mardi
18
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Adam Arrudj

Sous pression de la rue, le chef d’état-major a demandé mardi l’«empêchement» du président en espérant ainsi mettre fin à la crise politique. [Il est peu probable que des consultations avec le pouvoir français n’aient pas eu lieu. Réd. A l’Encontre]

Le dernier allié a lâché. Mardi après-midi, le patron de l’armée et général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah a demandé l’application de l’article 102 de la Constitution, qui prévoit «l’empêchement» du chef de l’État pour «cause de maladie grave et durable».

«Il devient nécessaire, voire impératif d’adopter une solution pour sortir de la crise, qui répond aux revendications légitimes du peuple algérien, et qui garantit le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’État. Une solution à même d’aboutir à un consensus de l’ensemble des visions, et faire l’unanimité de toutes les parties, à savoir la solution stipulée par la Constitution, dans son article 102», a déclaré celui qui avait pourtant promis à Abdelaziz Bouteflika de l’amener vers un cinquième mandat.

Seulement voilà. Devant la montée en pression de la rue où, vendredi 22 mars, sont de nouveau sortis des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays pour le cinquième acte de cette mobilisation historique, Ahmed Gaïd Salah a dû faire ce que tout le monde attendait de lui: un arbitrage. Le chef de l’armée, poids lourd de la scène politique algérienne, a donc tourné le dos à celui qui l’avait intronisé en 2004, comme l’acmé d’une semaine terrible où, un à un, des pans entiers de la bouteflikie ont cédé.

Après les oligarques, les barons du FLN, les anciens combattants de la guerre de libération, les médias, l’administration, c’est le très dévoué Abdelmadjid Sellini, bâtonnier du barreau d’Alger, qui a retourné sa veste en qualifiant les lettres attribuées au chef de l’État de «faux et usage de faux». «Il ne l’a pas lâché, défend un ex-conseiller. Il a arbitré entre l’intérêt général et l’intérêt particulier d’un clan à l’intérieur du système. Il voulait éviter le pourrissement de la situation qui devenait intenable.»

Depuis le début des manifestations, le 22 février, les messages du chef d’état-major avaient évolué: avertissant d’abord contre les dérapages que pourraient provoquer de telles démonstrations de force, il avait ensuite salué le civisme et le pacifisme des manifestations puis amorcé un virage, le 18 mars, en déclarant lors d’une visite de travail à la frontière marocaine: «La sagesse impose de penser qu’à tout problème il y a une solution et même plusieurs solutions. En ayant un esprit de responsabilité, il est possible de trouver des solutions dans les plus brefs délais.»

«Déposer le président n’est qu’une étape» 

En appelant à l’application de l’article 102, l’homme le plus puissant du moment remet l’armée au centre des enjeux politiques, renouant avec le rôle d’armée-État qui lui colle depuis l’indépendance du pays, et même avant. «Au sein de l’armée, le débat faisait rage, explique un officier à la retraite. D’abord au niveau de la troupe qui n’est pas indifférente à un mouvement populaire aussi large rejetant le prolongement sine die du mandat de Bouteflika, ensuite au niveau du haut commandement qui ne veut plus assumer une situation anticonstitutionnelle plus longtemps.»

Mais dans la société, les réactions sont moins clémentes. « Qui va croire Gaïd Salah, qui ne cesse de chanter la neutralité? Le Conseil constitutionnel va-t-il obéir aux ordres de Gaïd Salah? Cet appel à l’injonction de l’armée est grave de sens», dénonce le député Atmane Mazouz, du RCD [Rassemblement pour la culture et la démocratie, créé en 1989, depuis 2012 présidé par Mohcine Belabbas; le RCD fait partie de l’opposition à sa majesté. Réd.] sur Twitter. «Déposer le président n’est qu’une étape. Si on applique l’article 102 et que [le système] reste et organise lui-même des élections, ni l’opposition ni le peuple n’accepteront», prévient Soufiane Djilali, du parti Jil Jadid [créé en 2011, ce parti a participé aux élections communales et dans le willaya en 2012. Réd.], dans une vidéo sur Facebook.

Le MSP [ex-Mouvement de la société islamique, Hamas, rebaptisé Mouvement pour la société et la paix, présidé depuis 2013 par Abderrazak Makri. Réd.] appelle les Algériens à rester mobilisés. «Se contenter de l’article 102 ne garantit pas de réaliser des réformes et ne permet pas la transition démocratique et des élections libres et honnêtes», souligne Abderrazak Makri, le leader du parti.

Il demande à l’armée (sic) «d’accompagner le processus pour trouver une solution politique et avant que le Conseil constitutionnel ne constate la vacance, un gouvernement consensuel accepté par la rue, une commission nationale indépendante des élections et la révision de la loi électorale».

 «Personne ne veut de Bensalah, qui pourrait être écarté»

Selon la procédure, le Conseil constitutionnel propose aux deux chambres du Parlement réunies de déclarer l’état d’empêchement à la majorité des deux tiers de ses membres. Le président du Conseil de la nation (Sénat) est alors chargé pour 45 jours, d’assurer l’intérim du chef de l’État. Si, au bout de 45 jours, l’état d’empêchement se poursuit, le président du Sénat continue son intérim pour une nouvelle période de 90 jours au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées.

Les regards devraient donc se tourner, en théorie, vers Abdelkader Bensalah, 76 ans, à la tête du Sénat depuis dix-sept ans, un fidèle de Bouteflika, lui aussi affaibli par la maladie. «Mais des discussions sont en cours, confie, fébrile, un ancien haut cadre de l’État en évoquant des discussions entre les services de renseignements et l’armée. Personne ne veut de Bensalah, qui pourrait être écarté. Des options sont étudiées. Il n’est pas impossible qu’un nouveau président du Sénat soit élu. Comme Zéroual, par exemple.»

L’ancien président Liamine Zéroual, 77 ans, appelé par l’armée pour renouer avec l’ordre constitutionnel suspendu après l’arrêt du processus électoral de 1992, est une des personnalités susceptibles de faire consensus entre tous les courants de la décision. (Article publié dans Le Figaro en date du mercredi 27 mars 2019)

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Le général Ahmed Gaïd Salah, un gardien du temple

Par Tanguy Berthemet

Le général de corps d’Armée, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), a soutenu, hier, que la «solution de la crise politique actuelle» réside dans l’application de l’article 102 de la Constitution, pour reprendre les termes de l’officieux «El Moudjahid»

Dans le treillis de ses jeunes années, le général Ahmed Gaïd Salah n’a pris que quelques minutes pour clore vingt ans de règne d’Abdelaziz Bouteflika. Mardi, dans une allocution à la télévision, le chef d’état-major a demandé l’application de l’article 102 de la Constitution, qui permet de destituer le chef de l’État «pour cause de maladie grave et durable». Si cette demande n’a rien de vraiment légal – seul le Parlement, sur saisine du Conseil constitutionnel, est à même se faire ce constat –, elle sonne comme un ordre et ouvre une nouvelle ère pour l’Algérie.

Personne ne doute que l’armée est le pilier central de la politique, peut-être plus encore depuis que le peuple a pris les rues ces dernières semaines. Dans ce monde obscur qu’est le pouvoir algérien, les mots de l’officier sont donc étudiés, analysés, décryptés comme autant de petites lumières à même de l’éclairer. Depuis plusieurs jours, les observateurs notaient que le général Gaïd Salah semblait prendre ses distances, ne saluant plus comme il en avait l’habitude, le «président Bouteflika». Gardant son calme et sa froideur habituelle, il ne mentionnait même plus son nom, soulignant au contraire le rôle de l’armée «rempart du peuple et de la nation». Rompu à la politique, l’officier, détenteur du record de longévité à la tête de l’Armée nationale populaire (ANP) avec 15 années, préparait les esprits.

C’est une ironie qu’Abdelaziz Bouteflika soit mis à l’écart par une armée dont il s’est toujours méfié. Lors de sa prise de pouvoir, en 1999, il avait promis de «faire rentrer les généraux dans les casernes». Plus ironique encore que ce soit par la voix rauque d’Ahmed Gaïd Salah, un fidèle d’entre les fidèles, qui reconnaît lui-même, à 79 ans, «tout lui devoir». Le destin des deux hommes s’est lié, toujours plus étroitement. Le général, un Berbère engagé à 17 ans comme maquisard dans les rangs du FLN, a d’abord connu une carrière des plus linéaires.

À sa sortie de l’école d’artillerie de Vystrel (alors en URSS), il a tranquillement gagné des galons, se tenant assez loin des intrigues. Une tranquillité qui lui vaut d’être proche de la retraite au début des années 1990. Le puissant général Mohammed Lamari le sauve cependant, mettant en avant sa qualité d’ancien moudjahidin. Il va se montrer à la hauteur. Durant la décennie noire, promu commandant de l’armée de terre, il devient un fer de lance de la lutte contre le terrorisme. Figure du pouvoir militaire, il appuie le coup de force qui porte Bouteflika au pouvoir. Cinq ans plus tard, il soutient activement la réélection du président quand son ancien mentor, Mohammed Lamari, se montre moins enthousiaste. Entre les deux officiers, la rupture est consommée. Abdelaziz Bouteflika ne manque pas l’occasion de trancher, limogeant Lamari et offrant le poste de chef d’état-major à Ahmed Gaïd Salah.

Arrivé au sommet, le désormais généralissime va s’attacher à conforter son assise, sans jamais faire de l’ombre au chef de l’État. Il se glisse dans les hautes sphères de l’État, tout en gardant un contact étroit avec la troupe à laquelle il rend régulièrement visite. Volontiers sanguin, il renforce son emprise sur l’institution et, au-delà, l’État. En 2013, après l’AVC de Bouteflika, il se transforme en défenseur absolu du président très diminué contre tous ceux qui réclament son départ à voix plus ou moins haute.

Dans ce costume de thuriféraire d’un régime finissant, son zèle porte. La chronique algérienne assure que l’officier se rapproche alors des frères du raïs dont la santé décline lentement. La vague de purges qui frappe l’armée à partir de 2015, et plus encore l’été dernier, le renforce. Lui qui était déjà vice-ministre de la Défense, qui contrôlait déjà la puissante sécurité militaire depuis 2016, peut placer ses hommes à la tête des régions militaires et des grands corps. Dans un paradoxe, le général, bombardé pour remettre l’armée à sa place, finit par cumuler plus de pouvoir que n’importe quel militaire algérien avant lui.

Malgré tout, Ahmed Gaïd Salah restait jusqu’à ces dernières semaines le gardien du temple, le défenseur loyal d’un cinquième mandat d’un Bouteflika pourtant impotent. Face à la colère populaire, ce fin tacticien aura fini par évoluer, du bout des lèvres. (Article publié dans Le Figaro en date du mercredi 27 mars 2019)

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Abdelkader Bensalah propulsé au sommet de l’État

Par Thierry Portes

Abdelkader Bensalah

Il était le deuxième personnage de l’État algérien. Depuis lundi, il est sur le point de devenir le premier. Abdelkader Bensalah, un homme de 75 ans au visage aussi rond que son caractère, dit-on, est tranchant, vient subitement d’être propulsé sur le devant de la scène. En sa charge de président du Conseil de la nation (ce qui correspondant au Sénat français), il devrait assumer bientôt le rôle de chef de l’État par intérim, jusqu’à ce qu’une élection présidentielle soit organisée.

Plusieurs fois envisagé par le cercle entourant le président Abdelaziz Bouteflika en sa résidence médicalisée de Zéralda, à l’ouest d’Alger, ce scénario avait été sans cesse remis à plus tard, jusqu’à devenir réalité sous la pression de la rue. Fidèle d’Abdelaziz Bouteflika et cacique du régime depuis les années 1990, Abdelkader Bensalah avait lui-même défendu mordicus la candidature à la présidentielle du chef de l’État malade, en 2014, comme encore récemment, aux premiers mois de 2019.

Mais depuis l’AVC présidentiel de 2013, la solution Bensalah revenait régulièrement sur la place publique. Et à chaque fois ressortait cette rumeur selon laquelle Abdelkader Bensalah serait né au Maroc avant d’être naturalisé algérien, ce qui le disqualifierait pour incarner la charge de président de la République. Dès 2013, il avait démenti vigoureusement, comme le rappelle le journal el-Watan: «Cherchez mes origines et mes racines et vous les trouverez dans les profondeurs du Djebel Fellaoucène, à Tlemcen, là où sont nés mes parents et mes ancêtres, là où je suis né aussi, là où ils ont grandi, vécu et décédé. […] Si vous voulez savoir qui je suis, allez au village de Mahrez, daïra de Fellaoucène, ouvrez les registres de l’état civil de la commune et interrogez ceux que vous voulez»…

À la tête du Sénat algérien depuis 17 ans 

Toujours est-il qu’Abdelkader Bensalah commence sa vie politique dans cette wilaya de Tlemcen, dont il devient le député de 1977 à 1989. Au début de la guerre civile, il est nommé ambassadeur de l’Algérie en Arabie saoudite et mène une brève carrière diplomatique. Il revient toutefois vite au pays en 1993, pour s’engager dans les différentes tentatives visant à définir une issue politique à la lutte fratricide algérienne. Porte-parole de la commission du Dialogue national, puis président du Conseil national de la transition, il est, en 1997, le premier président de la première Assemblée nationale populaire (APN) pluraliste.

Abdelkader Bensalah soutient fidèlement le président de l’époque, Liamine Zéroual, participant à la création de sa formation, le Rassemblement national démocratique (RND), avec des transfuges, comme lui-même, du Front de libération nationale (FLN). Bensalah a plusieurs fois dirigé ce RND, qui finit, sous la férule d’Ahmed Ouyahia, par être l’indéfectible associé du FLN au pouvoir.

Ayant participé à l’entreprise de réconciliation voulue par le président Abdelaziz Bouteflika, à compter de sa première élection en 1999, Abdelkader Bensalah ne quitta plus depuis lors l’orbite du raïs algérien. Élu président du Conseil de la nation en 2002, il a sans cesse été réélu à ce poste, en janvier 2013, puis en janvier 2019.

Fidèle d’Abdelaziz Bouteflika, Abdelkader Bensalah était habitué à suppléer aux tâches que le chef de l’État algérien malade ne pouvait réaliser. C’est vers lui que souvent les hôtes étrangers venus rendre visite aux autorités d’Alger se tournaient. Il aura notamment reçu le président François Hollande. C’est également le président du Conseil de la nation qui fut chargé de lire le message qu’un chef de l’État incapable de prononcer un discours tenait à adresser à la nation algérienne lors de la réforme de la Constitution, en 2016, qui accorda le statut de langue officielle au tamazight, la langue parlée par les Berbères.

À la tête du Sénat depuis dix-sept ans, Abdelkader Bensalah doit en principe finir son 7e mandat en 2021. Après s’être acquitté de cette mission présidentielle que vient de lui confier un pouvoir qu’il sert depuis si longtemps. (Article publié dans Le Figaro en date du mercredi 27 mars 2019)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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