mercredi
23
octobre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Valério Arcary

«Le mouvement fasciste en Italie était un mouvement spontané de larges masses, avec de nouveaux dirigeants venus de la base. C’est un mouvement plébéien par son origine, dirigé et financé par de grosses puissances capitalistes. Il est issu de la petite bourgeoisie, du lumpen-proletariat et même, dans une certaine mesure, des masses prolétariennes. Mussolini, un ancien socialiste, est un “self-made-man” émergeant de ce mouvement… Mussolini a eu de grandes difficultés à réconcilier beaucoup de vieilles institutions militaires avec les milices fascistes… La vraie base c’est la petite-bourgeoisie…» (Léon Trotsky, Lettre à Schachtman, 15 novembre 1931)

Personne ne peut prévoir avec certitude ce qui va se passer au cours des deux prochaines semaines. L’incertitude règne. Existe la possibilité d’une exploitation politique de l’agression contre Bolsonaro à Juiz de Fora [municipalité au sud-est de l’Etat du Minais Gerais] le 6 septembre 2018, ce qui offre un important espace télévisé à l’acte d’un poignardeur déséquilibré. S’y ajoute, en ce début septembre, une nouvelle déposition publique d’Antonio Palocci [ancien ministre de l’Economie du premier gouvernement Lula de 2003 à 2006; il a été arrêté et incarcéré en septembre 2016, dans le cadre de l’enquête portant sur les liens entre la firme Obderecht et le gouvernement Lula; Palocci accuse Lula afin de tirer avantage de cette délation concertée].

Et, enfin, parmi ces événements, il y a les débats télévisés entre les candidats, avec celui décisif, le 4 octobre, sur la grande chaîne Globo TV. Enfin, il y a aussi l’impondérable. Au Brésil, la surprise d’ampleur est coutumière.

Cependant, tout indique que Jair Bolsonaro ne devrait pas tomber en dessous de 25%. Il peut même gagner encore un peu dans les intentions de vote. Il devrait donc occuper l’un des deux postes de candidats pour le second tour des élections, le 28 octobre. C’est très probable. Il est également plus que probable que le transfert des voix de Lula à Fernando Haddad continuera à progresser. Il n’est pas raisonnable de penser que la candidature du PT récolte moins de 20% des suffrages, même probablement plus. Cela devrait suffire pour que Haddad se qualifie pour le deuxième tour.

La dernière hypothèse de Geraldo Alckmin (PSDB) reposait sur le retrait des autres candidats qui se situent sur le terrain de l’ajustement budgétaire initié par Michel Temer – Henrique Meirelles, ancien directeur de la Banque centrale nommé par Lula en 2003 et aujourd’hui candidat du PMDB, le parti de M. Temer; Álvaro Dias, sénateur de l’Etat du Parána, du parti PODE; Marina Silva, du réseau de la durabilité –, mais cette initiative désespérée du noyau dur de la fraction bourgeoise de São Paulo, lancée par Fernando Henrique Cardoso, a échoué [1].

Par contre je ne suis pas d’accord que ce malheur historique que représente l’affrontement entre F. Haddad (Parti des Travailleurs) et J. Bolsonaro constitue un scénario favorable. Je fais partie des défenseurs passionnés de la candidature de Guilherme Boulos et Sonia Guajajara, présentée par le PSOL (Parti du socialisme et de la liberté). Je pense qu’elle représente une graine d’avenir pour une réorganisation de forces populaires. J’affirme que ce ticket doit être défendu jusqu’au bout [en réaction à la position d’un retrait face au danger représenté par Bolsonaro|.

Mais, comme tout militant de gauche, je ne suis pas indifférent aux choix tactiques que font d’autres courants de gauche. La défaite de Jair Bolsonaro devrait être au centre de la tactique de la gauche lors des élections. Je défends cette position depuis le milieu de l’année 2017. Je maintiens cette position. Lors d’une réunion à l’Institut Pólis [créé en 1987], il y a quelque temps, lorsque nous avons commencé à esquisser la tactique du PSOL en relation avec le MTST (Mouvement des travailleurs sans toit), autour de la candidature de Boulos, j’ai affirmé qu’il y avait un danger – pour toute la gauche, réformiste et radicale – d’un «hiver sibérien» au Brésil.

Considérer que Bolsonaro serait le candidat le plus facile à battre au second tour est une erreur. Une erreur grave aux conséquences potentiellement dévastatrices. C’est une sous-estimation du néofascisme. Il n’est pas vrai qu’il est possible de prévoir que F.Haddad sera le favori face à J.Bolsonaro. C’est une élection, alors que nous sommes encore à deux semaines du premier tour, à l’issue fort imprévisible.

L’évaluation selon laquelle J. Bolsonaro est le principal ennemi de la gauche ne doit pas aboutir à la conclusion que le meilleur moyen de le vaincre soit la constitution d’un Front électoral qui mettrait dans les mains de Ciro Gomes (Parti démocratique travailliste, député de l’Etat du Ceará, membre du gouvernement Lula de 2003 à 2006) la direction du camp politique qui s’opposerait à un coup aux traits nouveaux (issu de l’élection de Bolsonaro). La politique n’est pas de l’arithmétique. Un plus un ne donne pas toujours deux.

J’ai considéré la décision du PT de pousser le plus loin possible la candidature de Lula comme non seulement légitime, dans le sens d’acceptable et honnête, mais aussi politiquement intelligente. Bien sûr, il était plus que vraisemblable que Lula ne pourrait pas se présenter, étant donné les relations de forces le mettant sur la défensive. Certes, défendre la candidature de Lula jusqu’à la fin [soit le 31 août, décision du Tribunal électoral et intronisation de Haddad le 11 septembre] a retardé le lancement de son remplaçant. Cela a retardé la bataille pour transfert des intentions de vote (de Lula à Haddad). Cette tactique exigeait du sang-froid. Parce qu’il n’était possible d’engager le «tournant» en direction d’Haddad qu’après avoir épuisé toutes les possibilités de présenter Lula [échéance formelle fixée au 12 septembre par le Tribunal électoral]. Ce n’était pas la meilleure tactique, au seul titre qu’il revenait au PT de défendre sa position en tant que parti ayant une plus grande influence parmi les travailleurs et le peuple face à Ciro Gomes et au PDT. C’était la meilleure tactique parce que le principal atout du PT consistait à rester aux côtés de Lula et donc avec les masses populaires qu’il influence.

L’argument selon lequel la reconnaissance de Bolsonaro comme l’ennemi à battre et donc pourrait rendre difficile l’accès d’Haddad au second tour aboutit à fournir de l’oxygène à une candidature du centre. Il ne semble pas raisonnable pour trois raisons:

1° En prenant en compte les variables fondamentales (histoire, racines sociales, représentation nationale), et de plus les sondages qui ne sont pas probants, il n’y a pas de preuve sérieuse selon laquelle Ciro Gomes occuperait une meilleure position que Haddad pour vaincre Bolsonaro.

2° Au Brésil, l’immense majorité de la population, ce qui est confirmé par les sondages successifs, ne se définit pas, idéologiquement, comme étant de gauche, du centre ou de droite, mais se positionne, politiquement, en deux camps: d’un côté, le camp anti-Temer et anti-ajustement budgétaire, social, et, de l’autre, le camp anti-corruption et anti-PT, et ce sont ces deux réactions (ou craintes) qui établiront l’expression des rapports de forces électoraux au second tour.

3° La fraction de l’électorat qui fait le pari complexe d’un calcul de probabilités en faveur d’un vote utile anticipé est relativement faible au Brésil, même si elle est significative dans certaines niches sociales.

Par conséquent, le calcul selon lequel Bolsonaro serait «l’ennemi idéal» au second tour est superficiel, au moins pour quatre raisons:

1° Le discours a son importance dans les élections, mais il n’est pas le seul facteur politique: ce qui est décisif, c’est la force sociale des candidatures, c’est-à-dire la manière dont les classes et les fractions de classe perçoivent leurs intérêts, et à ce titre la crédibilité de chaque candidature.

2° L’hypothèse qu’un large front antifasciste se formera sous la direction d’Haddad, captant ainsi des secteurs intermédiaires, n’est qu’une hypothèse. L’espoir que les candidatures du centre soutiendront Haddad est insensé; le Brésil n’est pas la France. Haddad n’occuperait pas l’espace de Macron [face à Marine Le Pen lors des élections de 2017]. Et ladite classe moyenne est, comparativement, beaucoup plus à droite au Brésil, en fonction de la rhétorique néofasciste de l’ordre et de la sécurité publique.

3° Le tournant d’Haddad sur les positions du centre peut entraîner la perte de voix au sein la classe ouvrière, où le PT a perdu son influence, sans que cela garantisse l’obtention de voix au sein de la classe moyenne. Il se peut que Haddad ne puisse amplifier l’éventail des votes qu’il pourrait capter, car l’expérience suite au tournant à droite de Dilma Rousseff, après son élection en 2014, est très récente.

4° Bien que la majorité de la bourgeoisie ne considère pas aujourd’hui Jair Bolsonaro comme le meilleur représentant de ses projets, il n’est pas exclu que la majorité s’y rallie au second tour. Peut-être que la plupart des poids lourds de la classe dirigeante restent sur des positions équidistantes. Ou peut-être l’Avenida Paulista [le symbole urbain du pouvoir du grand capital] se séparera. Mais le danger est grave.

C’est pourquoi est si importante la mobilisation nationale et internationale du samedi 29 septembre 2018, répondant à l’appel des «Femmes contre Bolsonaro», pour démontrer, dans la rue, qu’il existe une force sociale prête à affronter le fascisme.

Sous-estimer Bolsonaro, qui va occuper la moitié du temps de télévision et de radio pour le deuxième tour, après tout ce qui s’est passé, serait fatal. (24 septembre 2018; traduction A l’Encontre)

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Valério Arcary est un des animateurs du courant Résistance qui constitue une composante du PSOL. Il est un des chroniqueurs réguliers du site Esquerda Online. Professeur retraité de l’Institut fédéral de l’éducation, des sciences et de la technologie (IFSP), docteur en histoire de l’Université de São Paulo (USP).

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[1] Selon la correspondante du quotidien Le Monde, daté du 27 septembre 2018,  Claire Gatinois, le représentant du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), Geraldo Alckmin, «s’adresse aux électeurs ulcérés de devoir choisir entre le porte-parole d’un détenu [Fernando Haddad porte-parole de Lula] et un candidat d’extrême droite [Jair Bolsonaro], en affirmant que «Fernando Haddad et Jair Bolsonaro sont “les deux faces d’une même pièce: celle du radicalisme”». L’éditorialiste Bernardo Mello Franco, dans le plus que modéré quotidien O Globo, écrit, en réaction à ce genre d’assertion: «Durant treize ans au palais présidentiel, le PT a commis beaucoup d’erreurs, mais il n’a jamais mis en danger les institutions. La thèse selon laquelle le PT et Bolsonaro seraient “deux faces d’une même pièce” ne fait qu’aider à normaliser l’autoritarisme du capitaine.»  (Réd. A l’Encontre)

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