jeudi
19
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Début de la manifestation interdite à Al Hoceima le 20 juillet
(Crédit: Yassin Toumi)

Dossier de la rédaction de
A l’Encontre

(Rosa Moussaoui) La mémoire du héros de la guerre du Rif imprègne le mouvement populaire qui secoue le nord du Maroc. Les activistes s’y réclament de son éphémère République.

Au sommet de la colline, au milieu des oliviers, une ruine n’en finit plus de semer ses petites briques rouges dans les broussailles qui la dévorent. Ces quelques murs rongés par le temps et la brise marine, c’est tout ce qui reste de l’«oficina» d’Abdelkrim El Khattabi, le héros de la guerre livrée par les insurgés du Rif aux colonisateurs espagnols et français entre 1920 et 1926. C’est là, dans une bâtisse prise à l’administration coloniale, que le chef militaire établit, à l’orée de son village natal d’Ajdir, son quartier général et, à partir de 1922, le siège de son éphémère République, premier embryon d’Etat né d’une lutte anticoloniale.

Ces vestiges ont bien failli disparaître, en 2015, lorsque, sous prétexte d’étendre le réseau d’adduction d’eau, les autorités ont fait entreprendre des travaux de creusage qui ont encore fragilisé ce qui reste de l’«oficina». «Sabotage!» avait alors dénoncé l’association Mémoire du Rif, qui soupçonne les autorités de vouloir «encercler le lieu en prévision de sa destruction totale». Jamais inscrit au programme des monuments à rénover, l’édifice est sciemment livré à l’abandon.

«Nous sommes toujours dans les mains des banques françaises»

Rien, pas une plaque, pas un panneau n’évoque l’histoire du lieu. Maladroitement peint à la main, sur un mur, seul un étendard rouge, frappé d’un losange blanc, d’une lune et d’une étoile vertes, témoigne d’une mémoire toujours vive. C’est le drapeau de la République du Rif, celui qui flotte au-dessus des manifestations à Al Hoceïma, à Imzouren, à Nador, comme un défi au pouvoir monarchique. Sa fabrication, sa vente sont interdites au Maroc et la bannière ne circule que sous le manteau. D’après le média électronique marocain Le Desk, «l’unique drapeau datant de l’épopée rifaine contre la colonisation espagnole est conservé au musée de l’Armée ibérique à Tolède». Pas au Maroc, où la République du Rif et son fondateur ont sombré dans les limbes d’une histoire officielle réécrite par le Palais pour asseoir la légitimité politique d’une lignée monarchique aux relations équivoques avec les colonisateurs. Sourd aux appels d’Abdelkrim El Khattabi, perçu comme une menace contre son pouvoir, le sultan Moulay Youssef [1881-1927, sultan de la dynastie alaouite, dont un enfant a été Mohammed V, exilé par le pouvoir français, décédé à Rabat en 1961; un de ses fils fut le monarque Hassan II] a préféré, à l’époque, condamner la révolte rifaine et apporter son soutien aux troupes françaises… «Un siècle plus tard, nous sommes toujours dans les mains des banques et des entreprises françaises. C’est une indépendance de façade», grince Rafiq Hamdouni, un militant de la Voie démocratique à Al Hoceïma [organisation issue, entre autres, de la principale composante du MMLM (Mouvement marxiste léniniste marocain): En Avant].

Dans le Hirak, le mouvement populaire qui soulève le Rif depuis neuf mois, la figure d’Abdelkrim El Khattabi est sans cesse convoquée, revendiquée tout à la fois comme un repère et comme le signe d’une autre possibilité politique. «Cette histoire est une lueur qui éclaire notre présent et motive notre combat. Effacée des manuels scolaires, l’épopée d’Abdelkrim El Khattabi s’est transmise au sein des familles. Dans le Rif, ce récit est central dans l’éducation et la socialisation des enfants», confie Ahmed Younes, directeur du journal Numidia. Entre le Rif rebelle et le pouvoir central monarchique, la défiance reste brûlante, les contentieux mémoriels, lourds. La mémoire du soulèvement anticolonial des années 1920 cimente le Hirak, comme le souvenir des révoltes de 1958 et 1984, écrasées dans le sang par Hassan II. «Le Rif a reçu trop de coups du système politique qui domine encore aujourd’hui. La reconnaissance de notre histoire et de nos luttes, comme celle de la langue et de la culture amazighes sont au cœur des revendications. Mais si les manifestants se réclament de la République du Rif, en réaction à la marginalisation politique, ils ne sont pas pour autant séparatistes. Nous nous sentons Marocains, nous sommes attachés à ce pays, nous nous battons pour le changer», insiste Saïd Kaddouri, du comité d’organisation du Hirak à Nador.

«Nous voulons penser librement et vivre dignement»

Charismatique, érudit, fin stratège, Abdelkrim El Khattabi était dépeint par le parti colonialiste comme un fanatique musulman à la solde du mouvement communiste international. Il a incarné pour toute une génération de révolutionnaires, bien au-delà de la rive sud de la Méditerranée, le combat pour la liberté, la justice, l’émancipation des peuples. Autant de valeurs dont se réclament aujourd’hui ses héritiers du Hirak. «Avec ce mouvement, une conscience se propage. Elle est nourrie de cette histoire, résume Ahmed Younes. Nous voulons penser librement et vivre dignement, dissiper ce climat de peur entretenu par Rabat.»

Alors que dans les geôles du Palais, les prisonniers politiques rifains ont entamé une grève de la faim, le pouvoir a décrété l’interdiction de la grande marche prévue aujourd’hui à Al Hoceïma pour exiger leur libération. La date n’a pas été choisie au hasard par les protestataires. Le 20 juillet 1921, les insurgés d’Abdelkrim El Khattabi, au nombre de 3000, infligeaient une cinglante défaite aux troupes espagnoles du général Manuel Fernández Silvestre (10’000 hommes), qui finit par se suicider. Ce succès militaire fonde le mythe. Défait cinq ans plus tard par les troupes de Pétain et Franco au prix d’une guerre totale et de terribles massacres de civils, le chef rifain aura ces mots: «Je suis venu trop tôt.» Les siens restent aujourd’hui fidèles à son combat contre les dominations coloniale et féodale. (Publié le 20 juillet dans L’Humanité)

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«Le pays traverse ce qu’on pourrait appeler la “crise des transitions”»

Entretien avec Abou Ali Bel Mezzian par Chawqui Lotfi

Depuis plusieurs mois, les habitant·e·s du Rif, au nord du Maroc, se mobilisent pour davantage de dignité et de justice sociale. Ils font face à une répression féroce du régime. Nous avons rencontré Abou Ali Bel Mezzian, ancien prisonnier politique, membre de la direction de la Voie démocratique, militant à Hoceima.

Manifestants le 29 mai, portant des portraits de Nasser Zafzafi

Peut-on parler, au Maroc, d’une combinaison entre une crise sociale et une crise politique?

Le régime politique a épuisé l’héritage de sa légitimité: celui d’un nouveau règne associé à des temps nouveaux et à un «roi des pauvres». Aujourd’hui la grande majorité réalise la tromperie d’autant plus qu’on sait que le roi a amassé des fortunes et il est donc tout à fait normal que le peuple se lève pour exiger des solutions ici et maintenant. D’un autre côté, le pays traverse ce qu’on pourrait appeler la «crise des transitions»: celle de la construction d’un régime démocratique, celle des générations, celle des décantations entre les secteurs sociaux en lutte, au sein des partis, des organisations syndicales et même au sein des familles.

Et dans ce genre de situation, la pratique de la politique ou la capacité de donner du sens à l’action ne devient plus un monopole des partis politiques, mais peut être portée par des groupes, des associations, des individus qui peuvent acquérir une grande capacité de mobilisation des gens, dans des contextes de ras-le-bol profond. L’émergence des jeunes dans le théâtre des évènements témoigne de cette crise des transitions. Reste que le makhzen [terme péjoratif désignant le pouvoir au Maroc] a la possibilité de contourner les revendications de la jeunesse pour rafistoler les problèmes et différer les crises, ce qui renvoie à la nécessité d’une force révolutionnaire organisée. C’est ce maillon qui est absent aujourd’hui.

Peux-tu revenir sur les causes profondes de la rébellion rifaine?

Le 28 octobre 2016, Mouhcine Fikri, un vendeur de poisson, s’est fait broyer dans une benne à ordures en cherchant à récupérer sa marchandise confisquée. Au cours de la nuit, les citoyens se sont rassemblés. Un jeune parmi eux, Nasser Zafzafi, a pris la parole pour insister sur le jugement des responsables et sur la nécessité de poursuivre un sit-in jusqu’à la venue du «préfet» et du procureur général. Ces derniers ont affirmé que la justice serait saisie et qu’il fallait lever le rassemblement, ce à quoi les manifestants ont répondu qu’ils ne croyaient pas aux promesses. Les manifestations ont commencé à devenir quotidiennes avec un nombre de plus en plus important de participants, les autorités se faisant discrètes dans un contexte de blocage gouvernemental. Cette situation a duré jusqu’à la cérémonie du 40e jour du décès avec la participation de délégations du Rif et du Maroc.

Les autorités n’ont pas su apprécier la situation: les mobilisations se déroulaient dans un environnement social, politique, historique marqué par le poids des blessures du passé qu’ils pensaient guéries. Ils ont été surpris par la profondeur du rejet du makhzen qui s’est largement exprimé lorsque le mouvement a commencé à dépasser les revendications sociales. Ils ont essayé de corriger le tir, mais ils ont été submergés par le flot montant de la contestation qui a révélé que les comptes de la monarchie étaient loin d’être soldés dans cette région. Et les voilà en train de vaciller et d’espérer une sortie de la crise par le biais de pourparlers avec les détenus, utilisés comme des otages pour éteindre le feu. L’Etat et ses lobbys corrompus ont envisagé avec horreur la possibilité d’une transformation du Hirak rifain [nom donné à la mouvance contestataire du Rif] en Hirak global dans tout le pays, en particulier dans le Maroc profond. Ils cherchent à endiguer et éteindre le foyer révolutionnaire. Ils n’avaient pas envisagé que la situation leur échappe totalement, sans autre solution qu’une gestion sécuritaire et l’imposition d’un état de siège.

Comment le Hirak a-t-il élaboré sa plateforme revendicative? Comment le mouvement s’est-il organisé?

Les revendications traduisant les préoccupations de la jeunesse ont été auparavant portées par les associations de défense des droits et les organisations de gauche, mais l’élan populaire leur a donné une large crédibilité. Elles ont été mises en avant après la cérémonie du 40e jour du décès du martyr pour donner une nouvelle dynamique à la lutte, d’autant que rien n’avait avancé. Les autorités ont réactivé en urgence des projets de développement afin de neutraliser la dimension sociale de la contestation pour couper l’herbe sous le pied des animateurs du mouvement et préparer le terrain à la propagande selon laquelle ces derniers auraient des objectifs inavoués (séparatistes, financés par l’étranger, etc.).

Peux-tu nous parler de la répression? Comment le Hirak y fait-il face, ainsi qu’aux manœuvres du pouvoir?

Les sept premiers mois, la répression ne visait pas à en finir avec le Hirak par la force, le pouvoir estimant qu’il était possible de mettre le couvercle sur la marmite et de maîtriser ces jeunes «inexpérimentés» qui se sont isolés eux-mêmes des organisations progressistes qui avaient contribué à la construction du mouvement. Reste que certains courants dits «pro-républicains» ont cherché, sans doute avec l’appui des services du pouvoir, à isoler le mouvement de la gauche afin de donner un fondement à la thèse de «l’influence séparatiste». Reste que le 18 mai a été une manifestation de masse pour l’unité et que Nasser Zefzafi a proclamé le rejet de toute forme de séparatisme et la disposition à un dialogue avec des parties désignées par le roi.

Dans le même temps, la manifestation n’arborait aucun drapeau officiel, ni photo du roi, provoquant une colère des cercles du palais qui s’attendait à ce que s’exprime un début de conciliation. La deuxième étape a commencé avec les tentatives d’arrestation de Nasser Zefzafi en raison de son interruption du sermon d’un imam qui critiquait ouvertement le Hirak et ses animateurs. Cela a été le prétexte pour mener une large vague d’arrestations affaiblissant l’élan populaire. Le pouvoir cherche à donner un coup d’arrêt à la lutte avant la fête du trône (30 juillet). Celle-ci pourrait être le moment de déclarations solennelles sur un ensemble de mesures, dont la libération des détenus si les pourparlers en prison aboutissent à leur capitulation politique.

Le Hirak semble revendiquer une indépendance par rapport aux partis politiques. Vous avez impulsé un front des organisations de gauche, à Hoceima. Quels sont ses objectifs et comment intervient-il dans la mobilisation?

Ce front est constitué des courants de la gauche radicale, des associations de droits humains, de syndicats ouvriers, d’associations féministes progressistes, pour la défense des deniers publics, etc. Nous essayons de faire le nécessaire pour éviter une défaite politique. Notre front réfléchit à toutes les initiatives de masse qui peuvent contrer la stratégie du pouvoir. Nous avons toujours été du côté du mouvement sans chercher à prendre sa direction.

Nous serons au côté de ceux qui exigeront la condamnation de ceux qui ont délivré des accusations gratuites contre le Rif et l’ont utilisé comme un rat de laboratoire pour expérimenter les stratégies répressives. Tout comme nous exigerons le départ de ceux qui ont contribué à la cristallisation de cette crise et qui sont des paravents du makhzen au niveau de la région: le PAM [Parti Authenticité et Modernité] et le PJD [Parti de la justice et du développement]. (Entretien publié le 17 juillet 2017, L’Hebdo Anticapitaliste)

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Al Hoceima: télévisions d’Etat, images trompeuses et couverture à sens unique

Dans leurs JT, les télévisions d’Etat ont diffusé samedi 27 mai des images d’affrontements entre des groupes de jeunes et les forces de l’ordre pour illustrer la lecture laconique du communiqué du procureur du roi près la Cour d’appel d’Al Hoceima annonçant l’arrestation de 20 manifestants du Hirak.

Les détails

Les images collationnées dans le «reportage», filmées de jour comme de nuit, ne sont ni sourcées, ni datées, ni localisées et encore moins contextualisées. On y voit des heurts entre policiers et des personnes non identifiées et des dégâts matériels: bâtiments administratifs saccagés, véhicules endommagés, etc. La voix off superposée aux vidéos donne lecture du communiqué du procureur d’Al Hoceima qui liste les griefs contre les activistes du Hirak justifiant ainsi leur interpellation pour des faits jugés attentatoires à la sûreté de l’Etat.

En somme, il est prétendu que les personnes interpellées l’ont été pour les actes et leurs conséquences montrés par les vidéos.

Les faits réels

Les images illustrant la simple lecture du communiqué du procureur énonçant les griefs à l’encontre des manifestants interpellés les 26 et 27 mai ne concernent absolument pas les rassemblements du Hirak, mais des affrontements entre supporters de deux clubs de football.

Quatorze personnes au moins avaient été blessées, début mars à Al-Hoceima, dans des affrontements, avec échange de jet de pierres, entre deux groupes de supporters du Chabab Rif Al-Hoceima (CRA) et du Wydad Athlétic Club de Casablanca (WAC), à l’issue d’un match de football au Stade Mimoune Al-Arssi. Le match, comptant pour la 20e journée de Botola Maroc Télécom D1, a été remporté par le WAC sur le score de 2 buts à 1.

 

 

A l’époque l’agence officielle MAP citait ainsi les autorités locales: des dégâts matériels ont été causés à des voitures et des bus, alors que la façade vitrée d’un établissement hôtelier de la ville a été brisée», précisaient-elles annonçant des investigations dans le but de «l’arrestation de toutes les personnes impliquées dans ces actes, dans la perspective de les déférer devant la justice».

Le Desk, comme d’autres médias, avait fait état de troubles consécutifs aux batailles rangées entre les supporters du WAC et du CRA [1]. La photographie qui illustrait notre brève montre d’ailleurs une Mini Cooper blanche dont la lunette arrière avait été brisée. Le même véhicule a été montré par les vidéos des télévisions d’Etat.

Le verdict

Cette couverture par les journaux télévisés des tout récents événements à Al Hoceima par les chaînes d’Etat a été sur le fond comme dans la forme un nouvel exercice de propagande qui démontre encore une fois à quel point elles ne sont que les caisses de résonance des autorités. D’ailleurs la règle du balancing fact en matière de journalisme, donnant une version contradictoire des faits, n’a pas été respectée. Le but évident étant de montrer à quel point les manifestants sont de simples et dangereux casseurs.

En réalité, aucune des images de saccages montrées à l’écran ne concerne le mouvement de contestation dans le Rif, (les derniers attroupements se sont d’ailleurs déroulés exclusivement de nuit après la prière du tarawih), mais des actes de hooliganisme à l’époque décriés par les activistes du Hirak eux-mêmes, soupçonnant déjà une manipulation potentielle de ces événements distincts de leurs revendications et actions. Deux mois plus tard, les faits leur donnent raison. (Le Desk, 28 mai 2017)

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[1] Quatorze personnes ont été blessées, vendredi à Al-Hoceima, dans des affrontements avec échange de jet de pierres entre deux groupes de supporters du Chabab Rif Al-Hoceima (CRA) et du Wydad Athlétic Club de Casablanca (WAC), à l’issue d’un match de football au Stade Mimoune Al-Arssi. Selon les autorités locales, les quatorze personnes, qui présentent des blessures et des contusions, ont été évacuées à l’hôpital Mohammed V d’Al-Hoceima pour recevoir les soins nécessaires. De même, des dégâts matériels ont été causés à des voitures et des bus, alors que la façade vitrée d’un établissement hôtelier de la ville a été brisée, précisent les autorités locales. Les forces de l’ordre public sont intervenues pour rétablir le calme et les investigations s’intensifient pour l’arrestation de toutes les personnes impliquées dans ces actes, dans la perspective de les déférer devant la justice, ajoute la même source. Le match, comptant pour la 20e journée de Botola Maroc Télécom D1, a été remporté par le WAC sur le score de 2 buts à 1. (Note datant du 4 mars 2017) – MAP

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L’Intérieur dément agir via les réseaux sociaux, des indices disent le contraire

Par Ali Amar

A l’origine

Le ministère de l’Intérieur affirme que «son interaction avec les différentes questions relevant de ses compétences s’effectue à travers les communiqués diffusés sur les canaux officiels qui leur sont réservés».

Dans un communiqué, transmis mercredi à la MAP, le ministère précise que «la diffusion de ces communiqués ne s’opère, en aucun cas, à travers les réseaux sociaux et les applications de messagerie instantanée».

«Le ministère, qui constate la diffusion sur les applications de messagerie instantanée, les smartphones et les réseaux sociaux d’informations erronées qui lui sont attribuées, exhorte les citoyens à faire preuve de vigilance face aux informations attribuées à des parties officielles et véhiculées via les nouvelles technologies de la communication», ajoute le communiqué relayé par l’agence MAP.

Les détails

Depuis l’arrestation de Nasser Zafzafi, des «robots» ont émergé notamment sur Twitter. Il se trouve pourtant que ces faux comptes sont pour certains d’entre eux les mêmes qui avaient servi à d’autres actions sur Internet attribuées à la propagande d’Etat.

Peut-on imaginer que les faux comptes Twitter qui ont servi par exemple à vendre l’image du Maroc à l’occasion de la COP 22 et aujourd’hui, après avoir été subitement réactivés, à charger le hirak ne soient pas diligentés par une officine étatique ? Difficile à croire le contraire.

Ce n’est donc pas une nouveauté, mais c’est la première fois depuis leur première utilisation en 2013 dans le sillage de l’affaire Galvan que le ministère de l’Intérieur affirme officiellement n’en être pas à l’origine. Il n’avait pas réagi de la sorte à l’époque, ni lorsque la même technique a été utilisée dans le contexte de la mort de Mouhcine Fikri.

Fait remarquable, jamais jusqu’à très récemment ces messages ne s’identifiaient eux-mêmes comme provenant d’une source gouvernementale et encore moins du ministère de l’Intérieur. Mais depuis qu’ils ont été encore une fois très vite repérés sur la Toile, les comptes anonymes ont cessé de publier leurs messages. Et c’est à ce moment précis que d’autres messages, étonnamment explicites, ont fleuri, notamment sur WhatsApp déclarant être émis par l’Intérieur.

Leurs commanditaires ont-ils (enfin) réalisé que ces pratiques étaient contre-productives? Ont-ils alors décidé de saborder l’opération en faisant directement référence au ministère de l’Intérieur pour mieux justifier par la suite un démenti qui n’a pas tardé à tomber?

Les faits réels

Difficile dans ces conditions particulièrement opaques d’atteindre totalement la vérité. Mais un grand nombre d’éléments formant faisceau d’indices sont là pour prendre le démenti pour ce qu’il est certainement en réalité: une démarcation des pratiques bel et bien utilisées à un moment ou un autre.

Il se peut aussi que certains messages aient pu être diffusés hors du contrôle de ceux qui ont fait de cet usage une arme massive de dé-crédibilisation. Lorsqu’on ouvre la boîte de Pandore, la bête qui en surgit est souvent difficile à maîtriser…

Ce qui est par contre établi c’est que les médias qui sont les porte-voix d’attaques répétées contre tout ce qui déplaît à l’Etat sont mis systématiquement à contribution pour relayer ce que diffusent ces «robots» anonymes et vice versa. On ne peut imaginer, pour ne prendre que le cas le plus caricatural, que le site Telexpresse puisse s’adonner à cela sans qu’il en ait reçu commandite.

Autre indice qui a la solidité d’une preuve accablante, le témoignage de la mère de Nasser Zafzafi qui, lors d’une interview face caméra recueillie par le site H24Infos, explique que lors de l’arrestation de son fils, le domicile familial a été perquisitionné et qu’une clé USB a été saisie. Or, c’est cette clé, affirme-t-elle, qui contenait les fameuses photographies de Zafzafi, dont celles prises en bateau et qui ont émergé sur les réseaux sociaux avec les commentaires anonymes que l’on sait.

Comment le département de Abdelouafi Laftit peut-il alors expliquer aujourd’hui à l’opinion publique que le contenu d’une pièce potentiellement à conviction saisie par la police dans le cadre d’une enquête judiciaire ait pu être éventé de la sorte en violation manifeste du secret de l’instruction en cours?

Le verdict

Par son communiqué, le ministère de l’Intérieur dément toute implication dans la spirale détestable des messages anonymes qui envahissent les réseaux sociaux à chaque poussée de fièvre contestataire. Soit. Mais les suspicions demeurent cependant fondées sur l’utilisation par certaines parties du pouvoir sécuritaire de ces méthodes. Des parlementaires ont requis des explications plus détaillées, Laftit fait la sourde oreille aux élus. Dans un Etat où les institutions électives et la Justice sont indépendantes du pouvoir exécutif, des enquêtes auraient été diligentées pour démêler le vrai du faux. Un simple communiqué ministériel rédigé en des termes généraux ne suffit pas. Il épaissit davantage le mystère et autorise tous les doutes. (Le Desk, 1er juin 2017)

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Al Hoceima. Malgré l’étouffement, le Hirak a pris la rue

Par Issam El Yadari, AFP et MAP

Hoceima: le 20 juillet (Crédit: Yassin Toumi)

La «Marche du million» décrétée par le Hirak le 20 juillet, jour anniversaire de la bataille d’Anoual, a été avortée par les autorités qui, après l’interdiction, ont procédé à une stratégie sécuritaire d’étranglement et de dispersion de tout attroupement. Mais les manifestants, nombreux et déterminés, ont investi la ville dans un climat de répression et de violence

Les forces de l’ordre ont dispersé, jeudi 20 juillet, de nombreux rassemblements à d’Al Hoceima, épicentre du mouvement de contestation qui frappe le nord du Maroc, empêchant la tenue de la grande manifestation prévue de longue date.

Mais pour autant, la «Marche du million» que les autorités étaient résolues à faire avorter a tout de même donné lieu à des manifestations éparses dans la plupart des quartiers de la cité, preuve en est de la détermination des manifestants venus en masse, à vouloir faire de la journée coïncidant avec la célébration de la mythique bataille d’Anoual contre l’occupant espagnol (voir article introductif du dossier) durant la période du Protectorat un moment fort de leur lutte.

Présent sur les lieux, l’avocat des détenus du Hirak, Abdessadak El Bouchattaoui a indiqué que «des MRE (Marocains résidant à l’étranger) de différents pays européens sont massivement présents à Al Hoceima tout comme les Marocains et la presse locale et internationale».

Le réseau de télécommunications perturbé

Des affrontements ont opposé la police aux manifestants et ont fait des dizaines de blessés des deux côtés, selon une source officielle. Si le centre-ville est demeuré par moments assez calme dans l’ensemble, les quartiers situés sur les hauteurs d’Al Hoceima ont connu de violents affrontements qui se sont poursuivis tard dans la nuit.

La presse et les ONG dépêchés dans la ville ont eu de très sérieuses difficultés à rendre compte des événements en raison de la perturbation des réseaux de télécommunication. Le débit internet en 4G était inexistant dès la fin de matinée. La plupart des sites d’information en ligne ont donc décidé de différer la publication de leurs contenus multimédias. Les Facebook Live qui traditionnellement sont nombreux à être activés durant les manifestations du Hirak ont été extrêmement rares.

Des jeunes décidés à manifester coûte que coûte ont dû faire face à des répliques violentes des forces de l’ordre, a constaté Le Desk sur les lieux des échauffourées. Certains d’entre eux, encagoulés, qui ont pu contourner les ceintures mises en place par les forces de l’ordre, ont choisi délibérément l’affrontement. Selon des témoignages recueillis sur place, nombre d’entre eux venaient de l’extérieur de la ville et avaient décidé de ne pas suivre les consignes du Hirak de manifester sans heurts.

«Soixante-douze éléments des forces publiques ont été blessés (…) suite à des jets de pierres (…), onze personnes parmi les manifestants suite à l’usage du gaz lacrymogène», a informé jeudi soir la préfecture d’Al Hoceima, citée par l’agence de presse officielle MAP (Agence marocaine de presse)

Une personne dans le coma héliportée à Rabat

«Une personne se trouvant dans un état comateux et portant une blessure au niveau de la tête due, selon les premières données, à des jets de pierres, a été transférée, jeudi soir, dans des circonstances indéterminées à l’hôpital Mohammed V à Al Hoceima pour recevoir les soins nécessaires», indique-t-on auprès des autorités locales de la province.

La personne, dont des journalistes ont pu déterminer l’identité (Imad. D) , a été évacuée par un hélicoptère du ministère de la Santé à un hôpital de Rabat, ajoute-t-on de même source.

« Une enquête a été ouverte par les autorités sécuritaires sous la supervision du parquet compétent pour identifier cette personne et élucider les circonstances de cet incident », selon la même source.

Une ville entièrement quadrillée par la police

Les forces de l’ordre ont utilisé des grenades lacrymogènes à maintes reprises et ce à chaque tentative des manifestants de s’organiser en grappes. La force a été systématiquement utilisée pour empêcher la tenue de la grande marche donnant lieu à des face-à-face tendus avec des jets de pierre entre les deux parties.

«Tous les blessés ont quitté l’hôpital où ils ont été transférés, à l’exception de deux éléments des forces publiques dont l’état de santé est jugé grave », a ajouté la préfecture. La MAP a précisé qu’il s’agit d’un gendarme et d’un membre de la sûreté nationale. Cette dernière a aussi fait état de «deux véhicules des forces publiques endommagés et incendiés par certains manifestants à Ajdir», une localité voisine d’Al Hoceima.

Les partisans du «Hirak» avaient commencé à se regrouper en fin d’après-midi dans plusieurs points de la ville, mais les forces de l’ordre sont immédiatement intervenues pour charger les manifestants et empêcher le début de la marche.

En début d’après-midi, la police avait commencé à quadriller les principales places de la ville, y interdisant tout accès, alors que la quasi-totalité des commerces étaient fermés. Des barrages ont été érigés à la manière de check points à divers endroits de la ville

Le Desk a constaté que le très imposant dispositif sécuritaire mis en place par les autorités de la ville pour empêcher la manifestation avait nettement comme stratégie l’étouffement. Les policiers en uniforme et en civil, les forces auxiliaires et la police anti-émeutes.

Protester «contre la répression»

Interdite par les autorités, la grande marche pour réclamer la libération de nombreux partisans arrêtés avait été maintenue. Elle visait aussi à dénoncer la marginalisation de la région. Cette « marche pacifique » devait enfin, selon ses organisateurs, permettre de protester « contre la répression » et « maintenir le combat populaire contre le Makhzen [pouvoir] ».

«Vive le Rif, vive Zafzafi!», ont crié des centaines de manifestants en référence au leader du mouvement arrêté fin mai. Ils sont parvenus à défiler brièvement dans le quartier de Sidi Abed, avant d’être dispersés.

«Nous sommes dans un pays où il n’y a pas de liberté d’expression. On réclame des hôpitaux, du travail, du transport. Où est le mal?», s’est indigné un sympathisant du mouvement, la trentaine, un drapeau amazigh sur les épaules.

Le président pour la ville d’Al Hoceïma de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH), Mustapha Allach, a de son côté déploré d’«importantes entraves aux libertés», faisant état de «nombreuses arrestations de manifestants.», a rapporté l’AFP.

Un journaliste en état d’arrestation

Des dizaines d’interpellations ont eu lieu, dont celle de Hamid El Mahdaoui, le directeur du site Badil. info. «Le Procureur du Roi près le Tribunal de première instance d’Al Hoceima a ordonné l’ouverture d’une enquête avec le dénommé Hamid El Mehdaoui, soupçonné de perpétrer des actes illégaux, consistant essentiellement à inciter des individus à commettre des délits par des discours et des cris dans des lieux publics, les inviter à participer à une manifestation interdite et à contribuer à son organisation», a rapporté la MAP. Le Procureur l’accuse d’avoir pris la parole à la Place Mohammed VI (dite Place des Martyrs) «au milieu d’un groupe d’individus, les incitant à sortir manifester malgré la décision d’interdiction émise par les autorités compétentes ». La même source indique que «l’enquête judiciaire en cours avec l’intéressé porte sur des actes qui n’ont aucun rapport avec le travail journalistique».

De leur côté, les six partis de la majorité avaient appelé, dans un communiqué conjoint, à ne pas prendre part à la manifestation, afin de «restituer un climat de confiance et d’apaisement»

Depuis la mort, fin octobre 2016, d’un vendeur de poisson broyé accidentellement dans une benne à ordures, la province d’Al Hoceima a été le théâtre de nombreuses manifestations pour exiger le développement d’une région que ses habitants jugent marginalisée. La relance par l’Etat d’un vaste plan d’investissements et de chantiers d’infrastructures n’a pas suffi à désamorcer la colère. (Le Desk, 21 juillet 2017)

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Al Hoceima: le directeur et rédacteur en chef de Badil.info arrêté

• Le site d’information cite un citoyen qui se trouvait en compagnie du journaliste avant que ce dernier soit interpellé. «Il a été transporté à bord d’une voiture de police en direction du commissariat», poursuit cette source.

Hamid Al Mahdaoui

Hamid Mahdaoui s’est rendu à Al Hoceima pour couvrir la grande marche de la capitale du Rif, d’après le média.

Le directeur de publication avait été entendu le 15 juillet dernier par la police de Salé, suite à la plainte déposée par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit. A l’origine de cette comparution, la solidarité du journaliste avec Nasser Zefzafi suite à son irruption dans une mosquée d’Al Hoceima lors de la prière du vendredi.

Hamid Mahdaoui est le premier journaliste, en dehors du Rif, à comparaître devant la police pour une affaire en lien avec le mouvement de contestation rifain. (Yabiladi.com)

• Le rédacteur en chef du site d’information Badil. info, Hamid Al Mahdaoui, a été arrêté, ce jeudi 20 juillet, à Al Hoceima. C’est une information par le site en question qui précise que le rédacteur en chef a été interpellé par la police d’Al Hoceima et plus exactement au niveau de l’avenue Abdelkarim El Khattabi à proximité de la Mosquée «Guinée».

Selon un citoyen, relayé par la même source, qui accompagnait El Mahdaoui, «un véhicule de la sûreté nationale a arrêté sa voiture », avant de l’emmener « à bord du véhicule de la police au commissariat».

Le site précise que le rédacteur en chef se trouvait à Al Hoceima pour y «accomplir son devoir de journaliste» en assurant la couverture de la marche prévue en fin d’après-midi de ce jeudi. (HuffPost Maroc, 20 juillet 2017)

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Reportage: ce que nous avons vu le 20 juillet

Par la rédaction de Telquel.ma

Le 20 juillet, le mouvement contestataire rifain a bravé l’interdiction de manifester signifiée trois jours plus tôt par la wilaya d’Al Hoceima, pour descendre dans la rue. Récit (en texte et photos) d’une journée de tension telle que vécue par les journalistes de Telquel.ma sur place.

Marche du 20 juillet

A Al Hoceima où nous nous trouvions, comme de nombreux médias marocains et étrangers, les tentatives de former un cortège ont débuté peu après 16 heures, et se sont poursuivies jusqu’à 23 heures environ. À partir d’une masse d’une centaine de personnes, les rassemblements épars ont été systématiquement dispersés par les forces de l’ordre au moyen de charges des forces antiémeutes à pied ou véhiculées, faisant également usage de grenades lacrymogènes.

Les personnes dispersées – parmi lesquels des femmes, des enfants, des vieillards, des jeunes, des moins jeunes et une part significative de Marocains résidents à l’étranger – se rassemblent quelques rues plus loin pour marcher de nouveau vers la place Mohammed VI, rebaptisée place des martyrs par le Hirak. Ce ballet s’est répété ainsi jusqu’à la nuit tombée.

Nous avons été témoins d’un rassemblement de 1000 à 2000 personnes au maximum, formant un groupe en marche vers le centre-ville. La mobilisation dans son ensemble est quant à elle très difficilement quantifiable dans la mesure où ces mouvements de groupes formés puis rapidement dispersés avaient lieu simultanément à différents endroits de la ville. Ces groupes ont progressivement été tenus de plus en plus à l’écart du centre-ville, jusqu’à être repoussés dans les quartiers périphériques. Là, des affrontements ont éclaté avec les forces de l’ordre.

À Al Hoceima, ces affrontements se poursuivaient encore à 1 heure du matin, dans un quartier à proximité de l’hôpital Mohammed V, tandis que le reste de la ville, quadrillée par les forces de l’ordre, avait retrouvé le calme. Les communes avoisinantes ont également été le théâtre de mobilisation et d’affrontements sans que nous puissions en être témoins.

A Al Hoceima, une personne dans un état comateux, blessée à la tête, a notamment été transportée en hélicoptère vers Rabat, rapporte la MAP. Un bilan officiel en fin d’après-midi faisait état de 72 blessés du côté des forces de l’ordre et de 11 du côté des manifestants. Un bilan forcément provisoire, car dans la soirée des blessées continuaient d’arriver à l’hôpital Mohammed V. D’après un nouveau communiqué des autorités locales publié ce vendredi, le jeune blessé à la tête et deux policiers qui avaient été transportés «dans un état grave» sont dans un «état stable». La même source précise qu’ils ont «reçu les soins nécessaires».

Durant la journée du 20 juillet, les communications téléphoniques ont été très fortement perturbées. Il était difficile de pouvoir passer un appel, quasiment impossible de faire usage de la 3G. Les raisons en sont inconnues. De fait, assez peu d’images des évènements ont été disponibles dans l’immédiat. Telquel.ma propose donc un regard sur cet après-midi de mobilisation à Al Hoceima; celui de nos deux journalistes sur place en témoins. Une couverture forcément non exhaustive – compte tenu des manifestations éparses –, mais tâchant de rapporter au plus proche de la réalité ce qu’ils ont vu et étendu.

A chaque carrefour, des forces de l’ordre. Sous les porches, des hommes et des femmes, les bras croisés, attendent.

15h40. La place Mohammed VI est bouclée par les forces de l’ordre. Une trentaine de véhicules, dont un canon à eau, y stationnent. Des policiers interdisent aux passants de s’installer sur les bancs qui font face à la mer. D’autres font la circulation à coups de sifflets et de tours de bras énergiques. Les conversations se font à voix basse dans l’Avenue Abdelkrim El Khattabi qui remonte vers la place Ifriquia et la mosquée Ghinia. Plusieurs coups de sifflet se font entendre d’affilée. «Ça y est, ça commence?», demande, en français, un enfant de 10 ans qui tient la main de son père.

La vérité sort de la bouche des enfants: toutes les conversations se demandent d’où et quand va commencer la marche, «lmassira». Alors que nous remontons l’avenue, un groupe de trois jeunes gens qui remontent l’avenue en silence est embarqué, devant nous, dans une fourgonnette de police, quasiment sans un mot, sans opposer de résistance. Sur la place, quelques cafés arrêtent de servir. Plus haut, quelques commerces restent ouverts. Une Ford Mustang, décapotable, gris mat, immatriculé aux Pays-Bas fait le tour du centre-ville la musique à fond. chaque carrefour, des forces de l’ordre. Sous les porches, des hommes les bras croisés attendent.

Vers 17 heures, un petit groupe commence à scander des slogans, tout près de la place. Des forces antiémeutes derrière eux, ils remontent l’avenue à grandes enjambées et emportent avec eux les gens sur les trottoirs. À la fenêtre d’une voiture, un enfant de moins de cinq ans reprend: «Non à la militarisation!» Arrivés devant la mosquée, ils sont 200 à 300 personnes autour de la fontaine. Les forces antiémeutes les repoussent, à la main et à coups d’ordres fermes. Un homme tombe. Un attroupement se forme autour de lui. Des éclats de voix dans tous les sens, des bousculades. Manifestants et force de l’ordre sont mélangés et ne savent plus où donner de la tête. Le temps de se retourner, plus de 500 personnes ont formé un long cortège, derrière une banderole, à 50 mètres de là. Ils n’ont pas le temps d’entonner trois slogans qu’une, deux puis trois détonations se font entendre. À 360 degrés, des gens courent en criant pour s’éloigner de la grenade lacrymogène qui répand dans une fumée blanche un gaz qui provoque immédiatement une crise de larmes et des picotements dans la gorge.

A bonne distance, les épiceries sont prises d’assaut par des clients toussant et aux yeux rougis. Des femmes envoient des bouteilles d’eau depuis les étages des immeubles. Celles qui sont dans la rue se masquent la bouche et le nez de leur hijab. Des oignons coupés passent de main de main pour atténuer les effets du gaz. Les mieux équipés arborent des masques médicaux ou de chantier. Les visages tirés reprennent soudainement leurs esprits lorsqu’ils entendent une clameur à quelques rues de là. Un groupe s’est reformé et marche à nouveau vers le centre-ville. Bis repetita. Tirs de gaz lacrymogènes et avancée des forces de l’ordre pour « reprendre » l’intersection. Les groupes de manifestants ne cessent de se reformer. Nous apercevons un homme, en haillons, qui fume une cigarette impassible, alors qu’une escouade de policier – avec à leur tête un homme qui tire avec un fusil à canon court des cartouches de gaz lacrymogènes vers des manifestants – avance en sens inverse. Rassemblement, gaz lacrymogènes, charge, dispersion, rassemblement… L’enchaînement se répète sans fin, simultanément, à plusieurs carrefours de la ville.

A 18h15, nous croyons qu’une marche à proprement parler a réussi à se mettre en place. Plus de 1000 personnes sont alignées sur 200 mètres dans l’avenue El Khattabi. Ils font face à maigre cordon de forces auxiliaires. Un groupe s’assoit devant les forces de l’ordre, des banderoles refont leur apparition. Alors qu’un attroupement commence à se former derrière les forces auxiliaires, celles-ci fondent dans la foule, à vive allure. Les manifestants s’écartent comme ils peuvent, sur les trottoirs. Dans le sillage des forces de l’ordre, des sandales abandonnées, des personnes à terre. Des cris. Des personnes sont arrêtées et placées dans des véhicules de police. La tension monte d’un cran. Lors du rassemblement suivant, nous verrons la chaise d’un café volé en direction des forces de l’ordre. Des bouteilles d’eau. Puis une pierre ricoche devant les forces de l’ordre. Immédiatement, une salve de grenades lacrymogènes retentit. Des policiers chargent dans tous les sens. Cette fois-ci, le centre-ville s’éclaircit un peu plus durablement. Le temps pour nous de recharger la batterie du téléphone… et des humains.

Lorsque nous retournons en ville, moins d’une heure plus tard. Nous suivons le bruit de klaxons qui se font entendre au loin. Nous suivons leurs échos jusqu’aux quartiers de Hay Salam et Hay El Menzeh où une manifestation en voiture est en cours. Des drapeaux amazighs sortent des véhicules souvent immatriculés par des plaques étrangères. À l’intérieur, des familles, de très jeunes enfants. Les klaxons résonnent, entourés de piétons de plus en plus nombreux. Les rues sont rapidement saturées. Pourtant, les voitures parviennent à former un couloir pour laisser passer une ambulance, sirène hurlante, suivie d’un fourgon de police.

Une immense marche descend à présent de Hay El Menzeh vers le centre-ville. Près de 2000 personnes arrivent à proximité du stade. La tête du cortège est à moins de 200 mètres de la place Mohammed VI. De nouveau, des gaz lacrymogènes renvoient le cortège d’où il vient. Des adolescents, leur t-shirt en guise de cagoule ou masque à gaz, restent face aux forces de l’ordre, sous des tirs de gaz lacrymogènes rasants. Le reste de la marche est remontée à Hay Salam. Sur une place, elle établit un sit-in. Nous retrouvons la configuration des rassemblements quotidiens à Sidi Abid durant le mois de ramadan. Des slogans, des banderoles, des prises de paroles au mégaphone, alors que la nuit tombe sur Al Hoceima. Lorsque la marche se disperse d’elle-même à 22 heures après avoir juré collectivement de se retrouver le lendemain, nous avons le sentiment d’avoir assisté à la démonstration par la preuve du pacifisme revendiqué du Hirak.

«Tu travailles pour le Makhzen?»

Nous apprendrons en fait plus tard, qu’au même moment, notre photographe se trouvait dans un autre quartier où l’ambiance était radicalement différente. A Afazar, photographiant des jets de pierres entre manifestants et force de l’ordre, il est pris à partie par des jeunes. «Tu travailles pour le Makhzen?», l’interpelle l’un d’entre eux. «Non, non, on l’a déjà vu pendant ramadan», se souvient un autre. Un attroupement se forme autour de lui, des mains tirent pour prendre son appareil. Un poing heurte son visage, sans gravité. Une mâchoire lui mord le doigt. Une personne se saisit de son appareil et part en courant. Yassine Toumi le rattrape et parvient à récupérer son instrument de travail, montrant sa carte de presse comme garantie de son indépendance.

Quelques mètres plus loin, il est de nouveau pris à partie. Il s’accroche à son matériel, mais il est de nouveau embarqué. «Calme-toi. Viens chez moi. On va récupérer ton appareil,» lui dit un homme «que tout le monde semblait respecté». Quelques minutes, plus tard le boîtier et le flash sont effectivement de retour, intacts. Il manque l’objectif. «Ramenez-moi l’objectif tout de suite!» hurle l’homme à la porte. L’objectif sera aussi de retour. «Maintenant tu files», lui intime l’homme le plaçant sous escorte pour quitter le quartier. Dans la rue, c’est une véritable scène d’émeute.

Des jets de pierres croisés. Des gaz lacrymogènes en série. Des barricades de fortunes illuminées par des feux à même le sol. Un triporteur est en flammes. Les plus jeunes sont en première ligne, mais des femmes en djellabas jettent aussi des pierres. Lorsqu’un jeune d’une quinzaine d’années brandit un drapeau marocain, deux femmes lui rétorquent : «Qu’est-ce que tu fais? Baisse ce drapeau.» D’autres les approvisionnent en pierre et en oignons. À une heure du matin, les affrontements étaient toujours en cours dans ce quartier à proximité de l’hôpital Mohammed V. Des blessés continuaient d’affluer. Un manifestant, un policier et un gendarme ont été transférés dans un état critique à Rabat, par hélicoptère. (Tel quel.ma, 21 juillet 2017)

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Enquête judiciaire sur l’origine de la grave blessure de Atabi

Par rédaction de Le Desk

Le Procureur du Roi près la Cour de première instance d’Al Hoceima a ordonné l’ouverture d’une enquête pour élucider les circonstances dans lesquelles Imad Atabi, se trouvant à l’Hôpital Mohammed V de cette ville, a été grièvement blessé au niveau de la tête, a indiqué la MAP (Maghreb Arabe Presse) relayant un communiqué du parquet. L’enquête a été confiée à la police judiciaire pour établir la vérité sur ce grave incident et ses causes, déterminer les responsabilités et prendre les mesures juridiques qui s’imposent, indique le communiqué. Le jeune homme avait été héliporté vers l’hôpital militaire de Rabat où il a subi une délicate opération chirurgicale.

L’état comateux de Imad Atabi avait été rapidement attribué par les autorités à des jets de pierres lors des manifestations du 20 juillet. Le blessé avait été transféré, jeudi soir, aux urgences dans des circonstances indéterminées avaient ajouté les autorités locales de la province d’Al Hoceima. D’autres sources non certifiées évoquent quant à elle un tir de grenade lacrymogène dont la douille aurait touché le jeune manifestant au niveau de la tête. (Le Desk, 23 juillet 2017)

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Débat. Un naufrage nommé PJD

Par Aïcha Akalay

Abdelilah Benkirane

• Ils étaient côte à côte sur l’imposante scène installée au centre de Mohammedia. C’était le 3 octobre dernier, en pleine campagne électorale. Abdelilah Benkirane [chef du gouvernement de novembre 2011 au 9 avril 2017] se tenait devant une marée de militants PJD (Parti de la justice et du développement, créé en 1967).

• Près de lui, le candidat à Mohammedia, Saâd-Eddine El Othmani. Ce dernier a harangué la foule pour l’inciter à voter pour lui. Quelques minutes de discours, rien de percutant. Rien d’émouvant, surtout. Puis la bête politique s’est emparée du micro. Pendant plus d’une heure, même harassé, les traits tirés, Benkirane a interpellé, fait rire et applaudir chaudement son audience. Il a souligné les particularités du PJD, un «vrai parti» contrairement à «d’autres qui sont fabriqués». L’homme au discours populiste plaît, il paraît sincère, et El Othmani [membre du PJD, chef du gouvernement depuis le 5 avril 2017] pouvait compter sur son appui. El Othmani a bien été élu à Mohammedia. Il a même pris la place de celui qui lui servait d’arme marketing auprès des électeurs.

Mais le tableau du PJD est moins rose. Moins unis, même divisés, les islamistes déçoivent. Leur incompétence et leur absence de vision ne sont plus un secret. Cinq ans au précédent gouvernement l’ont démontré. Ce que le PJD version gouvernement El Othmani révèle, c’est la couardise et l’attachement aveugle au pouvoir.

• Les cadres islamistes peuvent aujourd’hui dénoncer le «tahakkoum» [la domination, hégémonie] – ils n’osent d’ailleurs plus en parler – ou encore se dédouaner et affirmer que les décisions ne viennent pas de chez eux. Mais les forces obscures du Makhzen, qui existent à n’en pas douter, ont dans ce cas bon dos. Ces islamistes au gouvernement ne disent pas toute la vérité. Le PJD a goûté au pouvoir, et comme toutes les formations politiques avant lui, il n’est pas près de le lâcher. Quitte à renier ses principes, à jouer les contorsionnistes et, surtout, à être à la tête d’un des pires gouvernements du règne de Mohammed VI.

• Le Maroc n’arrive pas à s’inventer un nouveau modèle de développement, pourtant crucial pour l’avenir de la population. Une menace insidieuse pèse sur les libertés et les crises sociales s’accumulent. Le tout sous le regard impuissant, voire désormais indifférent, du premier parti pour lequel les Marocains ont voté.

• Cette fois-ci, alors que nous ne sommes qu’au début du mandat d’El Othmani, il faut prévenir: la victimisation ne marchera plus. Toutes les dérives du Maroc d’aujourd’hui se font avec la complicité du PJD. Nous avons, dans ces colonnes, dénoncé les campagnes hostiles et contraires aux valeurs démocratiques qu’a subies le PJD.

• Il est aujourd’hui nécessaire de reconnaître que ce parti n’a guère de meilleures valeurs. La première étant, pour un responsable public, la reddition des comptes. Les ministres PJD n’en font aucunement preuve. Leur dernière force, cet attachement inconditionnel au parti et à ses instances, s’affaiblit durablement. Voilà que certains veulent amender les statuts du parti pour que Benkirane brigue un troisième mandat. Et que les principales figures se désolidarisent de leur parti.

• Cela fut le cas lors d’une réunion de la majorité, où il a été clairement signifié devant El Othmani que le PJD était désigné coupable de la situation à Al Hoceïma. Les éléments de l’enquête sur l’avancement des projets du programme «Al Hoceïma, ville phare de la Méditerranée» iraient dans ce sens [un bilan médiatique démagogique, camouflant l’échec complet]. Le Chef du gouvernement n’a pas bronché, il s’est par la suite vanté que les reproches étaient adressés à son prédécesseur et non à lui. Réaction humaine, diront les uns. Lâcheté, répondront les autres. Le goût du pouvoir est comme une plaie qui s’élargit, disait l’écrivain, peu à peu il détruit la personnalité. Les islamistes sont en bonne voie pour détruire leur parti. La seule question qui nous importe, c’est de savoir si le Maroc y gagnera ou y perdra. (Editorial de Telquel.ma du 22 juillet 2017)

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Hamid el-Mahdaoui, directeur du site Al Badil, arrêté à Al Hoceïma, comparaît ce lundi 24 juillet 2017

Par RFI

• Au Maroc, Reporter sans Frontières (RSF) s’inquiète des entraves faites aux journalistes dans leur couverture des événements du Rif, notamment lors de la dernière marche interdite du 20 juillet dernier. Ralentissement et parfois brèves interruptions de la connexion internet dans toute la ville ont compliqué le travail des journalistes, estime l’ONG.

Parmi les dizaines de personnes interpellées ce jour-là, Hamid el-Mahdaoui, directeur de publication du site internet marocain Al Badil. Il doit comparaître et être auditionné ce lundi 24 juillet à Al Hoceïma. Contacté par RFI, l’un de ses avocats assure que Hamid el-Mahdaoui, garde le moral. Sa garde à vue a été prolongée de 48 à 72 heures et il a été maintenu en détention le temps de l’examen du procès.

Pour sa défense, c’est une arrestation purement politique. Le directeur de publication d’Al Badil, site d’information basé à Salé près de Rabat, a été piégé par les autorités, la veille du grand rassemblement du 20 juillet. Alors qu’il disait être en famille à Al Hoceïma, le journaliste avait aussi l’intention de couvrir les manifestations dans la ville.

• La base de l’accusation: avoir pris la parole la veille auprès de plusieurs personnes pour appeler à manifester le lendemain, malgré l’interdiction des autorités. Pour le parquet, ces actes n’ont «aucun rapport avec le travail journalistique».

«Incitation des citoyens à enfreindre la loi»

Arrêté le 20 juillet alors qu’il était dans sa voiture, le directeur de publication d’Al Badil est poursuivi en vertu d’un article du Code pénal, et d’un autre du code des libertés publiques, pour incitation des citoyens à enfreindre la loi. Il encourt jusqu’à 5 ans de prison ferme, et 50’000 dirhams d’avance, soit environ 5000 euros.»

El-Mahdaoui, connu pour ses prises de position engagées postées dans de longues vidéos, est très apprécié pour son franc-parler auprès des classes populaires. En mélangeant tribune et journalisme, et parfois moqué de la presse traditionnelle, tous sont unanimes à dénoncer l’absurdité de son arrestation.

Ce n’est pas le seul journaliste à avoir fait les frais de sa couverture engagée en faveur du Hirak. Il y a plus d’un mois, Reporter sans Frontière demandait déjà la libération de six journalistes dits «militants»» sur les réseaux sociaux, arrêtés lors des manifestations des derniers mois. (Publié par RFI, le 24 juillet 2017)

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