lundi
22
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Escuela de Mecánica de la Armada: centre de détention et de torture clandestin durant la dictature. Aujourd’hui, est devenu un lieu de mémoire de la réalité d’une dictature dont les souvenirs sont de plus en plus effacés. (Photo NYT)

Par Ernesto Londoño

Comme tous les organismes d’État, l’escadron de la mort créé dans les années 1970 par la dictature militaire argentine et ses voisins sdans le but de réprimer les dissidents avait ses propres règles bureaucratiques : les employés devaient arriver au bureau à 9h30 et avaient droit à deux heures de pause-déjeuner. Lors de leur première mission à l’étranger, ils recevaient une allocation de 1000 dollars pour leurs dépenses vestimentaires. Et ils ne devaient pas oublier de remettre leurs notes de frais.

Les membres de la direction ultra-secrète de ce programme, qui comprenait des officiers de renseignement du Chili et de l’Uruguay, décidaient par un vote à la majorité les noms de leurs prochaines victimes.

On trouve les détails de ce programme d’extermination visant des adversaires politiques en Amérique latine et en Europe dans un rapport rédigé en 1977 par la Central Intelligence Agency (CIA). À l’instar d’autres documents confidentiels du gouvernement étatsunien, ce rapport vient d’être déclassifié et apporte de nouvelles lumières sur l’opération Condor, qui coordonnait les stratégies de répression des régimes militaires sud-américains pendant la guerre froide, ainsi que sur la connaissance qu’en avaient les fonctionnaires de Washington.

Le vendredi 12 avril, dans le cadre d’un accord conclu pendant les derniers mois de l’administration Obama, plus de 7 500 documents ont été officiellement remis au gouvernement argentin par les États-Unis. C’est l’un des plus importants transferts de documents déclassifiés jamais effectué entre deux États.

Leur contenu est très révélateur, et on y obtient entre autres la confirmation que des dizaines de personnes portées disparues à l’époque ont bien été assassinées par l’État argentin. Les magistrats et les militants des droits humains espèrent que ces nouvelles informations permettront de faire avancer les procès en cours en Argentine. Plus de 1 500 anciens fonctionnaires y ont été poursuivis pour des crimes tels que la pratique de la torture, la disparition forcée et l’exécution de milliers de personnes et l’enlèvement de centaines de bébés.

Pour Carlos Osorio, directeur du projet Cône Sud des Archives de la sécurité nationale de l’Université George Washington, dans la capitale nord-américaine, cette masse d’informations constitue un apport considérable aux efforts de documentation publique de cette époque obscure : « La quantité d’informations dont disposaient les services de renseignement fait vraiment froid dans le dos. Vous vous imaginez ce que cela signifiait que de connaître ces atrocités en temps réel ? »

Les États-Unis apportaient différentes formes de soutien aux juntes militaires qui ont pris le pouvoir en Amérique latine pendant la Guerre froide. Tandis que des milliers d’officiers latino-américains recevaient une formation aux techniques les plus brutales de lutte anti-insurrectionnelle à l’École des Amériques, au Panama, Washington comptait sur ses alliés pour endiguer l’essor du communisme dans la région.

Certains des documents déclassifiés montrent que des fonctionnaires étatsuniens ont échangé avec les dictatures militaires des informations qui ont abouti à la détention, à la torture et, dans certains cas, à l’assassinat, de citoyens des États-Unis, comme l’avaient déjà mis en lumière plusieurs enquêtes judiciaires.

On y trouve aussi des indications que certains hauts fonctionnaires des services de renseignement étatsuniens étaient troublés par le niveau de brutalité des régimes que Washington soutenait à l’époque, surtout lorsqu’ils ont appris qu’il était prévu de procéder à des assassinats dans des pays européens.

Dans une note datée du 24 juillet 1976, le directeur de la division latino-américaine de la CIA, Raymond A. Warren, avertissait un de ses supérieurs que les opérations de « liquidation » d’individus soupçonnés d’être des militants de gauche à l’étranger « pos[ai]ent de nouveaux problèmes à notre agence » et devaient susciter un débat sur les mesures que Washington pourrait prendre pour « prévenir ce type d’activités illégales ». Pour Warren, « il [fallait] prendre toutes les précautions pour s’assurer que la CIA ne soit pas injustement accusée d’être partie prenante de ces activités ».

C’est en mars 2016 que le long et laborieux processus de révision des documents à déclassifier a été initié sur ordre de la Maison-Blanche. L’administration Obama cherchait alors à promouvoir un climat nouveau dans les relations de Washington avec l’Amérique latine. « Nous voulions faire le bilan de nos actions passées en Amérique latine, en toute franchise et avec une volonté d’affronter les épisodes les plus sombres de cette relation », explique Benjamin Gedan, chargé à l’époque des questions latino-américaines à la Maison-Blanche.

M. Gedan s’est déclaré surpris que l’administration de Donald Trump n’ait pas suspendu le processus de déclassification, vu son approche radicalement différente de l’Amérique latine et son adhésion à la doctrine Monroe, qui repose sur une conception interventionniste des relations hémisphériques.

Parmi les documents remis au gouvernement argentin, on trouve un rapport du FBI sur l’exécution de Marcos Osatinsky, un dirigeant éminent des Montoneros, mouvement péroniste de gauche qui combattait la dictature par les armes. Il montre que les fonctionnaires étatsuniens étaient au courant que des militaires argentins avaient brutalement torturé et assassiné Osatinsky et menti sur les circonstances de sa mort, et qu’ils s’étaient débarrassés de son cadavre avant qu’une autopsie puisse être pratiquée. « En subtilisant son cadavre, ils paraient au risque d’une autopsie qui aurait clairement montré qu’il avait été torturé », écrivait alors l’agent du FBI Robert S. Scherrer. « On peut douter que le corps d’Osatinsky réapparaisse jamais. »

On apprend aussi des détails inédits sur l’enlèvement et le meurtre de Jesús Cejas Arias et Crescencio Nicomedes Galañena Hernández, deux fonctionnaires de l’ambassade de Cuba à Buenos Aires portés disparus le 9 août 1976. L’agence Associated Press avait alors reçu alors une enveloppe contenant des documents d’identité d’un des deux hommes et une note expliquant qu’ils avaient déserté pour « jouir des libertés du monde occidental ».

Mais peu de temps après, les fonctionnaires étatsuniens apprirent que les deux Cubains avaient été embarqués de force dans une ambulance à leur sortie du travail et transportés dans un centre de détention clandestin tristement célèbre, l’atelier de mécanique Automotores Orletti, où ils furent torturés pendant 48 heures. Leurs corps furent ensuite jetés dans le fleuve Paraná, mentionne un rapport de la CIA.

Un autre document de la CIA révèle que le mystérieux assassinat d’Héctor Hidalgo Solá, l’ambassadeur argentin au Venezuela, perpétré en juillet 1977 à Buenos Aires, était en fait une opération non autorisée menée par des agents de renseignement argentins dans le but d’extorquer de l’argent à la famille du diplomate.

Les archives déclassifiées offrent aussi de nouveaux éléments sur le sort de citoyens étatsuniens détenus et torturés en Argentine à cette époque. C’est le cas de Gwen Bottoli, une jeune femme arrêtée en avril 1976 après avoir déposé des tracts politiques interdits sur le banc d’un arrêt de bus à Rosario. Les dossiers du FBI montrent que Bottoli faisait l’objet d’une enquête aux États-Unis en raison de son activisme au sein de l’Alliance socialiste de la jeunesse (YSA), une organisation trotskyste liée au Socialist Workers Party (SWP). D’après Carlos Osorio, il existe un document rédigé en espagnol aux États-Unis qui suggère que les services de Washington avaient partagé leurs préoccupations concernant les activités de la jeune femme avec les services argentins avant son arrestation.

Interrogée par téléphone à son domicile dans le Minnesota, Mme Bottoli, aujourd’hui âgée de 77 ans, se souvient d’avoir d’abord été giflée lors de son premier interrogatoire. Après quoi elle fut emmenée dans une pièce où, les yeux bandés et dépouillée de ses vêtements, elle fut soumise à des chocs électriques tandis qu’on l’interrogeait sur ses complices.

« J’avais vraiment peur d’être démembrée et de beaucoup souffrir », commente Bottoli, qui considère que le processus de déclassification est une mesure très positive. « J’apprécie le fait d’avoir une occasion de raconter ce qui m’est arrivé, afin que l’histoire ne se répète pas. »

 

 

L’Argentine a fait plus d’effort que tous ses voisins pour enquêter sur les abus commis par l’État pendant la dictature, qui a duré de 1976 à 1983. Pour María Ángeles Ramos, procureure fédérale en charge de l’Unité d’assistance pour les violations des droits humains commises pendant le terrorisme d’État, les documents précédemment déclassifiés par les États-Unis ont apporté des compléments de preuve très utiles et permis d’identifier de nouveaux coupables. Dans la mesure où 40 % des cas sont encore en cours d’instruction et en attente de jugement, son équipe espère que ces nouveaux dossiers pourront faciliter son travail. « Ces documents nous permettront sans aucun doute de répondre à bon nombre des questions qui restent encore aujourd’hui sans réponse », estime la procureure. « Il faut continuer à contribuer à ce qu’émerge la vérité des victimes. »

En mars dernier, le président argentin Mauricio Macri, qui n’a pas bonne presse auprès de nombre de militants des droits humains travaillant sur la dictature, a exprimé son espoir que les nouveaux documents permettent de rendre au moins en partie justice aux victimes : « Ils joueront un rôle essentiel pour que justice soit faite dans les cas encore non résolus liés à l’une des périodes les plus sombres de l’histoire argentine. »

Le transfert de ces documents en Argentine coïncide avec le débat enflammé qui agite le Brésil à propos de son propre régime militaire. Le président Jair Bolsonaro, politicien d’extrême droite et ancien militaire, a récemment appelé les forces armées de son pays à commémorer le 31 mars le coup d’État de 1964 qui a installé au pouvoir pendant 21 ans une dictature militaire répressive.

Pour Peter Kornbluh, expert aux Archives de la sécurité nationale, il est très positif que cette masse de documents sensibles soit déclassifiée avant l’heure, sans attendre les délais prévus par le calendrier officiel : « Ces documents nous remettent en mémoire la triste réalité des coups d’État militaires et des régimes qu’ils ont engendrés ». L’accès aux archives « est le meilleur antidote contre le révisionnisme réactionnaire qui prétend redorer l’image des régimes militaires du Cône Sud ». (Article publié dans le New York Times, le 12 avril 2019; traduction M. S.-U.)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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