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août 2017

A l'encontre

La Brèche

Le temps du changement?

Publié par Alencontre le 13 - mai - 2012

Par Mazin Qumsiyeh

Alors que les prisonniers politiques palestiniens font la grève de la faim, Israël continue sa politique coloniale avec la même violence. A Ramallah, en Cisjordanie, plusieurs dizaines de manifestants ont bloqué l’accès aux bureaux de l’ONU, mercredi 9 mai 2012. Ils souhaitaient ainsi attirer l’attention de l’organisation et de son secrétaire général Ban Ki-moon sur la situation des grévistes de la faim palestiniens dans les prisons israéliennes. Dans ce contexte dramatique, Mazin Qumsiyeh explore ce qui peut – et doit – changer dans l’orientation du combat mené par les Palestiniens et les Palestiniennes.

Les prisonniers et prisonnières politiques palestiniens illégalement détenus dans les geôles israéliennes sont en grève de la faim et certains sont proches de la mort. La population de ces grévistes comprend 200 prisonniers enfants, 27 membres du Conseil législatif palestinien, et 456 prisonniers de Gaza pour lesquels aucune visite de la famille n’a été permise depuis 2007 [1].

Pendant ce temps, la colonisation s’est poursuivie à un rythme incessant. Ramzy Baroud et Jeff Halper soutiennent qu’Israël est en train d’«arranger» le dénouement qui constitue un scénario de «fin de jeu» pour saisir la plupart de la Bande de Gaza et nous cantonner dans de petits îlots [2-4]. Pourtant, à en juger à partir de ma recherche sur le projet Sioniste soigneusement planifié, de tels plans ne sont pas des fins de jeu, mais des bornes kilométriques qui donnent aux sionistes le temps de consolider leurs gains en vue de préparer la prochaine étape d’expansion à la manière précisément dont Ben Gourion le décrivait à son fils en 1937.

David Ben Gourion [1886-1973, premier Premier ministre de l’Etat hébreu] a expliqué lucidement comment le nouvel Etat d’Israël, une fois établi sur une partie des terres convoitées, serait une base d’expansion et de croissance stable dans le futur, avec ou sans l’accord des «Arabes» [5]. J’ai mesuré à quel point ceci a peu changé au cours de 75 années qui ont suivi. L’Israël colonial continue à étaler sa couverture et à s’étendre avec ou sans l’accord d’«Arabes» conciliants. Les Arabes conciliants existaient en 1937 – conduits par Ragheb Al-Nashashibi [maire de Jérusalem en 1920, sur l’opposition entre les familles Husseini et Nashashibi on peut se rapporter au Tome II de l’ouvrage d’Henry Laurens, La question de Palestine, 1922-1947] – et existaient en 1967 et en 2012. Il y a également eu des Arabes intellectuels et honnêtes à travers notre histoire.

La colonisation sioniste n’est pas dirigée par l’émotion ou l’action peu rigoureuse. Elle se déroule comme l’avait instruit le père fondateur de sionisme politique Theodore Herzl en 1897: «Nous devons chercher et prendre possession du nouveau pays juif par le moyen de tous les expédients modernes.» Les expédients modernes défendus par Herzl incluent des structures méthodiques planifiées pour déloger le peuple natif (avec ou sans l’accord de certains Arabes) et créer un grand Etat juif.

Herzl était resté vague sur la taille de «l’état requis», mais Ben Gourion et les gens de son époque pensaient possible d’aller aussi loin que les terres entre le Nil et l’Euphrate.

Les plans des colonisateurs sont remarquablement similaires et connus à partir des carnets de bord de Herzl en 1897, de la lettre de Ben Gourion à son fils en 1937, du plan Allon de 1967 [voir à ce sujet l’article de Gilbert Achcar, «Le sionisme et la paix. Du plan Allon aux accords de Washington», in L’Homme et la société, octobre-décembre 1994] et des accords d’Hebron de 1997. C’est un plan d’expansion sans certains Arabes qui y consentent ou parfois avec des Arabes qui l’acceptent. Ces accords, comme les traités que certains Amérindiens avaient été signés avec le gouvernement des Etats-Unis dans sa phase d’expansion, ont été et sont violés car ils ne sont rien d’autre que des outils de consolidation d’un projet [6]. Je pense que, comme ces chefs amérindiens, certains Palestiniens et Palestiniennes pensent qu’ils font pour le mieux dans des circonstances difficiles.

La plupart des «dirigeants» des Amérindiens n’avaient pas conceptualisé ou compris la vraie nature des notions et des émotions qui conduisirent la «poussée» vers l’Ouest des colons blancs aux Etats-Unis. Ils n’ont pas creusé minutieusement dans les notions de destinée manifeste, du sentiment d’être les élus et du racisme qui caractérisaient leurs oppresseurs. On pourrait dire que l’idéologie des Amérindiens étaient à l’exact opposé de leurs colonisateurs et qu’ils ont donc supposé que les blancs dominants sont en définitive des êtres humains et qu’ils pourraient traiter avec eux en tant qu’égaux.

La paix, pour les autochtones, est un moyen d’obtenir leur liberté, de vivre dans la dignité et surtout faire enlever la botte de la colonisation qui écrase leur nuque. La paix pour les colonisateurs est un moyen pour que leurs victimes cessent de remuer sous leurs bottes. Pour aller vers cela, ils ont mis au point des plans ingénieux, dont une force de sécurité préventive palestinienne. N’importe quel être humain rationnel peut voir cette imposition et ce déséquilibre dans le rapport de forces dans les infos quotidiennes. Ainsi les gens sont tenus hors des décisions, que ce soit sur des «négociations», sur la «réconciliation nationale», qu’elles se passent ou non à l’ONU, ou qu’elles portent sur comment ils peuvent être effectivement libérés. Désespérés et embarqués sur un navire sans boussole ni gouvernail, le peuple maugrée, bout «à l’intérieur» et finalement se révolte.

Les besoins et les désirs des colonisateurs ainsi que des colonisé·e·s ne sont pas les mêmes. Les occupants et les colonisateurs veulent de nouvelles possibilités pour avancer à travers la consolidation et le renforcement du statu quo ce qui leur permet de s’étendre encore plus. Nous, le peuple colonisé et occupé, voulons l’arrêt et effectivement invertir ce processus d’injustice. Nous, les Palestiniens et Palestiniennes, voulons retourner dans nos maisons et sur nos terres et vivre pacifiquement comme nous l’avons fait depuis des millénaires. Nous insistons sur le retour et l’autodétermination. Nous insistons sur le fait que le pays doit demeurer multi-éthnique, multi-religieux et multi-culturel. Ce n’est pas un conflit de frontière, ni une dispute à propos du contrôle illégal de sites religieux par Israël. A l’image de la lutte en Afrique du Sud sous l’apartheid, c’est une lutte qui oppose deux visions de la région: l’une est une vision de racisme et d’apartheid, l’autre est une vision de justice et d’égalité.

Des actes sporadiques de résistance populaire héroïque ne suffisent pas à faire se rejoindre la paix et la justice. La coordination et l’action jointes doivent se réaliser. Ce qui l’en empêche est un système développés par les occupants et accepté par certains parmi le peuple occupé. Le bénéfice personnel économique maintient le statu quo.

Ce qui est réalisé avec le soutien de l’Autorité palestinienne (AP) n’est rien de moins que de permettre à cette occupation d’être la plus profitable de l’histoire (plusieurs milliards de dollars coulent chaque année vers les coffres israéliens grâce à l’occupation). Le «business» entre Israéliens et Palestiniens est réalisé par exemple dans la zone C [7].

Voici le plan économique de Netanyahou et des autres. Celles et ceux qui peuvent penser perturber le statu quo sont recherchés et punis. La plupart des Palestiniens d’excellents diagnosticiens et l’ont bien compris. Mais je crois que beaucoup n’ont pas encore commencé à articuler les solutions ou les idées pour nous sortir de cette ornière dans laquelle le processus d’Oslo (qui a réellement débuté avec le programme en 10 points en 1974) nous a plongé. Cela ne va pas être simple et demande des sacrifices. Mais les personnes qui ont perdu leurs illusions et qui pensent qu’ils ont un salaire ou un emploi et qu’ils pensent qu’il ne vaut mieux pas faire tanguer la barque devrait y réfléchir à deux fois. Elles devraient penser à la façon dont leurs enfants et leurs petits-enfants vivront sous un système de racisme et d’oppression. Cela vaut autant pour les Israéliens et les Israéliennes que pour les Palestiniens et les Palestiniennes.

La campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) nous donne espoir. Shimon Peres [président et à diverses reprises Premier ministre, travailliste historique qui a rejoint Kadima en 2005], l’architecte de l’arsenal d’armes de destruction massives en Israël et un criminel de guerre a un jour expliqué: «Dans le but d’exporter, vous avez besoin de biens de consommation mais aussi de bonnes relations… [Si] l’image d’Israël empire, le pays va commencer à subir des boycotts. Il y a déjà un boycott artistique contre nous et des signes d’un boycott financier non déclaré qui commencent à émerger.»

Des figures internationales qui ont œuvré contre l’apartheid en Afrique du Sud ont soutenu de manière convaincante des raisons pour lesquelles ceci peut aider dans l’Israël de l’apartheid [8]. Mais BDS est un simple outil et certainement pas suffisant pour réaliser le changement requis. Il y a besoin d’un programme structuré venant du peuple qui comprend une articulation entre une vision d’avenir et des buts concrets. Dans mon livre, Partageons la Terre de Canaan, publié en 2004 [Sharing the Land of Canaan, Pluto Press], j’ai soutenu précisément un tel programme pour sortir d’un Etat d’apartheid et atteindre un Etat pour tous ses citoyens. Ces notions ont convaincu largement les intellectuels et les militants de divers horizons politiques et religieux. Pour arriver à cette vision, nous avons besoin d’organisation.

L’organisation demande une direction visionnaire issue organiquement d’une population qui se soulève et mûrit. Nous ne devrions pas nous empêcher de pousser nos dirigeants existants et s’ils ne veulent pas bouger alors créer une direction alternative. Toutes les factions ont des directions en panne d’idées et vieillissantes et toutes les factions ont des individus plus jeunes, énergiques et dévoués (mais marginalisés). Clairement, le statu quo est mortifère pour nous et ne peut pas durer. Nous savons de par l’histoire que le peuple va se soulever et exiger le changement.

Est il temps pour les voix éparpillées de se retrouver ensemble dans un tonnerre d’indignation qu’on ne peut ignorer? Pouvons nous organiser des rencontres et discuter publiquement du chemin à suivre? Alors que de nombreuses personnes ont débattu par exemple de l’échec de «la solution à deux Etats» et de certains projets articulés ayant trait au futur, nous avons besoin de plus que cela. Pouvons-nous, en tant que peuple de la région de 1948, en Cisjordanie et en exil, créer les mécanismes et les structures qui nous emmènent où nous décidons d’aller? Pouvons nous convaincre le monde et même les Israéliens et les Israéliennes que nous voulons sérieusement travailler pour un avenir de paix, de justice et de prospérité pour chacun et chacune? Les voix du négativisme ne doivent pas dominer dans cette étape critique. Cette conversation doit être ouverte à tout le monde de bonne volonté venant de toutes les factions et des indépendants.

Bien que cela doive s’initier entre Palestiniens et Palestiniennes, nous devons ensuite impliquer nos soutiens de confiance du monde entier. Nous avons en effet les ressources: financières, intellectuelles, émotionnelles et physiques. Que les personnes douées pour l’organisation organisent, que celles compétentes dans le travail des médias fassent le travail des médias. Que celles et ceux qui sont doués pour les réseaux sociaux fassent cela. Que les gens doués pour la musique écrivent des chansons pour la révolution. Imaginons si nous pouvons avoir même 5% ou même 1% des Palestiniens autour du monde comme participants dans un effort organisé. Le changement qui pourrait advenir peut être monumental.

Aujourd’hui, le monde respecte celles et ceux qui se respectent eux-mêmes et qui luttent pour leurs droits. Nous n’avons pas à avoir honte en tant que Palestiniens et que Palestiniennes, même si 7 millions d’entre nous sont des réfugiés ou des personnes déplacées. Nous pouvons être très fiers de notre histoire [9]. Nous ne pouvons pas baisser les bras maintenant que la crise de la Palestine a pesé sur la conscience du monde et alors que le «printemps arabe» est en mesure de changer toute la réalité géopolitique du Moyen-Orient.

Même si nous échouons et n’atteignons pas nos objectifs cette fois, l’esprit positif qui en résulterait enrichirait nos vies. Cela débriderait la créativité et l’énergie que nous savons posséder. Le changement peut et doit advenir car notre lutte est existentielle pour 11,5 millions de Palestiniens dans le monde et pour nos enfants et petits-enfants nés et à naître. Chacun et chacune d’entre nous a un rôle à jouer et a les aptitudes et d’autres ressources pour contribuer. Même si nous commençons doucement et à un petit nombre, cela va grandir, car nous n’avons pas d’autre choix. Mettons-nous y tout de suite. (Traduction A l’Encontre)

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[1] lien en anglais: http://www.alhaq.org/documentation/weekly-focuses/569-palestinian-prisoners-near-death

[2] Ramzy Baroud – Israël complote un jeu de la fin (en anglais) http://www.foreignpolicyjournal.com/2012/05/03/illegal-settlements-bonanza-israel-plots-an-endgame/

[3] Jeff Halper émet l’hypothèse qu’Israël pourrait annexer la zone C avec l’accord de l’autorité palestinienne (en anglais) http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/04/2012428124445821996.html

[4] Susan Abulhawa répond à Jeff Halper (en anglais) sur le site http://palestinechronicle.com/

[5] Lettre de Ben Gourion à son fils, envoyée le 5 octobre 1937. La traduction (en anglais) est ici : http://www.palestine-studies.org/files/B-G%20Letter%20translation.pdf

[6] Les accords d’Oslo ont constitué un excellent outil d’Israël pour consolider sa position et ont permis le «contrôle des civils» par Israël, en violation avec les conventions de Genève, dans plus de 60% de la zone C de la Cisjordanie. Au cours de négociations ultérieures, une fuite a permis de savoir combien de personnes comme Saeb Erekat voulaient continuer à remettre ces zones à Israël. Voir le lien suivant (en anglais): http://www.aljazeera.com/palestinepapers/

[7] La zone C est une zone de la Cisjordanie définie par les accords d’Oslo. Elle est contrôlée et administrée par Israël. D’après wikipedia (en anglais): en.wikipedia.org/wiki/West_Bank

[8] Desmond Tutu, sur le besoin de désinvestir contre l’apartheid d’Israël (lien en anglais) : http://www.tampabay.com/opinion/columns/justice-requires-action-to-stop-subjugation-of-palestinians/1227722

[9] Résistance populaire en Palestine: une histoire d’espoir et d’ «empowerment» (lien en anglais) : http://www.qumsiyeh.org/popularresistanceinpalestine/

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Mazin Qumsiyeh enseigne et fait de la recherche dans trois universités en Palestine : Bethléem, Birzeit et Al-Quds. Son dernier livre, publié chez Pluto Press, Londres, en 2011, s’initule : Popular Resistance in Palestine: A History of Hope and Empowerment.

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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