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octobre 2018

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La Brèche

Brésil. La géographie du poison

Publié par Alencontre le 23 - juillet - 2018

Par Frei Betto

En plein durant la Coupe du monde, les députés fédéraux ont approuvé le 25 juin dernier une proposition visant à réduire le contrôle gouvernemental sur l’utilisation des produits agro-toxiques au Brésil. C’est une victoire de la députation des «ruralistes» [la fraction parlementaire directement liée aux grands propriétaires fonciers]. Actuellement, 30% des pesticides autorisés au Brésil sont interdits dans l’Union européenne.

La faim, en tant que question politique, est entrée dans l’agenda brésilien dès 1946, lorsque Josué de Castro publia sa Géographie de la faim, devenue depuis lors un classique. Il y soulignait que la dénutrition de millions de personnes n’avait rien à voir avec une quelconque fatalité climatique ou religieuse.

Septante ans plus tard, la géographe et professeure à l’Université de São Paulo (USP) Larissa Mies Bombardi publie l’atlas Géographie de l’utilisation d’agro-toxiques au Brésil et connexions avec l’Union européenne, un ensemble de plus de 150 illustrations (cartes, graphiques et infographies) qui radiographie les impacts de l’utilisation de ces pesticides agro-toxiques au Brésil.

Le Brésil est le champion mondial de l’utilisation de ces produits toxiques dans la culture d’aliments. Près de 20% des pesticides fabriqués dans le monde sont répandus dans notre pays. Un milliard de litres par année… 5,2 litres par Brésilien!

Il y a une relation directe entre l’utilisation de ces pesticides agro-toxiques et l’agro-négoce au Brésil. Les plantations de soja, de maïs et de canne à sucre ont utilisé 72% de tous les pesticides commercialisés dans le pays en 2015. Celles-ci font partie des trois principales marchandises de l’agriculture capitaliste se trouvant au sommet de la liste des exportations brésiliennes.

A la question quantitative s’ajoute le drame provenant du fait que «nous» autorisons l’utilisation de substances des plus dangereuses, substances qui sont déjà interdites dans la plus grande partie du monde parce qu’elles ont causé des dommages sociaux, économiques et environnementaux.

L’ensemble de cartes de cet Atlas est divisé en chapitres qui abordent, par exemple, les intoxications par des pesticides à usage agricole, avec des cartes à l’échelle du pays, de la région, de l’Etat et des municipalités. Les intoxications sont détaillées selon la circonstance de l’intoxication, le sexe de la population intoxiquée, la tranche d’âge, les groupes ethniques, l’exposition au travail et la scolarité.

Sur la période allant de 2007 à 2014, les cas d’intoxication par des produits agro-toxiques ayant été notifiées au ministère de la Santé atteignent 25’000 occurrences, ce qui représente en moyenne 8 intoxications par jour. On estime cependant que pour chaque cas notifié 50 autres ne l’ont pas été.

Les cartes montrant l’intoxication par des produits agro-toxiques révèlent que la principale occurrence au Brésil est la tentative de suicide, avec des chiffres alarmants: il y a eu plus de 9500 cas de tentatives de suicide par ingestion de produits agro-toxiques entre 2007 et 2014.

Les cartes qui abordent l’intoxication par tranche d’âge révèlent une réalité qui touche directement aux droits humains et en particulier aux droits des enfants et des adolescents: près de 20% de la population intoxiquée sont des enfants et des jeunes de moins de 19 ans. Même des bébés de 0 à 12 mois sont intoxiqués par des produits agro-toxiques: selon les données officielles, il y a eu plus de 340 cas entre 2007 et 2014.

L’Atlas montre une profonde asymétrie entre les limites autorisées au Brésil et dans l’Union européenne en ce qui concerne la présence de résidus de produits agro-toxiques dans les aliments et dans l’eau.

Au Brésil, la limite de résidu du malathion (un insecticide) autorisé dans les brocolis est 250 plus élevée que dans l’Union européenne. Dans les haricots, cette différence est de 400 fois.

Dans l’eau potable, la différence de résidus autorisés (toujours entre le Brésil et l’Union européenne) est 5000 fois plus élevée pour l’agro-toxique glyphosate, qui est l’herbicide le plus vendu au Brésil.

Un autre ensemble de cartes montre que 70% des municipalités de l’Etat de São Paulo sont concernées par l’épandage aérien de pesticides, une pratique interdite dans l’Union européenne depuis 2009.

L’Etat brésilien a agi de manière à subventionner le capital des entreprises fabriquant des pesticides. Au Brésil, le taux de TVA (ICMS) a été réduit de 60% et ceux qui produisent et commercialisent les produits agro-toxiques bénéficient d’une exemption totale sur le Programme d’intégration sociale (PIS) et sur la Contribution au financement de la sécurité sociale (COFINS), ainsi que sur l’Impôt sur les produits industrialisés.

Selon le défenseur des droits des citoyens [defensor publico] Marcelo Novaes, seulement dans l’Etat de São Paulo et sur la seule année 2015, ces différentes exonérations ont fait que le gouvernement a renoncé à encaisser près de 1,2 milliard de reais.

Alors que la faim continue d’être la réalité de millions de Brésiliens, le capital transforme des aliments en marchandises (commodities) et en agro-énergie, selon un modèle basé sur une structure foncière concentrée et sur une utilisation massive de produits agro-toxiques.

C’est dans la transition agro-écologique qu’il faut chercher une solution, dans la transformation graduelle et croissante du système actuel vers un nouveau modèle basé sur les cultures organiques, tout cela en maintenant l’équilibre du sol et la biodiversité, et en redistribuant la terre sur la base de propriétés plus petites. (Article publié sur le site Correio da Cidadania en date du 18 juillet 2018; traduction A l’Encontre)

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