lundi
16
juillet 2018

A l'encontre

La Brèche

Alan Stermix

La grève dans l’entreprise Barbey SA à Granges-Marnand (canton de Vaud) a eu lieu du 25 au 27 mai dernier. L’entreprise Barbey est active dans la production industrielle de sandwichs et pizzas, qu’elle fournit aux grands distributeurs comme Migros, Aldi ou Denner.

Les salariés sont au nombre de 60, dont trois quarts de femmes. Les nationalités se répartissant entre Portugais, Cap verdiens et Kosovars. Les salaires pratiqués se montent à environ Fr. 3000 à 3500 brut mensuel. Les pratiques dénoncées par les salariés témoignent de la brutalité de l’exploitation à laquelle ils sont exposés : au-delà des éléments «classiques» tels qu’un chef de production autoritaire et raciste multipliant les vexations, la traque aux incapacités de travail avec les coups de fil passés aux médecins, les fréquents «rappels à l’ordre» sous forme d’avertissements à but intimidatoire ou la menace constante du licenciement – menace que la direction n’hésite bien entendu pas à concrétiser – cette entreprise comporte une sorte d’originalité au niveau de la comptabilité du temps de travail.

Au jour le jour

Les salariés ont une durée du travail fixée contractuellement (42 ou 44 heures par semaine), ce qui donne lieu à un horaire de base du type de 7h30 par jour du lundi au jeudi, 7h. le vendredi et 5h le samedi. Dans la réalité, les salariés apprennent au jour le jour l’heure à laquelle ils pourront rentrer chez eux.

L’entreprise se vante en effet sur son site internet que «la taille rationnelle de cette usine lui permet d’être flexible et de réagir à chaque commande spécifique de ses clients», ce qui se concrétise par d’énormes difficultés d’organisation de la vie hors travail pour les salarié·e·s.

Chaque jour, en effet, le chef de production détermine le temps nécessaire à chaque opération, en fonction des «impératifs de la production» dictés par les clients souhaitant pouvoir passer commande au jour le jour sous peine d’un changement de fournisseur. Ce «système» du temps de travail hyper-flexibilisé et exerçant une pression constante à l’intensification du travail est couronné par la non prise en considération du temps de travail effectué au-delà de l’horaire déterminé par le chef de production.

L’on peut ainsi se retrouver dans une situation telle qu’un salarié, dont l’horaire contractuel le conduirait à terminer le travail à 16h00, découvre en arrivant sur sa place de travail le matin même que la fin du travail est finalement fixée à 15h00. Dans la réalité de la production, ce même salarié sera conduit, en compagnie de ses collègues, à terminer à 16h30 (il peut même arriver que la journée de travail prenne fin à 22h30 ou 23h00…). Ces 90 minutes au-delà du planning du chef de production ne seront tout bonnement pas validées par la direction. En effet, le «solde d’heures» de ce salarié pour cette journée de travail sera donc de moins une heure puisqu’il devra compenser l’heure d’écart entre 15h00 et 16h00, soit entre son horaire contractuel et l’heure qu’aura déterminée le chef de production.

Il est à noter que l’inspection du travail, après s’être longtemps retranchée derrière le secret de fonction, a rendu un rapport constatant le non respect des dispositions légales en matière de temps de travail.

Un lent processus d’accumulation

Au vu de l’énormité de cette situation, on mesure mieux la peur qui règne sur les lieux de travail en général, et dans l’entreprise Barbey en particulier. Pendant longtemps, au-delà de l’accompagnement de quelques plaintes individuelles déposées auprès des prud’hommes une fois les salarié·e·s licenciés, l’activité syndicale était inexistante et la peur régnait sur l’entreprise.

Il faut néanmoins relever que des anciens ont parlé d’un débrayage, suivi d’une assemblée spontanée qui avait eu lieu par le passé, ce qui indique que, bien que considérablement étouffée, les capacités de résistance de salarié·e·s restent latentes.

Néanmoins, les plaintes aux prud’hommes et les contacts noués lors de ces occasions ont encouragé un petit groupe de salarié·e·s, dont le plus déterminé était sans conteste Adilson (un salarié cap-verdiens ayant également connu l’exploitation brutale dans la sous-traitance dans le bâtiment), à débuter un processus d’organisation et à se mettre en contact avec le secrétaire syndical, ce qui a débouché sur des réunions tenues dans la semi-clandestinité. Elles réunissaient quelques 6 à 7 salarié·e·s au début, puis à 12-15 par la suite.

Les revendications avancées par les salarié·e·s se précisant dans le sens d’une demande plus qu’élémentaire de voir chaque heure travaillée prise en considération par la timbreuse, ainsi que la double revendication d’annulation des «heures négatives» fictives et d’une augmentation de salaire de Fr. 100/mois afin de rattraper le vol des heures par le passé.

Au vu des difficultés  et de l’urgence du scandale, le choix a alors été fait de «construire un dossier» en vue d’une conférence de presse dénonçant les pratiques de cette entreprise. Cela donna lieu au dépôt d’une plainte par l’entreprise Barbey SA contre le syndicat Unia, exigeant que le communiqué de presse soit retiré du site internet du syndicat.

Les fronts se sont tendus suite à cette conférence de presse, la direction procédant à des mesures de représailles antisyndicales à la suite d’une assemblée du personnel tenue juste devant l’usine à la fin du mois d’avril.

C’est ainsi qu’une salariée se vit signifier son licenciement après plus de vingt ans passés dans l’usine, alors que deux de ses collègues recevaient un avertissement. Le lendemain de cette assemblée, c’est même les forces de police qui viendront expulser Adilson de son lieu de travail (l’entreprise ayant décidé de le «libérer» pendant son délai de congé).

L’importance du débat entre salarié·e·s

La direction refusant d’entrer en discussion avec le syndicat (tout en se déclarant ouverte au dialogue avec chacun de ses collaborateurs pris individuellement), le syndicat décidait de convoquer une assemblée du personnel le 24 mai au soir ; le lundi de Pentecôte est un jour travaillé chez Barbey avec la bénédiction du service de l’emploi du canton de Vaud.

Lors d’une précédente assemblée des salariés, la proposition d’effectuer un débrayage avait déjà surgi parmi les salarié·e·s, mais elle avait été considérée comme prématurée par la majorité des participants. Cette fois-ci, l’assemblée était entièrement consacrée à la question de la grève, solution préconisée par le secrétariat syndical local.

L’état d’esprit des travailleuses et travailleurs était en effet divisé entre peur et révolte. Il s’agissait donc de leur donner confiance et de faire pencher la balance du côté de la révolte. Après un débat fourni et malgré quelques hésitations compréhensibles, la grève était votée à l’unanimité des présent-e-s. La grève débutait donc le mardi matin et gagnait la totalité de l’entreprise (à l’exception de 5-6 personnes employées dans l’encadrement ou les bureaux).

L’ambiance était bucolique, la scène prenant plutôt les allures d’un pique-nique aux abords de l’usine. La direction acceptait dans la matinée d’entrer en négociation, mais celles-ci n’aboutiront sur aucune des revendications.

Dès lors, après une mise en grève timide, les salarié·e·s vont très vite se radicaliser et annoncer vouloir tenir tant qu’il faudra jusqu’à satisfaction. La grève était donc reconduite pour le mercredi par l’assemblée des grévistes, date à laquelle Barbey SA saisissait l’office cantonal de conciliation, ce qui avait pour effet de rendre la poursuite de la grève contraire à la loi.

Les salarié·e·s étaient partagées sur la conduite à suivre : une partie était prête à poursuivre la grève, ce qui n’était pas le cas de tous leurs collègues. Le compromis trouvé en assemblée générale a été d’accepter la reprise du travail à la condition que l’employeur s’engage à ne pas effectuer de mesures de représailles, à prendre en considération toutes les heures travaillées et à respecter les dispositions légales sur les heures supplémentaires. Le lendemain 27 mai, l’entreprise acceptait ces conditions par l’intermédiaire de son avocat, ce qui ouvrait la voie à une suspension du mouvement de grève.

La reprise s’est donc effectuée le jeudi 27 mai à 14h00 (sur décision des grévistes, alors que la direction exigeait une reprise à 13h00 et une fin de journée à 20h00 afin de rattraper le temps de grève), à la suite d’un cortège dans les rues du village. Deux cortèges avaient eu lieu le jour précédent, permettant aux habitants du village de témoigner leur solidarité, un peu étonnée.

Les grévistes avaient décidé de tenir une assemblée pour faire le bilan de la reprise le soir même. Ils ont donc quitté le travail à 18h00. Depuis lors, la direction tente évidemment de reprendre le terrain perdu en s’attaquant aux salarié·e·s individuellement et en exigeant constamment des heures supplémentaires inacceptables.

L’unité des salarié·e·s est toujours très forte puisqu’ils refusent collectivement les heures supplémentaires non annoncées et continuent de suivre massivement les assemblées du personnel hebdomadaires. Lors de ces assemblées, les salarié·e·s se déclarent toujours prêts à reprendre le mouvement dans le cas où la procédure de conciliation déboucherait sur un mauvais résultat.

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Michel HUSSON: Numérique - Emploi, Organisation du travail et émancipation

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