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juin 2019

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La Brèche

RCD. Joseph Kabila couronne son successeur, le sien. Un peu laissé seul

Publié par Alencontre le 25 - janvier - 2019

«Nous nous sommes engagés à travailler avec le nouveau gouvernement de la RDC. Nous encourageons le gouvernement à mettre en place une large représentation des acteurs politiques congolais…», a dit Robert Palladino, porte-parole adjoint du Département d’Etat américain («DigitalCongo», 24 janvier 2019)

Par Colette Braeckman

• La veille, dans un dernier message à la Nation, Joseph Kabila avait assuré à son successeur, Félix Tshisekedi, que ce dernier, s’il le souhaitait, pourrait toujours compter sur lui et avait dénoncé les «forces prédatrices» qui s’étaient acharnées sur le pays. Le chef de l’Etat sortant était apparu doté d’une barbichette grise et blanche, qui le faisait ressembler à un vieux «freedom fighter» africain. Et puis jeudi matin, présent à la tribune aux côtés du cinquième président de la RDC, Joseph Kabila avait soudain rajeuni de dix ans, rasé de frais, impassible derrière d’imposantes lunettes de soleil.

• La deuxième surprise fut le malaise qui terrassa Félix Tshisekedi, l’obligeant à interrompre son discours d’investiture durant de longues minutes et à s’asseoir sur une chaise en disant «Ça ne va pas». Après avoir repris son souffle, il expliqua, simplement: «Je n’ai pas l’habitude» – en désignant le lourd gilet pare-balles qui épaississait sa silhouette. L’humour étant revenu, il s’adressa à la foule en rappelant la célèbre phrase prononcée en avril 1990 par le président Mobutu, «comprenez mon émotion», lorsque ce dernier avait «pris congé» du parti unique, le Mouvement populaire pour la révolution, pour admettre le multipartisme, dont le champion était à l’époque Etienne Tshisekedi, leader du parti UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), la formation qui a aujourd’hui porté à la victoire le fils du célèbre opposant.

Félix Tshisekedi expliqua aussi son malaise par la fatigue de la campagne électorale et par le travail de préparation de la cérémonie qui, dit-il, ont eu «raison de ma personne humaine».

«Je m’en excuse auprès du président de la République et de nos distingués invités», lança-t-il à la foule rassemblée au Palais de la Nation, le lieu même où Patrice Lumumba avait, le 30 juin 1960, prononcé son célèbre discours d’investiture en présence du roi Baudouin.

Le nouveau président, visiblement désireux de calmer le climat politique, rendit sportivement hommage à son adversaire malheureux, Martin Fayulu, qui se présente toujours comme le président élu: «C’est ici l’occasion d’exprimer notre profond respect à notre frère Martin Fayulu, avec lequel nous avons mené ce combat politique depuis plusieurs années. L’engagement de ce véritable soldat du peuple est un exemple de la vitalité de notre démocratie et de la responsabilité civique de chaque citoyen», a-t-il souligné. Selon la presse congolaise, Martin Fayulu, qui n’était pas présent à la cérémonie mais la suivait à la télévision, aurait fait lui aussi un malaise.

• La troisième surprise de cette passation de pouvoir inhabituelle fut le calme de la population: dans les quartiers populaires, les partisans de l’UDPS ne cachaient pas leur joie et poursuivaient la fête entamée depuis le verdict rendu par la Cour constitutionnelle dans la nuit de samedi à dimanche dernier. Dans d’autres quartiers de Kinshasa, le calme a prévalu comme si l’essentiel, pour le moment, était d’être arrivé à la fin de l’interminable cycle électoral et de voir le Congo enfin doté d’un président salué par son prédécesseur d’une manière non conflictuelle.

• La quatrième observation représente moins une surprise qu’une relative déception: alors qu’une passation pacifique du pouvoir représente une première au Congo, et un événement relativement rare dans une Afrique centrale plus habituée aux putschs et aux présidents à vie, seul le président kényan Uhuru Kenyatta avait fait le déplacement. C’est volontairement que Kinshasa avait limité les invitations, s’abstenant même de convier les présidents de la Zambie et du Rwanda qui avaient exigé un recomptage des votes et même recommandé la suspension de la proclamation des résultats.

Quant aux pays occidentaux, ils étaient représentés par leurs chargés d’affaires, y compris la Belgique. La cérémonie terminée, les deux présidents ont entamé une cohabitation inédite où le nouveau président devra composer avec une autre famille politique que celle qui l’a porté au pouvoir.

• Non-conflictualité oblige: les deux partenaires ont signé un accord de coalition politique et de partage du pouvoir prévoyant le mode de répartition des postes ministériels. Selon cet accord, les ministères dits régaliens (Affaires étrangères, Défense et Intérieur) devraient revenir à la famille politique du président élu, et non pas rester dans l’escarcelle de Joseph Kabila. Si cet accord se concrétise, ce partage véritable représentera la dernière, la vraie surprise de cette transmission hors du commun. (Colette Braeckman est une grande reporter, une des meilleures spécialistes de la RDC et de l’histoire du Congo; elle tient un blog sur le site du Soir; un blog à suivre – Réd. A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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