lundi
19
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Mai El-Sadany

«Nous encourageons tous les Syriens à revenir en Syrie», a déclaré le président Bachar al-Assad devant des journalistes le mois dernier. Ses commentaires, participant d’une offensive de charme plus large orchestrée par la Russie dans le but de gagner un soutien occidental aux efforts de reconstruction du pays et de retour des réfugiés, dressent le tableau d’un dirigeant désireux de recevoir les bras grands ouverts tous les membres de sa population largement dispersée.

Rien n’est toutefois plus éloigné de la réalité.

Une réserve non négociable est absente de l’invitation formulée par Assad aux réfugiés et expatriés syriens. Il n’envisage pas d’accueillir tous les Syriens, mais bien chaque Syrien qui est à ses yeux suffisamment loyal envers le régime.

Pour souligner ce point, le gouvernement Assad a commencé la reconstruction d’une Syrie fondée sur deux principes fondamentaux: une politique de tolérance zéro envers la contestation et l’absence complète de remords concernant les atrocités du passé.

La semaine dernière seulement, le responsable des services de renseignement de l’armée de l’air, Jamil al-Hassan – contre lequel l’Allemagne a lancé un ordre d’arrestation international pour crimes de guerre –, a déclaré devant une pièce remplie de 33 officiers: «Une Syrie avec 10 millions de personnes fiables, obéissant envers ses dirigeants est mieux qu’une Syrie avec 30 millions de vandales… Après huit ans, la Syrie n’acceptera pas la présence de cellules cancéreuses, celles-ci seront entièrement extirpées.» 

Révélant que plus de 3 millions de Syriens sont actuellement recherchés, et qu’une procédure judiciaire a été préparée pour chacun d’eux, Jamil al-Hassan a déclaré que quiconque considéré comme un «obstacle» au plan de consolidation du pouvoir du régime serait considéré comme étant un «terroriste» et traité en conséquence. Faisant référence aux réfugiés voulant rentrer chez eux comme étant des «moutons», il a expliqué que les moutons noirs seraient filtrés et que les «bons moutons» seraient assimilés.

Les remarques d’Al-Hassan ne sont pas seulement des paroles destinées à encourager, derrière une porte fermée, les loyalistes du régime. En mars dernier, déjà, l’Irish Times rapportait que plusieurs réfugiés rentrant en Syrie faisaient face à des menaces significatives, à des arrestations, voire même à la mort. Au moins quatre réfugiés syriens qui sont rentrés chez eux ont été tués, trois d’entre eux arrêtés moins de trois mois après leur retour. Ils sont morts dans des prisons militaires entre deux et quatre mois plus tard.

D’autres réfugiés qui sont rentrés ont vu leurs passeports confisqués, ont été convoqués par les autorités pour être interrogés à plusieurs reprises et été accusés d’entretenir des liens avec l’opposition syrienne. Ceux qui ont combattu contre l’armée syrienne, ou qui se sont exprimés publiquement contre le régime, doivent subir un processus de «réconciliation» qui ne garantit pas toujours leur sécurité mais durant lequel ils sont obligés de jurer de ne plus participer à des activités de contestation.

Les réfugiés de retour ne sont toutefois pas les seuls à devoir participer à ces processus. Dans des zones où le régime Assad a réinstallé son contrôle, des habitants ont eu le «choix» entre quitter leurs maisons ou accepter la «réconciliation». Le mois dernier, Al-Modon (Beyrouth) a publié une copie des formulaires utilisés pour ces accords de «réconciliation». Les participants au processus sont contraints de signer des documents par lesquels ils s’engagent, entre autres, à ne pas protester «en dehors des limites de la loi», de ne pas publier des contenus insultant le gouvernement et les organes de sécurité ainsi que de prévenir immédiatement les agents de sécurité de toute information pouvant les intéresser.

En outre, les formulaires demandent aux signataires de révéler les détails de leur participation à des actions de protestation, le rôle que des membres de leur famille ont pu jouer dans les «événements» syriens ainsi que toutes informations personnelles telles que leurs numéros de passeport et leurs comptes électroniques, vraisemblablement aussi sur les médias sociaux.

Alors qu’Assad tente de tenir un ton diplomatique dans l’espoir d’hypnotiser les observateurs occidentaux et de capitaliser sur leur mémoire et leur capacité d’attention limitées, les actions de son régime ne démontrent aucune volonté d’assumer une quelconque responsabilité pour les atrocités des plus de sept dernières années. Une loi visant à rendre permanentes les modifications démographiques engagées par le régime en conséquence des déplacements forcés au cours de la guerre est déjà appliquée dans des zones d’importance stratégique [1]. Des atrocités de masse -– y compris le bombardement de quartiers, la torture et l’assassinat de prisonniers ainsi que des exterminations ciblées d’habitants – continuent impunément et sans considération pour les condamnations internationales.

Plus récemment, dans un exemple qui illustre au mieux la façon dont le régime considère son retour aux commandes, les fonctionnaires d’Assad ont commencé à diffuser impitoyablement des avis de décès d’individus torturés à mort en prison. En lieu et place d’une communication adéquate, les familles l’apprennent par hasard lorsqu’elles se rendent aux bureaux du registre civil et découvrent que leurs proches sont morts depuis plusieurs années. Les familles n’ont pu faire leurs adieux aux morts ni prendre soin de leurs corps; ajoutant l’insulte à l’injustice, les avis de décès indiquent comme cause de la mort «arrêt cardiaque» ou «accident vasculaire cérébral»[2].

Alors que le régime commence à se préparer à une nouvelle phase dans la période post-2011, il ne fait aucun doute qu’il agira – usant des instruments administratifs, légaux et extrajudiciaires à sa disposition – en direction de la réintroduction d’un autoritarisme plus fort qu’auparavant et ne tolérera aucune contestation ni n’émettra une quelconque reconnaissance de culpabilité. Il s’agit d’un régime qui visera à nouveau à jeter les uns contre les autres grâce à un réseau étendu d’informateurs, qui renforcera son système de surveillance et de contrôle afin de réduire au silence toute personne qui sort du cadre, qui consolidera une culture de la peur. Tout cela constitue les piliers essentiels sur lesquels l’Etat syrien a été édifié.

Alors que les gouvernements occidentaux discutent des propositions de retour et de reconstruction qui leur sont proposées, ils feraient bien de reconnaître que la Syrie qu’ils pourraient financer [plus exactement: ces gouvernements financeraient leurs entreprises de ciment, à l’exemple d’Holcim-Lafarge] n’est autre que celle dans laquelle des millions de Syriens ont été tués, terrorisés et déplacés pour, finalement, apprendre qu’ils ne pourraient jamais rentrer. (Traduction A l’Encontre)

Mai el-Sadany est une avocate spécialisée dans les droits humains et directrice du département légal et juridique du Tahrir Institute for Middle East Policy.

____

[1] Le 11 avril 2018 Mai El-Sadany écrivait sur le site The Tahrir Institue for Middle East Policy: «De nombreux rapports ont révélé que des «colons» syriens et iraniens pro-gouvernementaux ont été autorisés à s’installer de manière informelle et illégale dans d’anciens bastions de l’opposition après que les résidents d’origine ont été déplacés de force en raison des politiques de siège, de famine et de bombardement du régime. En conséquence, les Syriens déplacés craignent légitimement que les nouveaux individus réinstallés par la loi N° 10 de 2018 soient aussi des soutiens du régime du temps de guerre et des «colons» pro-gouvernementaux. Ils pensent que la loi permettra aux autorités syriennes de remplacer les civils qui se sont, une fois, exprimés contre le gouvernement par des citoyens plus «loyaux»…» (Réd. A l’Encontre)

[2] Voir les articles publiés sur le site alencontre.org les 28 juillet, 14 août et 18 août 2018. (Réd. A l’Encontre)

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