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La Brèche

La crise perdure

Publié par Alencontre le 2 - février - 2011

Par Samar Al-Gamal

Les restrictions imposées aux passants s’intensifient, le couvre-feu est prolongé d’un jour à l’autre et les militaires postés autour des chars vérifient les pièces d’identités de ces Egyptiens qui veulent rejoindre la place Tahrir, au centre-ville, aujourd’hui synonyme de la révolte populaire. Place de la libération, ainsi vaut son nom en arabe, Tahrir. Depuis plus d’une semaine, des dizaines de milliers d’Egyptiens y campent appelant au départ du président Moubarak. La chronologie est désormais connue et le chef de l’Etat qui dirige le pays des Pharaons depuis environ 30 ans ressemble plus que jamais à ses ancêtres.

Il refuse d’abdiquer le siège et procède lentement à des mesures qui ne semblent pas capables d’atténuer la colère des jeunes manifestants qui ont pris de court tout le monde, régime et opposition.

Ce n’est qu’à la fin d’une importante «journée de colère» vendredi, après minuit, que Moubarak décide de faire apparition sur la télé publique. Depuis le 25 janvier, opposants et intellectuels l’exhortent à sortir s’adresser aux Egyptiens, mais il opte pour une solution sécuritaire. Au début, c’était au ministère de l’Intérieur de tenter de contenir les manifestants. Les policiers font usage de gaz lacrymogènes, matraques et balles en caoutchouc. Avec l’exacerbation de la situation, c’est l’armée qui vient sécuriser.

Il limoge le gouvernement d’Ahmad Nazif en place depuis 7 ans. A la place, un militaire de carrière. Ahmad Chafiq, un pilote de l’air militaire à l’instar du chef de l’Etat, ministre de l’Aviation civile et l’un des meilleurs amis de Moubarak. Ce dernier renforce la solution sécuritaire et nomme, comme vice-président, le chef des renseignements Omar Soliman, alors qu’il avait toujours refusé de nommer un vice-président. C’est celui que l’on prénomme l’ombre de Moubarak depuis 1995, lorsqu’il a sauvé la vie du président, cible d’une tentative d’attentat à Addis-Abeba.

Le président qui croit aux réformes qu’il a entreprises et dit dans son unique discours pour l’instant qu’il entend «les poursuivre pour le bien-être des citoyens et pour la stabilité de l’Egypte», joue sur le soutien de l’armée. Ce vendredi charnière dans l’histoire moderne du pays, et bien avant son discours, il décide en tant que «gouverneur militaire», d’imposer le couvre-feu et d’appeler les troupes de l’armée à se poster dans les rues. Pour donner une image de fermeté à son régime, Moubarak a visité le centre opérationnel des forces armées, afin de suivre l’évolution de «la maîtrise de la sécurité», les F-16 ont survolé avec leur bruit assourdissant la place Tahrir et peu auparavant, le ministre de la Défense était en visite d’inspection de ses forces dans le coin, devant le bâtiment de la télévision nationale.

En même temps, on multiplie à petits pas les mesures tendant à rassurer. Les forces de la police, disparues la nuit du vendredi meurtrier, ont commencé lundi à faire leur apparition dans les rues.

Malgré ces mesures, la révolte qui a fait au moins 140 morts s’est poursuivie.

Jusqu’à avant le bouclage du journal, le parti au pouvoir, le PND agonisant, avait décidé de dépêcher ses partisans dans des contre-manifestations en soutien au président Moubarak et l’appelant à rester en poste.

Comptant sur le bouche-à-oreille pour diffuser leur appel, Internet restant bloqué et le service de messagerie mobile perturbé, le mouvement de contestation a pourtant lancé un appel à une marche gigantesque ce mardi pour obliger le président Moubarak à partir.

L’opposant Mohamed El Baradei, chargé par l’opposition de former un gouvernement de coalition ou de sauvetage, a lancé un appel pareil en direction du chef de l’Etat. Il estime que les Etats-Unis «perdent leur crédibilité» » en appelant à la démocratisation tout en continuant de soutenir «un dictateur». Les Américains réticents au début et appelant à la stabilité en Egypte ou à des réformes, ont franchi un pas le lundi 31 janvier en demandant «une transition en bon ordre», parce que selon eux, Moubarak «n’avait pas encore fait les efforts nécessaires de démocratisation».

Les Frères alibis

Dans la presse pro-gouvernementale, on évoque un scénario monté par les Américains pour faire chuter Moubarak et à une révolte «islamiste» orchestrée par les Frères musulmans. C’est ce que font propager également les Israéliens. Le journal Haartez proche du cercle du pouvoir israélien affirme que Tel-Aviv a fait parvenir un message secret aux Etats-Unis et aux pays européens leur demandant de soutenir la stabilité du régime du président Moubarak. Dans ce message, les responsables israéliens soulignent qu’il est de «l’intérêt de l’Occident» et de «l’ensemble du Moyen-Orient de maintenir le régime en Egypte».

L’ancien ambassadeur israélien au Caire a encore déclaré sur CNN, que l’Egypte ne doit pas connaître la démocratie car celle-ci ferait mener les Frères musulmans au pouvoir. A cela, les manifestants répondaient «Ni Frères, ni partis» dans leurs slogans. C’est d’ailleurs l’originalité de ce mouvement de contestation. Les protestataires ont dépassé toute cette opposition domptée depuis des décennies par le pouvoir, pour former une nouvelle opposition jeune et surtout «laïque» pour réclamer des réformes réelles.

Une Egypte différente

Les Egyptiens adeptes du lire dans le marc du café ne peuvent pourtant le faire aujourd’hui. Mais sur la place Tahrir et ailleurs, un constat est fait. L’Egypte d’aujourd’hui n’est en aucun cas semblable à celle d’avant le 25 janvier. Des gains sont enregistrés.

Avec en tête: le scénario d’une hérédité du pouvoir au profit du fils du président, Gamal, semble désormais écarté. Hier, le nouveau vice-président Omar Soliman aurait présenté 5 propositions au chef de l’Etat pour calmer les manifestants: la clôture de dossier de Gamal Moubarak et son isolement de la scène politique et de tout poste officiel viennent en premier. La formation d’un gouvernement sans hommes d’affaires, un amendement de la Constitution qui faciliterait les candidatures à la présidentielle, une poursuite judiciaire contre les «négligents» et une abdication de Moubarak de son poste à la tête du PND. Pour l’instant, tous les hommes d’affaires ministres ont été chassés du nouveau gouvernement. Comment Moubarak réagira au reste ? On devrait peut-être attendre encore quelques jours. (1er février 2011)

* Journaliste auprès de Al-Ahram

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