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La Brèche

Féminisme: Françoise Collin, une pensée en mouvement

Publié par Alencontre le 8 - mars - 2013
Françoise Collin (1928-2012)

Françoise Collin (1928-2012)

Par Irène Kaufer

En ce 8 mars 2013, il y a des évocations qui s’imposent. Voici le texte de l’intervention d’Irène Kaufer lors de la soirée de femmage à Françoise Collin (8 avril 1928 – 1er septembre 2012), organisée chez Violette and Co, le 14 novembre 2012. (Réd.)

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Philosophe, écrivaine, Françoise Collin est l’une des fondatrices des Cahiers du Grif, première revue féministe francophone [revue lancée à Bruxelles en 1973 par le Groupe de recherche et d’information féministes]. Elle a participé avec passion au mouvement des femmes des années 1970, et a continué à l’enrichir de sa réflexion jusqu’à sa disparition en septembre dernier. On peut trouver ailleurs la trace de ses écrits et de ses interventions [1]; que l’on me permette ici une évocation plus personnelle.

En cette journée lumineuse de début septembre, dans l’église du village de Saint-Sauveur, la famille et les amies rendaient un dernier hommage à Françoise Collin. Cette cérémonie religieuse, elle l’avait voulue; mais on ne pouvait s’empêcher de l’imaginer s’agiter dans son cercueil, bougonner et pester contre tous ces Pères, ces Fils et ces Esprits saints, la seule place laissée aux femmes étant celle de «maman». «C’est épouvantable!» aurait-elle dit en d’autres temps, comme lorsqu’un colloque l’ennuyait ou qu’elle évoquait un spectacle où les femmes étaient malmenées.

En y repensant plus tard, j’ai retrouvé ce qu’elle m’avait écrit après les funérailles, également à l’église, de cette autre grande féministe belge, Marie Denis : «Nous avons toutes nos limites, nos dogmatismes, nos aveuglements. (…) C’est vrai que vous voir dans une église me surprenait (…). Dans ces moments-là il faut respecter les ritualités de chacun – et de la famille ». Il nous fallait donc aussi respecter son choix.

«Reformuler les questions»

Nos chemins se sont souvent croisés dans les remous de la vague féministe des années 1970, lors de réunions, de débats ou dans la préparation de certains numéros des Cahiers du Grif [2], avant qu’elle n’aille s’installer à Paris en 1981.

Il a fallu plus de vingt ans pour nous retrouver autour d’un projet commun, lorsque Hugues Le Paige m’a suggéré de réaliser un livre d’entretiens pour la collection «Trace» qu’il dirigeait chez Labor [Editions sises à Bruxelles] «Trace», on ne saurait mieux dire: c’est justement le souci de la transmission du féminisme – ce qu’elle appelait «un héritage sans testament» dans un article des Cahiers du Grif – qui a convaincu Françoise Collin de surmonter ses premières réticences.

Nous nous sommes donc rencontrées régulièrement à Bruxelles, à Paris ou du côté de Leuze, cette région où ses racines étaient restées plantées. J’interrogeais, elle répondait, parfois je la contredisais ou c’est elle qui se rebiffait. Un exercice complexe mais combien enrichissant, avec une interlocutrice qui écrivait : « Penser, est-ce répondre à des questions? Ne serait-ce pas plutôt toujours reformuler les questions elles-mêmes, en déplacer les termes? » [3].

Telle était la pensée de Françoise Collin: sans cesse réinterroger les évidences, refuser les conclusions définitives, s’enrichir des désaccords. Lorsqu’on lui opposait une objection, elle avait une façon bien à elle de vous lancer un regard à la fois curieux et acerbe, et de dire : «Ah bon, vous pensez… ?» en inclinant légèrement la tête.

Tout au long de nos rencontres, nous avons abordé différents thèmes qui, sous forme de slogans très évocateurs, ont mobilisé les femmes des années 1970. «Le privé est politique», «Mon corps est à moi», « À travail égal salaire égal»… En les reprenant, on peut voir le chemin parcouru, mais aussi les nouvelles ornières.

« Le privé est politique »: le féminisme a mis à l’agenda politique des sujets qui étaient jusque-là renvoyés à la sacro-sainte «sphère privée», où l’oppression des femmes pouvait se perpétuer en toute discrétion. Cela concerne aussi bien les violences conjugales que le non-partage du travail ménager. Je me dois d’ajouter que sur ces deux points, Françoise Collin avait une opinion plus nuancée que la mienne, insistant sur la complexité des rapports personnels et amoureux, d’une part, et, de l’autre, sur les gratifications qu’une femme peut trouver dans l’aménagement du quotidien.

«Mon corps est à moi»: ce thème qui a su si bien rassembler des femmes de tous bords – bourgeoises et ouvrières, lesbiennes et hétéros, celles qui voulaient un enfant et celles qui n’en voulaient pas – est aujourd’hui au centre de nouveaux enjeux. A côté d’acquis fragiles – contraception, avortement – encore inexistants sur une grande partie du globe et souvent menacés ailleurs, Françoise Collin pointait une autre voie par laquelle le corps des femmes est reconditionné par le pouvoir médical (toujours masculin): les nouvelles techniques de reproduction. Mise en garde précieuse, quand on voit aujourd’hui les pressions pour donner un cadre légal à la « GPA » (gestation pour autrui, autrement dit les mères porteuses).

«A travail, salaire égal »: dans les années 70, des législations européennes interdisaient déjà la discrimination. Ces législations se sont élargies et affinées; les manières de les contourner aussi.

collin «Toute œuvre de femmes est féministe»

Pour parler de la place des hommes dans les combats féministes, Françoise Collin n’a pas voulu de l’un de mes slogans préférés : «Une femme sans homme c’est comme un poisson sans bicyclette». Trop radical, peut-être?

Elle était pourtant sans indulgence pour nos «amis», estimant qu’un homme féministe « n’est pas celui qui intervient dans les groupes féministes ou qui se fait le porte-parole de la libération des femmes (…) mais celui qui reconnaît avoir quelque chose à attendre du mouvement des femmes, qui le soutient de son attention, de sa pensée et de son action, et qui en relaie les enjeux dans ses comportements et son action». Une espèce rare, on en conviendra…

Elle était aussi assez sévère avec les mouvements gays, pour leur façon de prétendre «recouvrir le féminisme». Leurs combats et leurs victoires lui apparaissaient comme autant de nouvelles formes d’«homosocialité», les lesbiennes passant à la trappe. Elle n’en ignorait pas pour autant les conflits à l’intérieur même du mouvement féministe, entre lesbiennes et hétéros.

Nous avons abordé également un autre sujet qui lui tenait particulièrement à cœur: la place des femmes dans l’art et dans la pensée.

A côté de son œuvre propre, elle a aussi joué un rôle de passeuse pour d’autres femmes, intellectuelles ou artistes, car pour elle, «toute œuvre de femme est féministe». Elle considérait que le seul fait pour une femme de prendre une place de créatrice représente un geste féministe; car l’art contribue à structurer notre regard sur le monde et jusqu’ici, ce regard a été façonné unilatéralement par la catégorie des hommes.

De même, elle a contribué à faire connaître Hannah Arendt dans le monde francophone, bien que celle-ci ne se soit jamais vraiment intéressée aux mouvements de femmes. Mais elle a investi un domaine, la philosophie, d’où les femmes ont été particulièrement exclues, et en a renouvelé certains questionnements.

«L’égalité… mais à quoi?» 

Pour Françoise Collin, le féminisme a été le mouvement le plus innovant du XXe siècle par son ambition de toucher tous les domaines: l’art et le ménage, le travail et la sexualité, «les chambres politiques et les chambres à coucher». Pas question pour autant d’idéaliser les femmes: au terme de «sororité» elle préférait celui de « solidarité » et affirmait: «Je ne suis pas féministe parce que les femmes sont bonnes, mais parce qu’elles sont injustement traitées.»

Tout au long de ce «parcours» que j’ai eu la chance de faire avec elle, une question est revenue de manière répétée: «Le féminisme est-il le ‘devenir hommes’ des femmes, ou le devenir autre des hommes et des femmes?» Autrement dit: l’égalité, oui, bien sûr, mais «l’égalité à quoi? S’agit-il d’un processus d’assimilation, d’ailleurs impossible, aux valeurs établies, ou d’un mouvement de transformation de celles-ci, qui entraîne une redéfinition de la division sexuée elle-même, une redéfinition des sexes et des sexualités?» On en revient àcette conviction que rien n’est acquis, prédéfini, que le chemin du féminisme se construit en marchant.

Pas question donc de tirer un bilan définitif d’un mouvement qui se réinvente sans cesse, devant résister aux régressions et faire face à de nouveaux défis. Ainsi, elle pointait la nécessité d’un dialogue plus approfondi avec les femmes de l’immigration, en évitant deux écueils : d’une part, le risque de se transformer en «donneuses de leçon», mais, de l’autre, celui de s’interdire toute intervention au nom du respect d’autres coutumes, aussi oppressives soient-elles. « Il faut tout à la fois faire bénéficier les femmes des autres pays, des autres classes et des autres cultures de nos avancées, et ne pas fortifier pour autant l’occidentalo-centrisme, voire l’impérialisme. La libération des femmes, où que ce soit, dépend d’abord de leur volonté de se libérer, par les moyens dont elles disposent et qu’elles jugent opportuns. Au moins pouvons-nous, devons-nous, en soutenir le mouvement.» Elle raillait par la même occasion ces «hommes politiques et médias de nos pays (qui) font aujourd’hui la leçon aux pays émergents ou aux communautés d’autres cultures sur des points qu’ils récusaient avec violence il y a trente ans, renvoyant celles qui les énonçaient dans les marges». Et qui le font encore aujourd’hui.

«La conscience de leur liberté»

Après la sortie du livre [Parcours féministes, Editions Labor, 2005] nous avons continué à nous rencontrer régulièrement, à chacun de mes passages à Paris ou des siens à Bruxelles. Elle me recevait toujours avec cordialité, que je vienne seule, avec ma compagne ou avec une amie, toujours curieuse de ma vie et de celle des autres, de la situation en Belgique qu’elle avait parfois du mal à suivre (je la comprends), des divers projets, revues, combats, auxquels nous participions. Bien sûr, les questions féministes restaient au cœur de nos discussions.

Malgré les obstacles et les régressions toujours possibles, elle considérait que «les femmes vont mieux (Elles) ne sont pas libérées, mais elles ont acquis une conscience de leur liberté». Et cela, justement, grâce à des femmes comme Françoise Collin. Continuer le combat, c’est le meilleur hommage – ou « femmage », selon l’expression de Diane Lamoureux – qu’on puisse lui rendre.

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(1) Voir le dossier publié, suite à des intervention à France Culture, dans Le Nouvel Observateur, en date du 25 décembre 2012.

(2) La totalité des textes des Cahiers est disponible sur le site de Persée : www.persee.fr/web/revues/home/prescript/revue/grif

(3) Les citations sont extraites de Parcours Féministes, entretiens avec Irène Kaufer, Editions Labor 2005

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Cet article a paru, dans une forme abrégée, dans le magazine Axelle de novembre 2012. A lire de même : Diane Lamoureux, Pensées rebelles, Autour de Rosa Luxemburg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, les Editions du remue-ménage, 2010.

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