samedi
23
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Françoise Clément, Marie Duboc et Omar El Shafei

Au moment où nous publions cette analyse fort utile des ressorts sociaux qui ont conduit à la chute du dictateur Moubarak, le processus révolutionnaire en Egypte fait face à des défis importants, comme nous l’avons déjà souligné dans divers articles.

La Conseil suprême des forces armées (CSFA), avec l’appui des Frères musulmans et d’auto-proclamés libéraux, renforce sa politique autoritaire. Il limite la possibilité d’établir des partis reconnus; il mène une campagne, avec l’appui des médias, contre les mobilisations sociales qui traduisent des exigences élémentaires; il écarte les revendications portant sur la nécessité d’une nouvelle constitution démocratique largement débattue; il fait arrêter des militants et criminalise les grèves. Pour cela, il invoque les articles 86 et 88 du Code pénal qui interdisent toute grève qui «pénalise la production». Diverses actions sont engagées dans plusieurs gouvernorats contre des grévistes ou des paysans occupant des terres. Le salaire minimum annoncé par le CSFA est largement insuffisant.

L’alliance entre les patrons de l’économie, la junte militaire – avec l’appui des Etats-Unis et des principaux pays européens, et des institutions financières internationales – s’opposent frontalement ou au travers de diverses manœuvres à la dynamique sociale issue de la révolution. Cette dernière n’est pas interrompue. Mais la conscience d’être entré dans une nouvelle étape se renforcera si les multiples initiatives sociales entrent plus étroitement et largement en syntonie avec des forces politiques et syndicales qui traduisent leur contenu de classe effectif. (Rédaction)

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Quel a été l’impact du mouvement syndical sur la révolution égyptienne? Un nouveau chemin a été tracé depuis le milieu des années 2000, qui, entre répression, allégeance et aspirations au respect des droits des travailleurs, amène à penser la convergence des luttes de février 2011. Souvent négligés dans les analyses, la naissance de syndicats indépendants et leur appel à la grève générale ont été des pivots des mouvements sociaux, à la source des mobilisations massives et inédites récentes.

La révolution égyptienne de l’hiver 2011 a donné lieu à des interprétations diverses et contradictoires, selon les caractéristiques retenues par les analystes: l’éruption spontanée d’un pouvoir populaire comme en Tunisie, évoquée par la marée humaine sur la place Tahrir; «la révolution d’Internet», liée au rôle de Facebook et des réseaux sociaux dans l’appel à la manifestation du 25 janvier; un coup d’Etat militaire, du fait de la place éminente du Conseil suprême des Forces armées dans l’après-Moubarak ; un processus révolutionnaire mû par la lutte de classes, attesté par la multiplication des grèves ; la stratégie d’arrivée au pouvoir des organisations à référent religieux, révélée par la participation pragmatique des Frères musulmans; les faux pas du pouvoir, qui a traité les manifestants avec violence ou mépris, sous-estimant l’étendue de l’hostilité à son égard, etc. Nous nous intéresserons ici à la dynamique des grèves des travailleurs, à leur rôle dans la chute de Moubarak et à l’enjeu de la question syndicale dans la transition démocratique en Egypte.

La révolution commencée par la manifestation du 25 janvier a été précédée de mouvements de contestation qui ont touché tous les pans de la société égyptienne. D’une part, les grèves ouvrières, sans précédent entre 2006 et 2010, ont souligné l’acuité de la question sociale et l’échec des politiques économiques du régime. Les grèves ont également favorisé le renouveau de l’opposition syndicale et contribué à la formation dans certains secteurs de syndicats indépendants actifs dans les différentes mobiliations. Le développement de médias privés et d’Internet a par ailleurs donné une visibilité au mouvement de contestation sociale. Plus largement, la création de blogs dénonçant la corruption et la politique sécuritaire du gouvernement a constitué un espace de contestation qui a parfois été utilisé pour diffuser des appels à des mobilisations comme ce fut le cas lors du 6 avril 2008. De même, la mobilisation sur Facebook en réaction à l’assassinat, sous la torture, du blogueur Khaled Said, en juillet 2010, a touché des milliers de jeunes dans toute l’Egypte. Enfin, l’attentat meurtrier contre l’Eglise des deux Saints à Alexandrie la nuit du 31 décembre 2010 a fait descendre pour la première fois des milliers de coptes dans la rue. Il a aussi suscité un mouvement de solidarité et un appel contre les discriminations religieuses sans précédents. Après avoir montré son désengagement sur la question sociale, le régime apparaissait, par cet attentat, également incapable de protéger l’intégrité physique des personnes et l’unité du pays. La personne du Président Moubarak, accusé par l’opposition de ne se soucier que de transmettre son pouvoir et sa richesse à son fils Gamal, cristallisa sur lui les frustrations des Egyptiens. Le départ du Président Ben Ali, en Tunsie, transforma leur perception quant aux possibilités de changement dans leur propre pays.

Si la baisse du pouvoir d’achat et le chômage sont reconnus par les analystes comme un motif important de la contestation montante du régime par les Egyptiens, la participation des mouvements sociaux, comme composante politique active dans la révolution, a été, jusqu’à présent, peu soulignée [1]. Or, l’intervention de l’opposition syndicale et des mouvements sociaux ont probablement joué un rôle décisif dans la décision de l’armée de destituer le Président Moubarak. En effet alors que l’arme assumait, de fait, la direction politique, le Président Moubarak annonça, le 1er février, sa décision de rester en poste jusqu’en septembre. Entre le 4 et le 11 février, un demi-million de salariés entrèrent en grève et le nombre de manifestants doubla de 4 à 8 millions. Une «Fédération des syndicats indépendants» (Egyptian Independant Trade Union Federation, EITUF), inconnue hors du cercle des syndicalistes d’opposition et née officiellement le 30 janvier «Place Tahrir»[2], appela les salariés à la grève et à manifester le 8 février pour leurs revendications (salaire et retraites minimum, indemnité chômage, assurance-maladie universelle) et la chute de Moubarak [3]. Le 11 février, au matin de la manifestation la plus massive que l’Egypte ait connue dans son histoire, le Conseil suprême des forces armées destitua le Président Moubarak. Immédiatement après, le Conseil militaire interdit les grèves, mais reçu l’opposition syndicale [4] et accepta le 7 mars de nommer son candidat au ministère du travail. Enfin, le 23 mars, le gouvernement approuva un projet de loi criminalisant l’arrêt de travail et son incitation.

Ces positions contradictoires, propres aux processus de changement, nous conduisent à nous interroger sur les origines, les mécanismes et les implications, du rôle des mobilisations salariales et de l’opposition syndicale dans le changement politique et social en Egypte depuis le 25 janvier. Nous rappellerons, d’abord, comment l’opposition syndicale a émergé, au cours des mobilisations sociales qui ont précédé la révolution. Nous chercherons, ensuite, à analyser le rôle de la mobilisation des salariés, dans le déroulement des manifestations et le remplacement du régime de Moubarak, par un gouvernement provisoire dirigé par l’armée. Nous verrons, enfin, comment la direction militaire a pris ce rôle en considération, puis nous nous interrogerons sur les implications du projet de loi criminalisant les grèves.

La montée du mouvement ouvrier et l’émergence de l’opposition syndicale depuis 2004

L’annonce le 30 janvier 2011 de la création d’une fédération de syndicats indépendants est un des aboutissements de la reconstruction d’un syndicalisme revendicatif entamée après 1967 [5]. Après diverses tentatives pour contrer la libéralisation économique dans le cadre du syndicat unique et de coordinations informelles, l’opposition syndicale a joué, depuis 2004, un rôle moteur dans la contestation sociale. Elle s’est appuyée sur le développement des grèves, après la nomination, en juillet 2004, d’un gouvernement «d’entrepreneurs», dirigé par Ahmed Nazif et chargé d’accélérer les privatisations. Dans un contexte de forte croissance économique, près de deux millions de salariés égyptiens cessèrent le travail entre 2004 et 2010, réclamant des hausses de salaires et l’embauche des employés précaires. Ces grèves, qui avaient disparu pendant une décennie d’ajustement structurel, de chômage technique, de privatisations, et de suppression de la moitié des postes des entreprises d’Etat, ont constitué une composante majeure de la remise en cause du régime de Moubarak depuis 2004 [6].

Pourtant, les ouvriers du secteur public, mobilisés par leurs syndicats indépendants jusqu’en 1959, puis unifiés par Nasser dans la Fédération égyptienne indépendante des syndicats (ETUF), constituaient, depuis les élections de 1957, la base de l’électorat urbain du régime [7]. Si la gauche communiste dirigeait les grèves depuis 1967, c’était, excepté quelques opposants élus à l’ETUF ou au Parlement, le Parti national démocratique (PND) qui engrangeait les voix ouvrières à toutes les élections. Aux présidentielles et législatives de 2005, comme aux élections syndicales de 2006, les ouvriers avaient encore plébiscité les candidats du pouvoir, contre l’engagement d’une amélioration des conditions de travail et du paiement de primes. Après les élections, le Premier ministre Nazif démentit les promesses du PND et de l’ETUF, poussant un demi-million de salariés des entreprises publiques à entrer en grève [8]. A sont tour, l’alignement de l’ETUF sur le gouvernement conduisit les employés à contester les sections syndicales élues un mois plus tôt, puis à revendiquer dans certaines usines la création de syndicats indépendants du régime.

Longtemps refusée par la majorité de l’opposition de gauche dans l’ETUF, l’idée de syndicats indépendants avait fait son chemin depuis 2006. Dirigé par Kamal Abou Eita, ancien élu à l’ETUF et co-fondateur du parti de gauche Al-Karama, le syndicat indépendant des collecteurs d’impôts fonciers (The Real Estate Tax Authority Union – RETA), fut reconnu en avril 2009, lors de la présence d’une délégation de l’Organisation internationale du travail (OIT) en Egypte, et après deux ans de mobilisation et de procédures juridiques [9]. Les anciens syndicalistes de gauche, arrivés à l’âge de la retraite, avaient également déclaré en avril 2009 qu’ils fondaient un syndicat de retraités, indépendant de la fédération officielle [10]. Depuis, les techniciens des services de santé, ainsi que les enseignants avaient aussi créé leurs syndicats indépendants, en décembre 2010, le Syndicat égyptien des techniciens de la santé (EHTS)[11] et le Syndicat des enseignants indépendants (ITS)[12]. Ces deux syndicats virent le jour suite aux mobilisations contre les réformes des statuts des personnels de santé et de l’éducation nationale en 2007, alors que l’ETUF s’opposait  leurs revendications.

Contestation sociale à Mahalla al-Kubra et tentative de mobilisation nationale: 2006-2008

Les mobilisations de l’entreprise publique «filature et tissage d’Egypt » (Misr li-l-ghazl wa al-nasij), située au cœur du bassin textiel et cotonnier du Delta, ont rythmé, depuis sa création dans les années 1920, l’histoire sociale de l’Egypte. Depuis décembre 2006, ses 22’000 employés étaient considérés comme le centre de gravité de la contestation sociale. A Mahalla comme dans le reste du pays, les grèves étaient organisées indépendamment de l’ETUF, dont le rôle consistait à contrôler les velléités de protestation des ouvriers, plutôt que de défendre leurs intérêts. Marquées par une fraude massive, les élections syndicales de novembre 2006 exacerbèrent le sentiment de défiance à l’égard des institutions syndicales jugées incompétentes et corrompues, alors que la main-d’œuvre était confrontée à une précarisation croissante [13]. En usurpant le vote des ouvriers, la fraude contribua à fermer les maigres canaux d’expression de représentation dont pouvaient disposer les ouvriers. Elle incita ainsi les candidats déchus à recourir à d’autres modes d’engagement, face aux revendications matérielles des employés. A Mahalla, la majorité des dirigeants ouvriers étaient des candidats évincés des élections syndicales et contrairement aux grèves antérieures, ils n’étaient pas membres de partis politiques. Si la fraude électorale n’avait pas déclenché les grèves, sa conjonction avec le non-paiement de primes avait favorisé la mobilisation. Dans le même temps, l’inflation avait été multipliée par cinq, de 2,9% à 16,5% entre 2000 et 2004, ce qui avait fortement réduit le pouvoir d’achat [14]. Enfin, l’autorisation, par le nouveau code du travail de 2008 (loi 12), de licencier les employés avait renforcé leurs craintes de la précarité [15]. La grève collective de décembre 2006 avait permis aux ouvriers de Mahalla d’obtenir le paiement d’une prime équivalente à 45 jours de travail. En septembre 2007, l’usine fut de nouveau en grève pendant une semaine, pour demander le respect des engagements, pris par le gouvernement pendant la grève de 2006. L’arrestation des dirigeants ouvriers, la participation des femmes à l’occupation et l’organisation de la grève pendant le jeûne musulman avaient contribué à la médiatisation de la grève de septembre 2007 et à renforcer l’image militante de l’usine [16].

L’appel à une grève générale le 6 avril 2008 constitua l’autre temps fort de la contestation sociale, au cours de laquelle Mahalla fit de nouveau figure de moteur de la mobilisation. En s’appuyant sur les revendications des ouvriers de l’usine, plusieurs partis et groupes d’opposition appelèrent à l’organisation d’une grève générale à travers l’Egypte, sous le slogan «le 6 avril, jour de colère» diffusé dans la presse et sur Internet [17]. Le 6 avril 2008 inaugura d’ailleurs le début de plusieurs tentatives de mobilisation via les technologies Internet. Face à la répression et aux divisions entre dirigeants ouvriers, la grève n’eut pas lieu dans l’usine de Mahalla, pas plus que dans le reste du pays. Cependant, une manifestation regroupant des habitants et ouvriers de Mahalla se forma sur la place al-Shoun au centre de la ville, contre la hausse des prix du pain depuis le début 2008. La protestation fut violemment réprimée par les forces de police, tandis que des hommes de main (baltagia), recrutés par la police pour intimider les manifestants, la firent dégénérer en affrontement violent entre manifestants et policiers. Les émeutes se prolongèrent le 7 avril au cours desquelles les manifestants déchirèrent des affiches représentant Hosni Moubarak. Par cet acte, ils attaquaient directement la personne du chef de l’Etat et montraient symboliquement que les 6 et 7 avril avaient bien été un «jour de colère» contre le gouvernement dans la ville de Mahalla. Deux personnes furent tuées par balles par la police dont un adolescent de 15 ans qui observait la scène depuis le balcon de son domicile. Plus de 300 personnes furent arrêtées dont trois ouvriers de l’usine. Entre grèves, répressions et émeutes, l’usine Misr li-l-ghazl wa al-nasij et la ville de Mahalla soulignent que l’autoritarisme du régime et les effets de la précarisation sociale ont été des facteurs de mobilisation et de contestation ces dernières années en Egypte. Ces mobilisations ont également été soumises aux logiques de répression et de marginalisation des forces politiques, lesquelles furent incapables de fédérer les différentes formes de contestation en un mouvement national le 6 avril 2008. L’organisation de la contestation en dehors du cadre syndical et partisan met en évidence le renouvellement des modes de mobilisation dans les milieux ouvriers comme dans le reste des mouvements sociaux égyptiens. Dans un contexte de crise économique et alimentaire dont l’augmentation du prix du pain avait souligné l’acuité, la mobilisation s’est propagée à des pans plus larges de la population de Mahalla. Jeunes chômeurs, femmes et enfants ont pris part aux émeutes les 6 et 7 avril 2008. Cependant, ces événements ont également souligné que la mobilisation était enracinée dans le contexte local, l’ampleur de la protestation n’ayant pas eu de résonances dans d’autres villes ou même dans la région du Delta.

Les grèves dans la révolution du 25 janvier 2011

Caractérisés jusqu’alors par leur nature atomisée et localisée, les différents mouvements de contestation, qui ont émergé ces dernières années, se coordonnent, en janvier 2011, dans une vague de contestation nationale, qui conduira au départ d’Hosni Moubarak, quelques semaines plus tard. Cette mobilisation ne prend pas sa source dans le milieu ouvrier, mais rassemble tous les secteurs de la société égyptienne. Dès juillet 2010, l’assassinat sous la torture du jeune militant du 6 avril Khaled Saïd avait mobilisé des milliers de personnes sur Facebook. L’attentat contre l’église des deux Saints à Alexandrie le 31 décembre avait fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de coptes contre le régime. Le meurtre par la police du jeune salafiste Mohamed Bilal, dans l’enquête qui a suivi, a rallié les islamistes apolitiques à la contestation. L’appel des membres du groupe Facebook «Nous sommes tous Khaled Saïd» à manifester le 25 janvier «contre le régime», relayé par le bouche à oreilles, est parvenu à rassembler des dizaines de milliers de personnes quel que soit leur âge, appartenance sociale, confession ou sensibilités politiques. Les jours suivants, ces mêmes manifestants ont affronté les forces de police. Des sidérurgistes de Suez, où la répression avait été particulièrement violente depuis le 25 janvier, annoncèrent le 29 qu’ils seraient en grève «jusqu’à la chute du régime».

Pour les syndicalistes de l’opposition, l’ampleur de la mobilisation du 25 janvier, et des jours qui suivirent, permit de promouvoir leurs revendications en faveur des libertés syndicales. En effet, le 30 janvier, ils annoncèrent la création d’une fédération de syndicats indépendants regroupant quatre syndicats [18]. Ils appelèrent également à une grève générale, mais leur appel ne fut pas repris par les salariés, ces derniers étant occupés à restaurer la sécurité. En effet, face à la disparition de la police depuis le 28 janvier et les actes de vandalisme qui ont suivi, les habitants de chaque quartier organisèrent des comités d’autodéfense. Le gouvernement suspendit l’activité des trains, d’Internet, des banques, des commerces, des entrerprises et des administrations, pour tenter de mettre un terme aux manifestations.

La stratégie du régime consista également à lancer des attaques contre les manifestants au Caire et à Alexandrie. Le 2 février, des députés du PND et les services de police organisèrent en fin de matinée une manifestation de soutien à Moubarak à travers le Caire. Composée de policiers en civil, de membres et clients du PND et de Bédouins, montés à cheval et à dos de chameau, elle convergea sur la place Tahrir où l’armée les laissa pénétrer et attaquer les manifestants à coups de cravaches, sabres, couteaux et barres de fer. Repoussés hors de la place, après des combats qui laissèrent des centaines de blessés parmi les manifestants, ils revinrent faire le siège de la place l’après-midi puis dans la nuit. Les Frères musulmans envoyèrent quelques milliers de militants qui doublèrent, avant le couvre-feu, le nombre de manifestants sur la place. Toute la nuit ces derniers affrontèrent, derrière des barricades qui obstruèrent les différentes entrées de la place, les attaques des partisans de Moubarak, à coup de morceaux de pavés en ciment des trottoirs et de cocktails Molotov. Une dizaine de manifestants fut tuée par les balles de tireurs postés aux alentours de la place. Le Premier ministre Ahmed Chafik, nommé le 31 janvier 2011, après la disparition des forces de police, promit le retour à la normale avec la réouverture des banques, des administrations et des commerces, la mise en service des transports. De fait, la présence sur la place Tahrir diminua les jours suivants, et plusieurs analystes, dont ceux qui soutenaient la mobilisation, craignirent son essoufflement [19].

C’est dans ce contexte que les syndicalistes indépendants appelèrent à une manifestation le 8 février qu’ils nommèrent «le jour des travailleurs égyptiens» [20]. Selon le Centre égyptien des droits sociaux et économiques, le mouvement de grève s’étendit à 300’000 salariés le 9 février [21]. De nombreux secteurs participèrent à ce mouvement: chemins de fer, bus, canal de Suez, télécommunications, textile, électricité, extraction pétrolière, chantiers navals, sidérurgie [22]. Au-delà des revendications sectorielles (salaire minimum et indemnisation du chômage, embauche des salariés temporaires, amélioration des soins médicaux, démission des cadres corrompus, etc.), de nombreux grévistes exprimèrent aussi le soutien à la révolution et demandèrent la chute du régime. Le Conseil suprême des Forces armées se réunit au soir du jeudi 10 février et fit annoncer par le vice-président de la République, Soliman Omar Soliman, la démission de Moubarak le lendemain matin. Les manifestations massives, prévues le vendredi 11 après la sortie des mosquées, se transformèrent en une immense célébration de la victoire et de «l’Union entre le peuple et l’armée».

L’enjeu syndical de la transition démocratique: vers un affrontement entre le pouvoir et les ouvriers?

Encouragé par la chute de Moubarak, le mouvement de grève s’amplifia dans les jours qui suivirent le 11 février. Outre les hausses de salaires et les embauches, il revendiqua la liberté syndicale, le limogeage des cadres supérieurs corrompus dans les entreprises publiques, et la dissolution des institutions non démocratiques du régime, ouvrant ainsi la porte à une véritable émancipation politique et sociale en Egypte [23]. En réponse, le Conseil suprême des Forces armées ordonna, sans grande efficacité, l’arrêt des grèves et les médias du régime accusèrent les grévistes de «contre-révolution» [24]. La direction de l’ETUF avait condamné les manifestations, puis les grèves en annonçant le 27 janvier, au troisièment jour du soulèvement populaire, «qu’elle ferait tout son possible» pour contenir toute protestation des travailleurs [25]. Cette déclaration provoqua les membres de la Fédération indépendante des syndicats d’Egypte qui annoncèrent le 30 janvier la création de leur comité constituant. Regroupant quatre syndicats issus des luttes des dernières années (collecteurs d’impôts fonciers, retraités, techniciens des services de santé et enseignants), ainsi que de nombreux leaders ouvriers indépendants, cet organe aspirait à constituer une alternative militante et démocratique à l’ETUF. Pour ses militants, le mouvement de grève devait jouer un rôle décisif dans le processus révolutionnaire qu’ils considéraient comme le moment de promouvoir un programme de protection sociale destiné à renforcer la démocratie et la croissance sur des bases sociales. Ils virent dans les formes d’auto-organisation, plus ou moins formelles, créées dans les grèves, autant des outils de luttes sociales que de démocratisation. La Fédération indépendante des syndicats d’Egypte annonça son programme économique le 2 mars, lors de son premier congrès. Des salariés, mobilisés dans des collectifs de grèves au cours des mois et des années précédents, annoncent leur intention de créer des syndicats indépendants et de rejoindre la Fédération : ceux de Mahalla Textiel Company, de la Public Transport Authority [26], des Postes, du Helwan Iron and Steel Complex, et ceux de l’usine d’aluminium de Naga’ Hamadi; ainsi que des salariés des entreprises privées des villes industrielles de «Dix de Ramadan» et «Sadat».

La Fédération indépendante réussit, conjointement avec l’ONG Center for Trade Union and Workers Services (CTUWS), à convaincre le Conseil suprême de remplacer le 7 mars dans le gouvernement de Essam Sharaf, le dirigeant de l’ETUF nommé au poste de ministre du Travail le 3 mars dans le dernier gouvernement d’Hamed Shafiq, par Ahmed El Borei, juriste coordinateur u code du travail 2003 [27]. La fédération indépendante et le CTUWS espèrent que ce dernier respectera davantage les droits syndicaux garantis par les conventions internationales que les dirigeants de l’ETUF. De fait, le ministre demande à l’ETUF et à l’EITUF de s’entendre et de faire diminuer les grèves. L’appel de l’opposition syndicale le 14 février à mettre en place un cadre de négociation collective n’a été entendu, ni par le Conseil suprême militaire, ni par le gouvernement de Essam Sharraf.

Plus généralement, le Conseil suprême militaire a ignoré les revendications salariales et syndicales des grévistes [28]. La position de l’armée, relayée par les médias officiels, consista à accuser les grévistes d’entraver le processus démocratique et de menacer les intérêts de la révolution. Les grévistes furent assimilés aux fauteurs de troubles confessionnels ou aux policiers refusant l’épuration des forces de sécurité. Plusieurs manifestations de «citoyens» ont exigé le retour au travail de ces grévistes «contre-révolutionnaires». Le Conseil suprême militaire et le gouvernement qui faisaient face à la baisse de la production et des réserves de devises, ne concevaient de partage plus équitable du revenu qu’après l’augmentation de ce dernier. Après avoir interdit sans succès les arrêts de travail à plusieurs reprises, le Conseil suprême militaire fit adopter, le 23 mars par le gouvernement, un projet de loi condamnant les grèves et occupations de bâtiments publics d’au moins un an d’emprisonnement et d’une amende pouvant aller jusqu’à 500’000 LE [29], soit plus de 35 ans de salaire moyen. Ce projet reprenait l’article 124 du code pénal égyptien, qu’un tribunal avait déclaré en 1986 non conforme à la Convention internationale des droits économiques et sociaux de l’OIT, ratifiée par l’Egypte. Le gouvernement approuva ce projet de loi alors que son ministre du Travail tentait au même moment d’obtenir à Genève la retraite de l’Egypte de la liste de l’OIT des pays ne respectant pas les droits du travail. L’avocat Khaled Ali, directeur du Centre égyptien des droits sociaux et économiques, appelait le lendemain les ministres du Travail et des Finances, en leur qualité d’anciens experts auprès de l’OIT, et le ministre de la Solidarité, membre du parti de gauche le Rassemblement (Tagammu’) à démissionner. Le 26 mars, le projet de loi est condamné par une coalition de syndicats et associations: la Fédération et trois syndicats nés sous la révolution (General Trade Union of workers in public transport [30], Workers Union of Labor and Immigration authorities in Giza and 6th of October, General Union for the staff of information centers), des coordinations syndicales informelles (Egyptian Committe for the protection of labor rights, Ma’an campagaing for trade union freedoms, Coordinating Comittee of the rights and freedoms of workers and union, Solidarity group), des coordinations informelles, centres et ONG de défense des droits (National Committee for Defending Prisoners of consceicne ande freedom of expression , Hisham Mubarak Law Center for Law, The Egyptian Center for Economic and Social Rights, The Egyptian Association for the Advancement of Communitiy Participation, Association for freedom of thought and expression, The Arabic Network for Human Rights Information, Awlad elArd for human rights, New Woman Foundation, Caio Institute for Human Rights Studies, El Nadim Center for treatment and rehabilitation of victims of violence, Egyptian Initiative for Personal Rights, Andalus Institute for Tolerance and combat of violence), des partis et mouvements : Organization of the Revolutionary Socialists, Democratic Labour Party (en création), Social renewal current, Afaq Ishtrakia Center, Egyptian Communist party, The Egyptian Social Democratic party (en création) [31]. Ces organisations appellent avec d’autres à une manifestation de protestation contre le projet de loi le 27 mars [32].

Conclusions

Depuis le début des années 2000, contestation politique et mobilisations salariales ont dénoncé la politique économique du régime. La contestation sociale a permis à des syndicats indépendants de voir le jour avant le 25 janvier 2011 dans quatre secteurs (impôts fonciers, santé, enseignement et retraités) et de se constituer en une fédération. Par ailleurs, discréditées, les sections syndicales de l’ETUF ont été remises en question dans plusieurs entreprises. Ces deux phénomènes ont joué un rôle important, bien que peu visible, dans le déclenchement du mouvement du 25 janvier et de son aboutissement à la destitution du Président Moubarak. La révolution a été l’occasion pour les salariés de réclamer des hausses de salaires et des embauches. Elle a permis à l’opposition syndicale de constituer une Fédération indépendante et de rendre public son programme de justice économique et sociale ainsi que le principe de la négociation collective. Au demeurant, elle a aussi favorisé la nomination d’un ministre du travail extérieur au syndicat d’Etat. Les salariés ont poursuivi leurs grèves au-delà du 11 février pour faire entendre leurs revendications salariales. Dans certaines usines comme la filature de Mahalla al-Kubra, les ouvriers ont déclaré vouloir rejoindre la fédération indépendante. Mais le Conseil suprême militaire et le gouvernement désigné le 7 mars, qui voulaient en priorité sortir de la récession, ont jusqu’à présent refusé d’accéder aux revendications salariales, y compris par la négociation collective. Ils ont imposé au contraire une loi criminalisant les grèves, alors que le ministre du travail cherchait à faire sortir l’Egypte de la liste des pays violant les conventions de l’OIT. Dans ce contexte marqué par le recul des libertés syndicales, la capacité du mouvement syndical indépendant émergeant à consolider son organisation et à se développer dans d’autres secteurs sera cruciale pour défendre les intérêts économiques et sociaux des salariés pour lesquels une part non négligeable d’Egyptiens se sont mobilisés pour faire tomber le Président Moubarak.

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[1] S. Ben Nefissa, «Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’Etat et la société en Egypte», Egypte : l’éclipse, Confluences Méditerranée n°175, 2010.

[2] After 50-year hiatus, Egypt’s first independent labor union is born http://www.almasryalyoum.com/en/node/337515

[3] The Day for Egyptian Workers http://www.ctuws.com/?item=714

[4] «Une délégation de la confédération des syndicats indépendants s’adresse au conseil suprême des armées» http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=913. «Un représentant du CTUWS rencontre le conseil suprême des forces armées avec la délégation de l’union des jeunes de la révolution» http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=827

[5] J. Beinin, The struggle for worker rights in Egypt. Justice for all. Washington, Solidarity Center, 2010.

[6] J. Beinin, «Workers struggles under « socialisme »and neoliberalism» dans Egypt the Moment of Change, R. El Mahdi et P. Marflet (dir.), Zedbooks, Londres, 2009.

[7] Sur la relation entre syndicat et Etat voir O. El Shafei, Workers, Trade Unions and the State in Egypt, 1984-1989, American University in Cairo Press, Le Caire, 1995 ; J. Beinin et Z. Lockman, Workers on the Nile: Nationalism, Communism, Islam and the Egyptian Working Class, 1882-1954, I. P. Tauris and Co.Ltd, 1988, chapitre XIII.

[8] F. Clément, «Workers’ protests under economic liberalization in Egypt», in N. S. Hopkins (dir.), Political and Social Protest in Egypt, Cairo Papers in Social Science, Le Caire, 2009, p. 100-116.

[9] Cf. l’interview de son président http://www.ituc-csi.org/spotlight-interview-with-kamal.html

[10] Cf. les interviews de son président:  http://www.youm7.com/News.asp?NewsID=80484& et d’un retraité: http://gulfnews.com/news/region/egypt/treat-pensioners-on-same-footing-as-public-employees-egyptian-union-1.139161

[11] http://she2i2.blogspot.com/2010/12/egypts-second-independent-trade-union.html

[12] http://www.almasryalyoum.com/en/node/57696

[13] Françoise Clément, «Elections ouvrières: entre fraudes et chasse aux « Frères masqués »», Chronique 2006, éd. Enrique Klaus et Chaymaa Hassabo (Le Caire: Cedej, 2007, pp. 59-86).

[14] CAPMAS, Labor Force Sample Survey, 2010.

[15] Sur le lien entre politiques économiques et mobilisations à Mahalla voir M. Duboc, «La contestation sociale en Egypte depuis 2004: entre précarité et mobilisation locale», Tiers-Monde (à paraître).

[16] Sur la grève de septembre 2007 voir J. Beinin, «The Militancy of Mahalla al-Kubra», Middle East Report Online 244, septembre 2007, http://www.merip.org/mero/mero092907.html.

[17] Ilhamy al-Miraghani, «Ru’ya ‘an lima hadatha fi-6 abril», Centre Hisham Mubarak, Le Caire, 2008.

[18] «The Formation of the Constituent Body of the Egyptian Independent Trade Union Federation», CTUWS, 30 janvier 2011, http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=689 et «Création du Comité constituant de la Fédération indépendante des syndicats d’Egypte», 30 janvier 2011, http://europe-solidaire.org/spip.php?article20092

[19] M. Souad et K. Vay, «Entretien avec Hossam al-Hamalawy», Tout est à nous!, n°89, 10 février 2011.

[20] Le jour des travailleurs égyptiens (Yûm al ‘Umâl al Misryîn) www.ctuws.com/default.aspx?item=713

[21] Egyptian Center for Economic and Social Research (ECESR), Criminalization Of The Right To Strike Is A Step Backward An A Setback For Democracy And Revolution, 2011.

[22] Voir sur ce site: «Les bâtiments du pouvoir bloqués, les grèves et Moubarak écarté», le 10 février 2011.

[23] Sur le détail des conflits et leurs revendications voir http://www.ctuws.com/Default.aspx;

[24] O. El Shafaei, «En réponse aux appels à arrêter les grèves» (Radan ‘Ala Da’awi Waqf al-Idrab), 19 février 2011

[25] Instruction donnée par l’ETUF à ses syndicats le 26 janvier, citée dans «Le CTUWS et la Fédération indépendante refusent de confier le ministère du Travail à tout membre de l’ESTUF» (Dar al khadamât… wa al ittihâd al mustaqal… yarfudûn isnâd wizarat el quwâ al ‘âmila… ilâ ay min a’dâ al ittihâd al’âm…) http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=831

[26] Leur syndicat est créé le 24 mars http://she2i2.blogspot.com/2011/03/public-transport-workers-establish.html

[27] Ahmed el Borei promet que la CIS [Confédération syndicale internationale] et l’OIT reprendront la coopération interrompue sous le régime précédant.

[28] Seule exception notoire : lorsque l’usine de Mahalla al-Kubra, Misr li-l-ghazl wa al-nasij, entra en grève le 17 février, le gouvernement accorda une hausse de salaire aux ouvriers et démit de ses fonctions le directeur de l’entreprise.

[29] Center for Trade Union & Workers services (CTUWS), 2011, Serious Worrying Developments Draft Law Criminalizes the Right to Strike, http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=867

[30] Public Transport Workers Establish Independent Union! http://she2i2.blogspot.com/2011/03/public-transport-workers-establish.html

[31] Criminalization Of The Right To Strike Is A Step Backward And A Setback For Democracy And Revolution.

[32] A Call for Participating Sunday March 27, 2011, at 6 pm, the Egyptian Federation of Independent Trade Unions EFITU stages a sit-in in front of the cabinet’s premise against the new law which criminalizes labour protests and strikes. http://www.ctuws.com/Default.aspx?item=868

 

* Cet article est paru dans le numéro 66 de la revue Mouvement dont le thème de son numéro d’été 2011 porte sur les Printemps arabes. Comprendre les révolutions en marche.

Les auteurs sont respectivement chercheuse associée au Centre d’étude et de documentation économique, juridique et sociale (Cedej) au Caire; Doctorante en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et allocataire de recherche à l’université d’Oxford (St Edmund Hall) et Doctorant en droit international à l’Université Paris VII.

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