lundi
25
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Nancy-Fraser-1-300x183Entretien avec Nancy Fraser par Cécile Daumas

Nancy Fraser est une grande figure de la gauche critique américaine. Philosophe, professeure à la New School for Social Research à New York, elle ne cesse de retravailler l’articulation caillouteuse entre justice et émancipation. Droits des femmes, égalité sociale, promotion des minorités, elle démontre combien il est important de traiter conjointement ces inégalités. Dans le Féminisme en mouvements (La Découverte, 2012), cette théoricienne, admiratrice des Pussy Riot, affirme qu’un certain type de féminisme, en oubliant le principe de l’égalité sociale, a fait le lit… du libéralisme.

Femmes, jeunes, Noirs, Arabes, homosexuels, pauvres : l’expérience de la discrimination est partagée individuellement, plus rarement politiquement. Est-il possible de faire converger ces revendications ?

Mon enfance remonte aux années 50. J’ai vécu à Baltimore, dans le Maryland, qui à cette époque, est une ville encore juridiquement ségréguée. Mon premier engagement contre l’injustice a donc été en faveur des droits civils des Noirs. C’était ma jeunesse. Au début des années 60, je suis devenue féministe. A la même époque, je me suis également mobilisée contre la guerre au Vietnam. Le féminisme américain est né dans ce contexte radical et s’en est nourri. Il a emprunté au mouvement noir méthodes et expressions. Le mot féminisme est né d’une analogie avec le mot racisme. J’ai ainsi toujours porté en moi ces trois expériences politiques. C’était un parcours normal dans ma jeunesse.

Il y a pourtant la tentation de hiérarchiser ces inégalités…

Certains estiment que la première des inégalités est la domination masculine, d’autres jugent que ce sont les inégalités sociales, je pense qu’il est essentiel d’éviter cette concurrence. En France, les revendications des féministes et des musulmans peuvent être antagonistes alors qu’elles sont toutes deux légitimes. La difficulté est d’élaborer politiquement ces injustices, penser conjointement promotion des minorités, émancipation des femmes et justice sociale. Prenez les politiques en faveur de l’avancement des femmes à des postes de direction. Ce féminisme libéral favorise des femmes éduquées de classe moyenne qui travaillent et laisse de côté toutes celles qui ne sont pas aussi privilégiées, c’est-à-dire la majorité. Je ne suis pas contre cet avancement, je veux bien qu’une femme devienne général cinq étoiles mais je préfère me mobiliser pour l’abolition de l’armée.

Il ne faut négliger aucune dimension dans le traitement des injustices ? Vous critiquez ainsi le féminisme identitaire des années 90, centré sur le genre et la lutte contre le modèle patriarcal…

Le genre est un courant essentiel pour penser les identités mais il ne doit pas constituer la seule grille de lecture. Dans les années 90, ce féminisme culturel a abandonné la critique du système économique et social au moment même où le néolibéralisme était en plein essor et qu’il cherchait à faire taire tous ceux qui luttaient contre les inégalités sociales… Il y a donc eu une convergence malheureuse entre féminisme et libéralisme. En délaissant les questions économiques et sociales et en se concentrant sur la question de l’identité, le féminisme culturel a convergé avec le libéralisme et l’a favorisé.

N’est-ce pas un peu exagéré ?

Le néolibéralisme s’est développé quand les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail, et ce partout dans le monde. Cette nouvelle force a été abondante et à moindre coût, elle a profité aux entreprises. Féminisme et libéralisme ont des «ennemis» communs. L’un et l’autre luttent contre la tradition, c’est-à-dire le pouvoir des pères et des hommes qui fige les structures de la société. La tradition va à l’encontre de l’autonomie des femmes mais aussi de l’extension du marché. Par cette double attaque contre la tradition, féminisme et libéralisme ont entretenu des liaisons dangereuses. Il faut en être conscient pour ne pas être piégé.

Le féminisme aurait contribué au nouvel esprit du capitalisme, pour reprendre le titre du livre de Boltanski et Chiapello…

Chiapello et Boltanski expliquent comment l’esprit de 68 a contribué notamment à l’essor du libéralisme. Mais ils oublient de mentionner le féminisme. Prenons le microcrédit. Par ce système de prêt, il s’agit de redonner de l’autonomie aux femmes pauvres dans des villages ruraux. Mais cette aide est arrivée au moment où les pays du Sud ont diminué leurs budgets sociaux et adopté les règles macroéconomiques du libéralisme. On peut donc se demander s’il n’y a pas eu des affinités perverses entre féministes et néolibéraux. La tâche du politique est de rompre cette alliance.

Comment éviter ces effets pervers ?

Dans une société, trois forces entrent toujours en conflit : la force néolibérale, la protection sociale et les forces émancipatrices. Entre ces trois forces, il y a constamment une alliance de «deux contre un». Comme le féminisme avec le néolibéralisme. Ainsi les femmes, au nom de leur émancipation, ont critiqué en partie la protection sociale. Les politiques familiales ont été jugées globalement sexistes, hiérarchiques et patriarcales car elles instituent une hiérarchie entre travail payé – qui donne droit à une retraite – et travail domestique et éducatif non payé fourni essentiellement par les femmes – ce qu’on appelle le care aux Etats-Unis – et qui n’est ni rétribué ni reconnu et n’ouvre aucun droit. Une protection familiale émancipatrice devrait donc désinstitutionnaliser cette hiérarchie entre travail payé et non payé. Ce serait une façon pour les féministes de rompre leurs liaisons dangereuses avec le néolibéralisme.

Vous êtes américaine, de gauche, que pensez-vous du président Obama ?

Lors de sa première présidence, Obama a été décevant. Il a donné caution à tous les néolibéraux, ses conseillers sont passés par Goldman Sachs. Pour mieux faire passer la réforme sur la santé, il l’a vendue comme une façon de réduire les coûts. Globalement, il a raté une occasion historique, celle du vrai changement. Pour son second mandat, il a voulu se montrer plus proche des Américains. Il a emprunté des formules au mouvement Occupy Wall Street. Notamment le slogan 99 %, c’est-à-dire les intérêts de la majorité, contre le 1 % qui possède tout. Aujourd’hui, il veut réformer la politique d’immigration, légaliser des millions de clandestins. Va-t-il y parvenir ?

Et Michelle Obama ?

C’est une femme passionnante. Elle joue parfaitement son rôle de First Lady, bonne mère de famille s’investissant dans un domaine hors des prérogatives de son mari, mais ce rôle convenu, elle l’exerce aussi avec intelligence. Elle s’est investie dans la lutte contre l’obésité des enfants, fléau qui touche particulièrement les familles pauvres et noires américaines. Cela change de la femme du président Johnson, qui, au début des années 60, voulait planter des arbres pour embellir le bord des routes !

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Entretien publié dans le quotidien français Libération du 12 avril 2013

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