mardi
23
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Munzer Mizhar avec sa femme, Iman, et sa sœur, à Dawha, en Cisjordanie. (Crédit Alex Levac)

Par Gideon Levy

Des soldats israéliens ont envahi la maison d’une famille palestinienne la nuit et frappé un homme au visage devant sa femme et ses enfants. L’homme, âgé de 47 ans, est aveugle et sous dialyse. Il souffre d’un diabète qui a entraîné l’amputation de ses orteils.

Il est allongé sur le canapé du salon, près de la cuisinière à gaz, en essayant de réchauffer son corps brisé. Lorsque nous lui avons rendu visite cette semaine, il revenait tout juste de l’hôpital et il était épuisé par le traitement de dialyse qu’il subit trois fois par semaine, depuis que ses reins ont cessé de fonctionner. Cela depuis 11 ans, suite à un diabète grave.

Il y a 15 ans, il a commencé à perdre la vue, et depuis quelques années, il est complètement aveugle. De plus, au cours des six dernières années, il a dû subir plusieurs opérations pour se faire amputer les orteils. Son visage est pâle à cause de la dialyse.

Physiquement brisé, il est allongé là, à peine capable de bouger. Il a besoin d’aide pour se relever ; il est incapable de faire quoi que ce soit tout seul. Tous les deux ou trois mois, il se rend en Jordanie pour faire cathétériser les vaisseaux sanguins de ses jambes, qui se bouchent.

Munzer Mizhar, âgé de 47 ans, est donc effectivement un homme très malade. Pourtant, la semaine dernière, cela n’a pas empêché les soldats israéliens de le frapper brutalement, même après que les voisins les aient avertis qu’il était malade. Sa femme, témoin oculaire de l’agression, a aussi crié que son mari était aveugle, mais n’a pas pu empêcher les soldats de le malmener.

Ces avertissements n’ont servi à rien. Les poings ont atterri sur son visage, qui porte encore des marques bleues bien visibles, en particulier sous ses yeux morts, qui sont maintenant rouge sang. Il a aussi des blessures aux épaules et aux deux mains suite à ses tentatives de repousser cette brutale agression.

Tout cela s’est passé le 20 février après 4 heures du matin, alors que Munzer était dans son lit.

Munzer Mizhar était autrefois technicien médical, il était employé dans un laboratoire appartenant à l’Autorité palestinienne mais a dû prendre une retraite anticipée en raison de la détérioration de sa santé. Il parle bien l’anglais. Lui et sa femme Iman ont quatre fils, l’aîné a 18 ans et les triplés ont 16 ans. Iman, âgée de 45 ans, est atteinte d’un cancer pour lequel elle est soignée à l’hôpital Augusta Victoria à Jérusalem-Est et en Jordanie.

L’état de santé d’Iman est satisfaisant. Elle a participé à l’échange qui a eu lieu cette semaine dans leur maison, mais au fur et à mesure de la conversation il est devenue tout pâle et a dû à plusieurs reprises se coucher, les yeux fermés, en larmes. Elle ressent encore douloureusement le traumatisme des coups subis par son mari, et il lui est difficile de supporter ce souvenir, peut-être davantage que pour lui. Les membres de la famille racontent que chaque fois qu’on évoque les horreurs de cette nuit-là elle est terrifiée. Ils vivent dans une maison bien entretenue dans la ville de Dawha près de Bethléem.

Ce mercredi-là, Munzer a été réveillé vers 4 h 45 par le bruit de pas dans la maison. Il a réveillé sa femme. Il pensait que c’étaient peut-être ses fils qui se déplaçaient dans le noir.

Sa femme a ouvert les yeux et a crié. Munzer ne comprenait pas ce qui se passait. Au début, ils ont pensé que des cambrioleurs s’étaient introduits par effraction. Mais Iman a aperçu des silhouettes sombres qui étaient entrées dans leur chambre ainsi que des rayons laser rouges qui perçaient l’obscurité en avançant vers leur lit.

Ces spectres se déplaçaient en silence. Plus tard, il s’est avéré que les soldats avaient défoncé la porte sans faire de bruit. Au bout d’un moment, Iman s’est rendue compte que les intrus étaient des soldats. Ils étaient masqués, cinq ou six d’entre eux étaient entrés dans la chambre à coucher et pointaient eurs fusils sur le couple. D’autres soldats attendaient dehors.

Iman s’est levée du lit, ses cheveux exposés aux yeux des hommes qui avaient envahi sa chambre – c’est une question très sensible pour eux, à laquelle Munzer fait référence avec souffrance. Un soldat s’est approché du lit et sans un mot, a commencé à frapper Munzer au visage. Munzer est convaincu que son agresseur portait des coups de poing américains. Il a commencé à saigner du visage et, abondamment, du nez, ainsi que des blessures sur ses mains, alors même qu’il ne réussissait pas à se protéger le visage. Il n’a bien sûr rien vu.

Iman, debout à côté du lit, continuait à crier, mais les soldats l’empêchaient de défendre son mari. Elle a essayé d’expliquer qu’il était aveugle et malade, mais en vain. Il est probable qu’aucun des soldats ne comprenait l’arabe. Elle a raconté que le soldat tenait la tête de Munzer d’une main et le frappait sans relâche de l’autre. Les autres soldats sont restés là. Le passage à tabac a duré au moins cinq minutes.

Une lumière dans la salle de bains diffusait un peu de lumière dans la pièce. Dehors, il faisait encore nuit et les soldats n’ont pas allumé les lumières à l’intérieur. C’est peut-être pour cela qu’ils n’ont pas remarqué que la personne qu’ils malmenaient était sans défense, aveugle et malade. Munzer a demandé aux soldats de s’identifier, mais n’a pas reçu de réponse. Iman leur a demandé de parler à l’officier responsable. Là encore, personne n’a répondu. Finalement, les coups ont cessé.

Iman a aidé son mari à s’asseoir dans le lit. Munzer lui a demandé où étaient les enfants. Puis elle l’a aidé à se lever et l’a conduit vers une chaise dans la chambre. Au début, les soldats n’ont pas permis à Munzer, dont le visage était en sang, de s’asseoir. Ils ne lui ont pas demandé de s’identifier et n’ont pas dit qui ils cherchaient.

Juste avant cela, Talal, le fils aîné de Munzer s’était réveillé et avait entendu ses parents crier qu’il y avait des cambrioleurs dans la maison. Puis, depuis la porte, il a vu son père en sang. Ses frères aussi se sont réveillés. Les soldats ont refusé de les laisser entrer dans la chambre de leurs parents et leur ont ordonné de lever les bras. L’un des fils a eu des vertiges et est tombé par terre.

Les soldats sont restés dans la maison pendant environ 20 minutes. Ils n’ont rien cherché. Aucun d’entre eux n’a pensé à offrir des soins médicaux au blessé. Munzer a dit que le pire, c’est qu’une personne aveugle ne sait pas quand le prochain coup va arriver.

Pourquoi les soldats l’ont-ils frappé?

La soeur de Munzer, Maysoun répond, un sourire amer aux lèvres: «Tu te demandes pourquoi?J’ai peur de parler parce que vous êtes juifs. Ils nous battent tous. L’occupation nous bat tous. Nous sommes sous occupation. Ce n’est pas la première fois qu’ils tabassent quelqu’un sans raison, et ce n’est pas la dernière. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que cette fois, ils ont tabassé un aveugle.»

Un des garçons propose une autre explication. Peut-être ont-ils frappé leur père à cause de la barbe qu’il porte? Il est vrai que ce n’est pas une barbe pleine, mais une petite barbe peut aussi éveiller des soupçons.

Maysoun craint que son frère ne soit pas autorisé à se rendre en Jordanie en juin pour ses traitements médicaux réguliers. Nous avons essayé de la rassurer – après tout, Munzer n’a rien fait.

Pourtant, ce mercredi matin-là, les soldats ont ordonné aux quatre garçons de se mettre à genoux, leur visage «collé» au sol, et de ne pas bouger. Ensuite ils ont quitté la maison.

Munzer a été conduit à l’hôpital Hussein à Beit Jala. Depuis cet événement, il souffre de douleurs à la mâchoire et a de la peine à manger des aliments solides. Pour comprendre les dommages infligés par les soldats, il suffit de le voir étendu sur le canapé, totalement impuissant, cherchant une position confortable, les restes de ses pieds bandés, et fermant par moments les yeux.

Le lendemain, la famille a appris que les soldats cherchaient Fadi Hilweh, 20 ans, qui était recherché par l’armée et le service de sécurité du Shin Bet, sans que l’on sache pourquoi. Cet homme habite à l’étage au-dessus de celui de la famille Mizhar. Les soldats s’y sont rendus en premier, et lorsqu’ils ne l’ont pas trouvé, un agent du Shin Bet connu sous le nom de «Capitaine Nidal» a ordonné à la mère de Hilweh de le contacter et de le faire rentrer chez lui.

Pendant ce temps, les soldats sont descendus chez les Mizhars. Les voisins expliquent qu’ils avaient aussi averti les soldats que Munzer était aveugle et malade, mais que cela ne les avait pas intéressé. Munzer veut savoir pourquoi ils n’ont pas frappé à la porte au lieu d’envahir la maison. Il aurait ouvert la porte et ils auraient pu voir par eux-mêmes que Hilweh n’était pas chez eux.

Hilweh est finalement rentré à la maison et a été arrêté. Est-ce que les soldats pensaient que Munzer était la personne recherchée, et que c’est pour cela qu’ils l’ont battu ? Mais même dans l’obscurité, personne ne pouvait confondre un aveugle malade de 47 ans avec un jeune homme de 20 ans. Maysoun ajoute: «Peut-être pensaient-ils que Munzer était l’homme recherché, mais peut-être aussi que ce ne sont que des criminels violents». Musa Abu Hashhashash, chercheur de terrain pour le groupe de défense des droits humains B’Tselem, affirme discrètement : «C’est le cas le plus choquant que j’ai jamais documenté».

Le porte-parole de l’armée israélienne a fait la déclaration suivante à Haaretz : «Au cours d’une opération visant à appréhender une personne recherchée à Bethléem, des informations ont été reçues selon lesquelles la personne recherchée se trouvait à l’intérieur d’un bâtiment particulier, et une perquisition y a été entreprise. Au cours de la perquisition, une Palestinienne a tenté d’empêcher l’un des combattants d’atteindre un Palestinien dans la pièce que le combattant voulait inspecter. Le combattant a essayé d’arrêter l’homme palestinien, qui a réagi en s’agrippant à son corps et à son arme, et a crié et agi de manière perturbatrice. Le combattant a poussé le Palestinien de manière agressive en essayant de le maîtriser, ce qui a fait que l’homme a été blessé. A ce stade, le combattant s’est rendu compte que l’homme était aveugle et n’était pas la personne recherchée, et a essayé de le calmer tout en permettant à la femme de cet homme de s’occuper de lui immédiatement. L’incident a fait l’objet d’une enquête et des conclusions appropriées ont été tirées.»

Depuis cette nuit-là, Iman est dans un état de dépression et de peur constante. Les garçons demandent si les soldats risquent der revenir. La famille a ajouté une serrure supplémentaire à la porte d’entrée. Munzer ne peut se concentrer que sur sa maladie et sur sa souffrance. Il se réveille chaque nuit en imaginant qu’il entend des bruits de pas dans le noir. Il est sûr que les soldats reviennent pour lui donner une nouvelle raclée.  (Publié  dans Haaretz, le 1er mars 2019; traduction A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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