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18
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

La crise du Qatar et l’économie politique du Golfe

Publié par Alencontre le 11 - juillet - 2017

L’émir du Koweït, Cheikh Sabah al-Ahmad al-Djaber al-Sabahva, doit se rendre ce mardi en Arabie saoudite afin de désamorcer une crise diplomatique sans précédent entre le royaume saoudien et le Qatar

Par Adam Hanieh

La décision prise le 5 juin par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), le Bahreïn et l’Egypte de suspendre les liens diplomatiques avec le Qatar a envoyé des ondes de choc à travers le Moyen-Orient [1]. Le blocus qu’il a entraîné a interrompu une grande partie du commerce maritime et terrestre avec le Qatar, faisant craindre que ce petit Etat pourrait devoir affronter des pénuries alimentaires. Les principales lignes aériennes, y compris Emirates, Gulf Air, flydubai et Etihad Airways ont annulé des vols. Les citoyens qataris vivant dans les pays participant au blocus n’ont eu que deux semaines pour rentrer chez eux. Même les immigré·e·s ayant des permis de résidence qataris ont été pris dans la vague d’expulsions.

Les EAU ont interdit toute expression de sympathie pour le Qatar – y compris sur Twitter – et les contrevenants ont été menacés de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 15 ans. Les gouvernements ayant un lien étroit avec l’Arabie saoudite et avec les EAU ont rapidement exprimé leur soutien au blocus, y compris la Chambre libyenne des représentants basée à Tobrouk, le gouvernement du Yémen de Abed Rabbo Mansour Hadi, soutenu par les Saoudiens, ainsi que les Comores, la Mauritanie et les Maldives.

L’offensive contre le Qatar est arrivée après des mois pendant lesquels les médias états-uniens et du Golfe ont publié des articles citant des fonctionnaires d’Etat qui répétaient que le Qatar finançait des groupes islamistes et se rapprochait de l’Iran.

Yousef Al Otaiba, l’ambassadeur des EAU aux Etats-Unis, a joué un rôle important dans cette campagne. Depuis le début des soulèvements arabes de 2011, Otaiba avait sillonné les couloirs du pouvoir de Washington, en alertant sur le fait que ces révoltes populaires menaçaient l’ordre établi de la région et en déclarant que le Qatar soutenait des mouvements et des individus hostiles à la fois à l’Arabie saoudite et aux EAU.

D’anciens fonctionnaires du gouvernement et des think tanks états-uniens – et en particulier la Israel Foundation for the Defense of Democracies (FDD) néoconservatrice et important partisan de l’invasion d’Irak en 2003 – ont repris cette croisade anti-qatarie. Le 23 mai, la FDD a convoqué un important séminaire pour discuter des rapports de cette nation du Golfe avec les Frères musulmans et de la manière dont l’administration Trump devait réagir. A cette occasion, l’ex-secrétaire à la Défense Robert Gates a appelé le gouvernement états-unien à déménager leur énorme base aérienne du Qatar à moins que ce pays ne coupe ses liens avec ces groupes.

D’après des mails publiés peu après la conférence, Otaiba aurait revu et encouragé les commentaires de Gates. C’est cette fuite qui aurait poussé à déclencher le blocus, ce qui révèle la relation chaleureuse qu’entretenait l’ambassadeur avec Gates, avec la FDD et avec d’autres personnages dans l’entourage de l’administration Trump.

Aussi bien les EAU que l’Arabie saoudite ont également déclaré que le Qatar avait cherché à renforcer les liens avec l’Iran au cours des derniers mois. La preuve en serait que le Qatar aurait récemment payé 700 millions de dollars à l’Iran pour obtenir la libération de 26 membres de la famille royale qui avaient été kidnappés en Irak en 2015 et détenus en Iran pendant une année et demie. Cette histoire ­– qui était aussi liée à un prétendu versement séparé de près de 300 millions de dollars à des groupes proches d’Al-Qaida en Syrie – a été niée par le Premier ministre irakien Haider al-Abadi, qui a déclaré le 11 juin que l’argent se trouvait encore à la banque centrale irakienne.

De son côté, l’Arabie saoudite a dénoncé une déclaration attribuée à l’émir qatari Tamim bin Hamad Al Thani, publiée par l’agence étatique Qatar News. Lors d’un discours à l’occasion de la remise de diplômes aux officiers de la Garde nationale à la base de Al Udeid, Al Thani aurait fait l’éloge de l’Iran et critiqué les Etats du Golfe qui considèrent les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Le Qatar a expliqué que le site avait été piraté – une affirmation qui a été confirmée plus tard par le FBI – et que Al Thani n’avait pas fait de telles déclarations.

Au milieu de toutes ces affirmations et démentis, certains observateurs estiment que la visite de Donald Trump en Arabie saoudite le 20 mai a été un moment clé de la campagne contre le Qatar et estiment que Trump a donné le feu vert à l’Arabie saoudite et aux EAU. Un des tweets de Trump semble confirmer cette hypothèse, puisque le président se vante en disant que le blocus est issu de ses rencontres à Riyad. Mais tout le monde à Washington ne soutient pas l’Arabie saoudite et les EAU. D’autres personnes – en particulier Rex Tillerson [secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et ancien patron d’ExxonMobil] – appellent à une détente du blocus et à une solution pacifique. Le secrétaire aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, Boris Johnson, est également intervenu [et vient de visiter les divers Etats du Golfe], appelant à mettre fin au conflit tout en déclarant que le Qatar devait urgemment «faire davantage concernant son soutien à des groupes extrémistes» [2].

Les querelles internes ne sont pas nouvelles parmi les familles régnantes indisciplinées du Golfe, mais la décision d’isoler le Qatar constitue une escalade importante. Comment comprendre le blocus dans le contexte plus large des développements au Moyen-Orient, en particulier dans le sillage des soulèvements arabes? Ces événements marquent-ils un schisme irréconciliable dans la politique du Golfe ou s’agit-il d’un glissement dans les alliances états-uniennes dans la région?

Des intérêts et des rivalités partagées

On ne peut comprendre le conflit actuel sans analyser le projet plus large d’intégration régionale incarné dans le Gulf Cooperation Council (GCC). L’Arabie saoudite, les EAU, le Koweït, le Qatar, le Bahreïn et Oman ont établi cette organisation deux ans après la révolution iranienne de 1979 et au début de la guerre entre l’Irak et l’Iran qui devait durer jusqu’en 1988.

A l’époque, le GCC était largement considéré comme étant une réaction – soutenue par les Etats-Unis – à ces bouleversements régionaux, conçu pour créer un parapluie de sécurité s’étendant sur les six Etats membres, et on pensait que les Etats-Unis encourageraient, équiperaient et superviseraient ce Conseil.

Ces Etats qui forment le GCC ont de riches ressources en pétrole et en gaz – l’explication ultime pour l’intérêt que portent les Etats-Unis à une telle alliance – mais ils partagent également des structures similaires, marquées par des familles au règne autoritaire et une force de travail consistant largement de travailleurs temporaires migrants dépourvus de droits – un fait qui a souvent été oublié dans l’effervescence médiatique concernant la région du Golfe au cours de ces dernières semaines. Le projet d’intégration du GCC reflétait leurs intérêts collectifs, qui s’alignaient de manière singulière avec ceux des puissances occidentales. Les relations entre les Etats-Unis, d’autres puissances occidentales et le GCC se sont considérablement renforcées depuis 1981, comme le démontre l’installation de la base aérienne d’Al Udeid au Qatar il y a quatorze ans. Cette base accueille plus de 10’000 troupes états-uniennes et constitue la base aérienne états-unienne la plus importante à l’étranger. En tant que quartier général avancé du Special Operations Central Command et du Air Forces Central Command, le Qatar aide à coordonner la présence militaire états-unienne sur l’ensemble de la région, y compris en Irak et en Afghanistan.

Les Etats-Unis gèrent également leur principale base navale depuis le Bahreïn, qui accueille le Naval Forces Central Command et la Cinquième flotte. Plus de 20’000 membres du personnel militaire états-uniens sont stationnés dans le reste du Golfe.

La vente d’équipement militaire au Golfe par les Etats-Unis et les nations européennes, en particulier le Royaume-Uni et la France, est étroitement liée à cette présence militaire. La récente visite de Trump à l’Arabie saoudite a mis en évidence cet aspect des relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite: on a rapporté que celui qui dirigeait les transactions avait signé des contrats pour plus de 100 milliards de dollars (la valeur précise reste disputée dans la mesure où elle est basée largement sur des lettres d’intention et comprend aussi des accords faits avec l’administration Obama).

D’après le programme de dépenses pour les armes et les dépenses militaires de l’Institut de recherche international pour la Paix de Stockholm (SIPRI), presque 20% des importations militaires au niveau mondial étaient destinées aux nations du GCC en 2015; l’Arabie saoudite et les EAU avaient été au premier et au cinquième rang. L’Arabie saoudite et les EAU recevaient 80% de toutes les importations militaires du GCC de cette année-là, mais le Qatar, le Koweït et Oman se trouvaient également sur la liste des quarante pays importateurs les plus importants. La part du GCC dans le marché global a plus que doublé depuis 2011, et il est devenu le plus grand marché du monde pour l’armement.

Ces achats recyclent une partie des surplus de pétrodollars du Golfe vers les compagnies qui produisent le matériel militaire à l’échelle mondiale. Non seulement le GCC accueille les Forces américaines, mais en plus il paye généreusement pour ce privilège.

L’économie politique du Golfe

Mais l’importance du projet GCC s’étend au-delà de la protection d’un club exclusif de monarchies riches en pétrole et le maintien de son rôle régional en tant que quartier général pour la puissance états-unienne au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique orientale.

Au cours des années 1990 et 2000, le cadre institutionnel instauré par le GCC a encouragé les six Etats membres à concevoir un rapprochement politique et économique plus étroit, dans un agencement qui a souvent été comparé à celui de l’Union européenne. Pendant les deux décennies récentes, des progrès considérables ont été faits vers cet objectif: des niveaux accrus de flux de capitaux pan-GCC, une avancée vers une standardisation des taxes et des tarifs pour les biens importés, des politiques favorisant la libre circulation des citoyens [qui peuvent travailler dans un Etat ou l’autre] et un processus d’unification des institutions politiques. Il a même été question une devise unique, le Khaleeji.

Ce processus d’intégration régionale étaye la forme spécifique de capitalisme que partagent les Etats du GCC. Les grands conglomérats du Golfe (à la fois étatiques et privés) qui dominent l’économie politique du Golfe opèrent à travers les frontières et – comme dans l’Union européenne – ils sont aussi marqués par une forte interpénétration des structures de propriété du capital à travers les différents Etats du Golfe.

Mais il faut noter – et cela nous aidera à comprendre les récents conflits dans la région – que ce projet d’intégration n’a pas mis un terme aux tensions et aux rivalités concurrentielles des membres. Une importante hiérarchisation du pouvoir politique et économique a marqué le GCC depuis ses débuts, le pivot principal tournant autour de l’axe Arabie saoudite-EAU.

Ces deux pays sont devenus les premiers centres d’accumulation du capital, et ce sont leurs firmes qui dominent l’économie du GCC dans les secteurs de l’immobilier, des finances, du commerce, de la logistique, des télécommunications, de la pétrochimie et des manufactures. Sans compter les investissements transfrontaliers significatifs entre l’Arabie saoudite et les EAU.

Cet axe n’est pas lui-même dépourvu de tensions. Celles-ci se sont par exemple traduites par le fait que les Emirats ont refusé le projet de devise unifiée soutenu par l’Arabie saoudite en 2009. Néanmoins leur alignement s’est développé de pair avec les liens économiques.

Le Bahreïn est étroitement intégré dans cet axe en tant que partenaire junior. Sa monarchie régnante Al Khalifa dépend du soutien de l’Arabie saoudite sur les plans politique et militaire, et ce fait a été clairement démontré lors des soulèvements de 2011.

Cette sous-alliance influence la manière dont les autres Etats du GCC établissent des rapports avec le reste du monde, comme l’illustre le modèle de transactions commerciales régionales. A cause des niveaux relativement bas de production de denrées non liées aux hydrocarbures et les secteurs agricoles restreints, le GCC dépend lourdement des importations. L’axe Arabie saoudite-EAU sert de médiateur à ces échanges: ils font entrer les denrées, puis les réexportent vers les autres Etats, parfois avec une valeur ajoutée.

Les importations de nourriture sont particulièrement importantes. Les autres quatre Etats du GCC importent davantage de nourriture du groupe Arabie saoudite-EAU que de n’importe quel autre pays au monde. En 2015, l’Arabie saoudite et les EAU étaient au premier ou au deuxième rang en tant qu’exportateurs de nourriture à chacun des autres Etats du GCC.

L’Arabie saoudite et les EAU étaient responsables de 53% des valeurs totales de l’exportation de nourriture vers Oman, de 36% au Qatar, de 34% au Bahreïn et de 24 au Koweït. Or il faut noter que ces données tiennent compte des livraisons des plus grands exportateurs de blé et de viande, y compris les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil et l’Australie.

Ces tendances soulignent l’importance qu’il y a à placer l’axe Arabie saoudite-EAU au centre de notre compréhension de ce qui se passe dans la région du Golfe mais elles contribuent également à expliquer les effets potentiels du blocus actuel.

Les rapports de force à l’échelle régionale

Dominés par cet axe Arabie saoudite-EAU, les autres Etats plus petits ont joué un rôle plus marginal dans l’économie politique du Golfe. Avec une population citoyenne minuscule (seuls 313’000 citoyens sur une population de 2,6 millions, soit un étonnant 12% du pays) et une énorme richesse provenant de ses vastes réserves de gaz naturel, le Qatar était particulièrement contrarié par cette structure hiérarchique.

Sur le plan des revenus per capita, c’est le pays le plus riche du monde – avec 17,5% de ses ménages ayant une fortune reconnue d’un million de dollars et plus. Pourtant on lui a en grande partie refusé une place dans les structures politiques et économiques plus larges du GCC, repoussé par ses voisins plus gros.

Limité par la taille de ses marchés domestiques et nageant dans des surplus de capital provenant de presque 15 ans d’augmentation des prix du pétrole et du gaz, une conséquence clé de ces hiérarchies compétitives internes a été la tendance de tous les Etats du Golfe à tenter de s’étendre au-delà des frontières du GCC. De grands conglomérats privés ou soutenus par l’Etat ont étendu leurs opérations à l’échelle transnationale, avec des investissements dans l’immobilier, dans les institutions financières dans les technologies émergentes, dans l’agro-industrie et dans d’autres secteurs. Mais même si tous les membres du GCC ont participé à ce processus, ce sont l’Arabie saoudite, les EAU et le Qatar qui ont pris les devants.

Même si les flux de capitaux du Golfe sont majoritairement concentrés en Amérique du Nord et en Europe, le Moyen-Orient est également devenu une cible importante. A mesure que les Etats arabes ouvraient leurs marchés et libéralisaient des secteurs clés – un processus accentué par l’Egypte du néolibéral Moubarak – les capitaux du Golfe ont acquis un rôle dominant tout au long des années 2000 en achetant des actifs privatisés (souvent en passant des deals corrompus avec les élites des Etats) et profitant de l’ouverture du marché qui a été entraînée par les réformes néolibérales.

Le secrétaire d’Etat Rex Tillerson (droite), avec le ministre des Affaires étrangères du Qatar, Sheikh Mohammed bin Abdulrahman Al Thani,
le 27 juin 2017

Entre 2003 et 2015, les Etats du GCC ont constitué le taux incroyable de 42,5 % de l’ensemble des nouveaux investissements directs à l’étranger (IDE) dans les autres nations arabes. Pendant cette période, près de la moitié de tous les investissements étrangers en Jordanie, en Egypte, en Libye, au Liban, en Palestine et en Tunisie provenaient du Golfe. En outre, entre 2010 et 2015, les investisseurs européens, du Golfe et de l’Amérique du Nord, ont dépensé un peu plus de 20 milliards d’euros pour des fusions et des acquisitions dans le monde arabe.

La part du GCC se montait à presque la moitié de cette somme, à 44,7%. Même si ces chiffres sont déjà étonnants, ils sous-évaluent le niveau d’internationalisation. Ils n’incluent, par exemple, ni les parts considérables de l’aide bilatérale de la part du Golfe, ni le portefeuille d’investissements des compagnies du Golfe sur les marchés boursiers régionaux.

A mesure que se développait ce processus, le rôle politique du GCC est devenu de plus en plus important. Les Etats du Golfe ont non seulement poussé à la construction d’un ordre régional marqué par des Etats autoritaires et des économies libéralisées, mais ils en ont également tiré parti. Tout cela se passait sous les auspices des puissances occidentales et des institutions financières internationales.

Ce processus a contribué non seulement à rapprocher les Etats du GCC mais également à intensifier leurs rivalités. Une des manifestations les plus importantes de cette tension s’est manifestée lorsque le Qatar a essayé d’adopter une politique régionale autonome, relativement indépendante de l’Arabie saoudite et des EAU. Le Qatar a commencé à parrainer différentes forces politiques – les Frères musulmans, le Hamas et les talibans – et à accueillir une variété de dissidents exilés, dont l’imam égyptien Sheikh Yusuf al Qaradawi, qui anime des programmes de télévision populaires sur les chaînes qataries, et l’intellectuel palestinien Azmi Bishara [qui commente souvent la situation internationale et régionale sur la chaîne Al Jazeera]. Le Qatar a également utilisé son large réseau médiatique pour affirmer son rôle de puissance régionale, notamment avec Al Jazeera et ses affiliés, et, plus récemment, avec le quotidien et la chaîne de télévision Al-Araby Al Jadeed, lancés au début 2015.

Les soulèvements arabes qui ont commencé en Tunisie en décembre 2010-janvier 2011 ont encore accentué ces divisions, mais ils ont également souligné les intérêts partagés du Golfe. En menaçant profondément l’ordre régional et ses régimes autoritaires, les soulèvements ont présenté un défi majeur: comment détourner les mouvements populaires et reconstituer l’ordre autoritaire néolibéral? Chacun des Etats avait un intérêt commun dans ce processus contre-révolutionnaire, mais leurs réactions variaient en suivant les lignes décrites ci-dessus.

Le Qatar a soutenu les forces alliées aux Frères musulmans, alors que l’Arabie saoudite et les EAU se tournaient vers des personnages tels que Abdel Fattah al-Sissi en Egypte et l’ancien atout de la CIA, Khalifa Haftar, en Libye. Une constellation d’alliances contradictoires et rapidement changeantes s’est formée autour des intérêts communs des GCC et de leurs rivalités internes.

Le Qatar a soutenu l’intervention dirigée par les Saoudiens au Bahreïn, il a participé à la guerre contre le Yémen et, en Syrie, il s’est opposé à son prétendu nouvel allié, l’Iran. En Egypte, en Libye, en Tunisie et en Palestine, cependant, le Qatar tendait à soutenir des factions rivales. Les lignes semblaient se brouiller, ainsi le Qatar a exprimé un soutien à Sissi suite au coup de 2013 tout en manifestant sa claire alliance avec les Frères musulmans égyptiens.

Ces alliances divergentes s’étendent également aux autres participants de l’actuel blocus. Par exemple l’Egypte de Sissi soutient le régime Assad en Syrie, en s’alignant avec l’Iran mais contre l’Arabie saoudite, et ce malgré sa dépendance quasi complète par rapport à l’axe Arabie-saoudite-EAU. Le point clé, souvent négligé dans les commentaires des médias sur le blocus, est que, dans ces alliances, il n’y a aucune position politique de principe – il n’y a que de l’opportunisme calculé et une évaluation pragmatique par chaque Etat quant à la possibilité d’avancer au mieux son influence régionale, mais toujours dans le cadre d’une réorganisation de la région d’une manière compatible avec leur pouvoir politique et économique collectif.

Il nous faut garder à l’esprit ces deux tendances lorsque nous analysons la situation actuelle. Une forte unanimité d’intérêts soutient la position des Etats du Golfe au sommet de l’ordre régional, une situation qui a l’appui des puissances occidentales, et qui soutient aussi ces dernières. En même temps, le GCC est scindé par des rivalités et des concurrences, ce qui se reflète dans les conceptions différentes qu’ont ses membres sur la question de savoir comment maintenir leurs intérêts partagés.

La question d’Israël

Dans le sillage des soulèvements arabes, nous voyons actuellement une affirmation de ces deux tendances parallèles. Plus spécifiquement, le blocus actuel est un coup de l’Arabie saoudite et des EAU pour affirmer pleinement leur hégémonie sur la région et pour remettre le Qatar à sa place. Mais cela ne concerne pas que l’Arabie saoudite et les EAU, mais également le processus contre-révolutionnaire général qui a été présent depuis le début des soulèvements. Ce processus, qui vise à la restauration du statu quo d’Etats autoritaires néolibéraux, a servi le GCC dans son ensemble (y compris le Qatar) depuis plusieurs décennies. Tout ceci doit être examiné à travers les lentilles de l’alliance persistante et qui se renforce de plus en plus avec les Etats-Unis et d’autres puissances occidentales.

Au sein de ce processus, Israël joue un rôle clé. Depuis les années 1990, la politique régionale états-unienne a essayé d’obtenir un rapprochement entre le GCC et Israël, en normalisant les relations économiques et politiques entre ces deux piliers de la puissance états-unienne dans la région. Depuis le soulèvement arabe ce rapprochement est apparu de plus en plus probable. Ce n’est pas par hasard si le premier voyage international de Trump a été une visite en Arabie saoudite et ensuite en Israël (en vol direct), un plan de voyage qui illustre parfaitement ses priorités stratégiques dans la région. Malgré le gel de longue durée des relations entre la Ligue arabe et Israël, la région du Golfe (et en particulier l’axe saoudien-EAU) et Israël sont d’accord sur les questions politiques clés et les deux parties cherchent activement à créer des liens plus étroits.

A la fin mars 2017, Haaretz a rapporté que les EAU et Israël avaient participé à des exercices militaires conjoints en Grèce aux côtés des Etats-Unis et de plusieurs pays européens. Et ce n’était pas leur première collaboration: une année plus tôt, Israël, les EAU, l’Espagne et le Pakistan avaient déjà participé à Red Flag, un exercice d’entraînement au combat aérien qui a eu lieu au Nevada à la fin novembre 2015. Israël a ouvert un bureau diplomatique dans la capitale des EAU, Abu Dhabi, comme partie de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables

– c’était la première fois qu’une présence diplomatique israélienne officielle apparaissait dans ce pays. Bloomberg Businessweek a rapporté en février 2017 que ce bureau pouvait agir comme une ambassade pour les liens qui se développaient dans le Golfe.

Il a été rapporté que des firmes de sécurité israéliennes ont créé des infrastructures de sécurité d’une valeur de 6 milliards de dollars dans les EAU; ceci après qu’Israël y a vendu de la technologie militaire d’une valeur estimée à 300 millions de dollars en 2011.

Les entreprises israéliennes de technologie de pointe militaires et de sécurité sont également actives en Arabie saoudite, où elles aident prétendument Saudi Aramco à installer un système de cybersécurité en vendant des systèmes de missiles de pointe et même en effectuant un sondage d’opinion pour le compte de la famille royale. Les médias israéliens ont déclaré que le pays avait offert aux Saoudiens sa technologie militaire Iron Dome [Dôme de fer] pour les défendre contre les attaques du Yémen.

Maintenant on parle ouvertement de ces liens qui étaient autrefois clandestins. Le Times of Israel a rapporté en juin 2015 que l’Arabie saoudite et Israël avaient participé à cinq réunions secrètes depuis le début 2014. En mai 2015, Dore Gold, qui était à l’époque le directeur général du ministère israélien des Affaires extérieures, s’est montré publiquement avec le général saoudien à la retraite Anwar Eshki. L’année suivante, Eshki a visité Israël pour rencontrer le major général Yoav Mordechai, ancien porte-parole de l’armée israélienne et actuel coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires.

Il n’est donc pas surprenant qu’Israël soutienne le blocus contre le Qatar. Mais le Qatar a également cherché à normaliser ses relations avec Israël. Comme les autres Etats du GCC, l’engagement du Qatar en Palestine avait pour but de se garantir une meilleure place à la table – un objectif que les Israéliens soutiennent sans problème lorsque cela sert leurs intérêts.

En 1996, le Qatar a autorisé Israël à ouvrir un bureau commercial à Doha – à l’époque c’était le seul Etat du Golfe à maintenir des relations officielles avec Israël. Ce bureau a été fermé après qu’Israël eut bombardé Gaza en 2008, mais le Qatar a à plusieurs reprises proposé de rétablir des liens en échange d’avoir le droit de fournir de l’aide financière et matérielle à Gaza. Une délégation commerciale israélienne qui a visité le Qatar en 2013 disait avoir appris que le Qatar était intéressé à investir dans le secteur des technologies de pointe israéliennes.

Le Qatar est le seul Etat du GCC à avoir autorisé des visiteurs israéliens et à permettre à des athlètes israéliens de participer à des évènements sportifs et culturels. En 2013, le Qatar présidait la réunion qui a modifié l’initiative de paix de 2002 de manière à ce qu’Israël puisse maintenir ses blocs de colonies dans l’accord final. Tzipi Livni, alors ministre de la Justice israélienne, a décrit le développement comme étant «très positif». Et au début février 2017, Muhammad al-Imadi, directeur du comité national de Doha pour la reconstruction, a déclaré qu’il maintenait d’excellentes relations avec des officiels politiques et militaires israéliens.

Toutes ces tendances indiquent qu’aucun des Etats du Golfe – y compris le Qatar – ne devrait être considéré comme un allié ou un ami fiable pour la lutte des Palestiniens. Mais les actuelles tensions dans le Golfe ont également des implications potentiellement importantes pour le pouvoir politique en Palestine.

L’influence politique croissante de Mohammed Dahlan va dans le sens de cette possibilité. Dahlan, un leader d’une faction du Fatah, dont certains pensent qu’il pourrait remplacer Abou Mazen (soit Mahmoud Abbas, le leader actuel de l’Autorité palestinienne basé à Ramallah) habite à Abu Dhabi. Et les EAU le soutiennent depuis longtemps politiquement et financièrement. Il a des liens étroits avec Israël et avec les Etats-Unis et il est devenu leur candidat préféré à la succession de l’octogénaire Mazen-Abbas. Même si des rivalités au sein de Fatah pourraient bloquer la montée de Dahlan, son importance croissante indique comment les tensions actuelles dans le Golfe pourraient réaménager le rapport des forces dans les régions voisines.

Des orientations à venir

Parmi les Etats du GCC et les acteurs régionaux, tous ne soutiennent pas le blocus actuel. Au moment de l’écriture de cet article, Oman a permis à des navires se dirigeant vers le Qatar d’utiliser ses ports, et le Koweït s’est engagé dans des efforts diplomatiques frénétiques pour tenter de calmer les tensions. Seul le Bahreïn s’est positionné pleinement derrière l’Arabie saoudite et les EAU, en grande partie à cause de la dépendance de longue date de la monarchie Al Khalifa par rapport à l’Arabie saoudite.

La Turquie a proposé d’envoyer des troupes à une base militaire au Qatar. Et l’Iran s’est engagé à envoyer de la nourriture et de l’eau pour surmonter la fermeture de l’unique frontière terrestre du Qatar avec l’Arabie saoudite. Pendant ce temps, les tentatives de l’Arabie saoudite de recruter d’autres pays ayant d’importantes populations musulmanes – le Sénégal, le Niger, Djibouti et l’Indonésie – ont en grande partie échoué. Des pays arabes comme le Maroc, l’Algérie et la Tunisie ont également rejeté le blocus.

A la lumière de ces disputes, il ne faut pas oublier ce que représente le GCC dans son ensemble. Ce bloc d’Etats, totalement intégré à la structure de pouvoir régional aligné sur les Etats-Unis, a bénéficié massivement des réformes néolibérales dans le monde arabe, et est devenu de plus en plus enlisé dans les dynamiques politiques de la région.

Ces Etats partagent un intérêt à préserver leur position à l’échelle régionale ainsi que leurs structures politiques datées. Ces engagements l’emportent sur les bénéfices potentiels que pourrait entraîner la désagrégation de ce projet. De même, les Etats-Unis et Israël veulent que le GCC, qui a si bien servi leurs intérêts au cours de récentes décennies, se maintienne.

Malgré les schismes actuels, l’issue la plus probable est une solution négociée qui verrait le Qatar s’en remettre à l’axe Arabie saoudite-EAU et accepter une influence régionale diminuée. Un tel accord renforcerait sur le long terme l’axe saoudien-EAU et aiderait à consolider la contre-révolution; il entraînerait aussi très probablement un réalignement du pouvoir politique dans des pays comme la Tunisie, la Libye et la Palestine.

Mais la gauche doit comprendre qu’aucun des alliés supposés du Qatar – en particulier la Turquie et l’Iran – ne représente une alternative progressiste pour la région. Même s’ils peuvent s’aligner contre le front saoudien-EAU dans ce contexte, ces pays ont participé au processus contre-révolutionnaire post 2011 avec autant d’enthousiasme que leurs rivaux.

Peut-être que la leçon la plus importante que nous pouvons apprendre de l’actuelle crise est que nous devons éviter des interprétations simplistes des situations au Moyen-Orient, en particulier celles basées sur l’idée que «l’ennemi de mon ennemi est mon ami».

Il serait imprudent de considérer le Qatar [3], la Turquie ou l’Iran comme les représentants d’un réalignement progressiste uniquement parce qu’ils se trouvent – au moins pour le moment – de «l’autre côté» que l’Arabie saoudite, des EAU et d’Israël. La bousculade pour le pouvoir régional a déclenché ces tensions et entraîné toutes sortes d’alliances politiques contradictoires et peu solides, mais aucun des Etats impliqués ne représente une alternative politique digne d’être soutenue par la gauche. (Article publié le 3 juillet 2017 sur le site états-unien Jacobin, traduction A l’Encontre)

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Adam Hanieh enseigne à la School of Oriental and African Studies (SOAS), University of London. Il est l’auteur de Lineages of Revolt: Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East (Haymarket, 2013), Capitalism and Class in the Gulf Arab States (Palgrave, 2011).

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[1] Voir entre autres l’article de Gilbert Achcar publié sur ce site le 21 juin 2017: La «crise dans le Golfe», en comprendre les ressorts.

[2] Le 5 juillet, la presse internationale indiquait: «L’Arabie saoudite figure indubitablement en tête de liste des pays coupables de promouvoir l’extrémisme», assène Tom Wilson, chercheur à la Henry Jackson Society, un think tank britannique réputé conservateur. Dans son rapport publié ce mercredi, il rappelle que Riyad investit des millions de dollars depuis les années 1960 pour répandre «son idéologie wahhabite sectaire et intolérante» à travers le monde islamique, y compris dans les communautés musulmanes en Occident. Ce faisant, la pétromonarchie a créé un terrain fertile pour les prêcheurs de la haine et pour la radicalisation des jeunes, accuse le chercheur tout en dénonçant l’absence au Royaume-Uni d’une enquête publique sur le financement du terrorisme.

C’est un pavé dans la mare britannique. Car la première ministre Theresa May, qui était en visite officielle à Riyad au début d’avril, hésite toujours et encore à publier le rapport que le Ministère de l’intérieur lui a remis il y a six mois sur cette question sensible. Par ailleurs, des parlementaires inquiets ont décidé de ne pas faire circuler un autre document stratégique préparé par le Ministère des affaires étrangères.

Surtout, les conclusions de la Henry Jackson Society tombent particulièrement mal pour l’Arabie saoudite et ses alliés réunis ce mercredi au Caire pour décider de sanctions supplémentaires contre le Qatar, qu’ils accusent de soutenir le terrorisme sunnite et de ménager l’Iran chiite. Sous blocus depuis un mois, le petit émirat gazier a reçu un ultimatum il y a deux semaines et celui-ci a expiré mardi à minuit. «Il est pour le moins ironique que l’Arabie saoudite pointe du doigt le Qatar pour des liens avec l’extrémisme, alors qu’elle-même n’a manifestement pas réussi à mettre de l’ordre dans sa propre maison», estime Tom Wilson dans les colonnes du Guardian.» (TdG, 5 juillet 2017, Réd. A l’Encontre)

[3] lundi 10 juillet 2017, selon l’AFP, «le Qatar s’est engagé à verser 20 millions de dollars sur 4 ans pour contribuer au programme d’aide aux réfugiés mis en place par le Comité international olympique, a-t-on appris lundi auprès du CIO. Cette aide apportée par le comité national olympique du Qatar représente «une part importante du programme du CIO», a indiqué Christophe De Kepper, directeur général du CIO.» Le CIO, traînant de nombreuses casseroles, doit redorer son blason et pour cela, l’or du gaz naturel du Qatar est utile. Entre gens d’argent et jeux d’argent, on s’entend. (Réd. A l’Encontre)

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