de logement], sur les 8 millions de familles environ qui résident en milieu rural, 6,5 millions d’entre elles survivent avec trois salaires minimaux au maximum alors que seules 147’000 familles vivent, elles, avec un revenu se situant entre 10 et 20 salaires minimums. Ce n’est là qu’une démonstration parmi d’autres de l’inégalité sociale que nous avons encore dans le milieu rural brésilien.

De plus, les indices les plus bas d’alphabétisation, d’enseignement formel et d’accès à l’enseignement supérieur concernent les jeunes de la campagne. La logique de travail et de vie dans les campagnes est différente de celle de la ville, elle doit pourtant être respectée et un projet d’éducation formelle qui soit approprié au contexte de vie des personnes doit prendre en considération cela. Le fait lamentable que dans les dix dernières années plus de 37’000 écoles rurales aient été fermées constitue une alerte. Il faut réfléchir à des moyens institutionnels permettant de garantir un système public d’éducation à la campagne afin que les paysans et les paysannes ne doivent pas sortir du milieu rural pour avoir accès au système d’enseignement. Il est ainsi essentiel et nécessaire que le Statut de la Jeunesse considère l’interface et le renforcement de l’éducation de la campagne.

La statistique démontrant le fait que nous sommes le pays utilisant le plus d’agro-toxiques dans le monde concerne directement les jeunes de la campagne qui, par manque de choix dans la majorité des cas, sont souvent ceux dont l’activité est directement liée à la manipulation des poisons. Si la population dans son ensemble consomme en moyenne 5 litres par année d’agro-toxiques cachés dans l’alimentation [1] alors nous pouvons ajouter une ration supplémentaire pour les jeunes qui eux travaillent dans ce système. Ainsi, il est important que soient prises en compte dans le Statut de la Jeunesse toutes ces questions et que soient formulées des initiatives qui permettent aux pays une transition vers des techniques de production agropécuaire que l’on puisse considérer comme durables, dignes, saines et écologiques.

Cela suppose qu’il est indispensable de réfléchir et d’élargir le débat en établissant certains ponts ouvrant la discussion sur le Statut de la Jeunesse et,plus spécifiquement, sur la jeunesse rurale. Donnons ici un exemple: en admettant que la législation du travail offre une protection sociale aux travailleurs ruraux, les cas fréquents de travail analogue à l’esclavage nous indiquent qu’il est nécessaire de combattre l’inégalité sociale, afin que les gens n’aient pas besoin de se soumettre à ce type de relation de travail. De cette manière, le Statut de la Jeunesse pourrait être un instrument juridique permettant, par exemple, de reverser dans les politiques publiques en faveur de la jeunesse toutes les ressources provenant d’amendes infligées aux entreprises qui exploitent illégalement la main-d’œuvre.

Que la jeunesse ait besoin d’avoir une voix et un espace, cela paraît faire l’objet d’un consensus et il y a beaucoup de discours sur la question. Mais ce dont nous parlons ici ne sera ni consenti ni donné, et devra être disputé et conquis quotidiennement dans les diverses sphères de la société et des gouvernements. Ce processus devra surtout passer par les organisations et mouvements sociaux dans le sens de se renseigner sur le degré d’autonomie et d’organisation politique nécessaire à très court terme pour générer des mobilisations et revendiquer un espace plus approprié permettant d’exprimer les revendications de l’ensemble de la jeunesse rurale dans le cadre du Statut de la Jeunesse.

L’on perçoit bien que la conjoncture et la constellation des forces politiques au sein du gouvernement, autant que l’état actuel de la mobilisation sociale d’ailleurs, ne rendront pas possible un Statut ayant un contenu plus osé, c’est-à-dire qu’il soit un document remettant sur le tapis les questions de fond qui déstabilisent le système social et économique en vigueur, ce système qui expulse les gens de la campagne, exploite, opprime et tue la jeunesse. Ou un document qui assure les lignes budgétaires nécessaires allouées par l’Etat à des politiques publiques effectives en faveur de la jeunesse. Puisse-t-on, sur le long chemin qui est encore devant nous, considérer au moins l’approbation de ce Statut comme un pas permettant aux jeunes de conquérir leur autonomie et leur émancipation aux côtés d’autres groupes générationnels et sociaux au Brésil. (Traduction par A l’Encontre, publié le 15 mars 2013 dans Correio de la Ciudadania)

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 [1] Cinq litres par année donnent 5000 cm-cube par an, soit 5000 divisés par 365 = 13,7 cm-cube par jour! Si l’on estime la densité des pesticides voisine de celle de l’eau cela représente environ 13 grammes de pesticide par jour, ça dépasse largement le seuil de la migraine! Il doit s’agir de la consommation moyenne par habitant dans l’agriculture et non pas de la consommation à travers les fruits ou légumes. C’est déjà énorme! [Rédaction A l’Encontre]

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Macil Cover fait un doctorat en Sciences sociales au PPGCS/UFCG-PB [une université de l’État de Paraíba dans le Nordeste] et est actif au sein de la direction de la Pastorale de la Jeunesse Rurale. Sérgio Botton Barcelos fait un doctorat en Sciences sociales au CPDA/UFRRJ [une université de l’État de Rio de Janeiro] et est lui aussi un des dirigeants de cette Pastorale.

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